Livre – L’intelligence artificielle et la question de l’homme

23 août 2026

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Livre – L’intelligence artificielle et la question de l’homme

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Calqué sur la « Somme contre les Gentils » de saint Thomas d’Aquin, le titre annonce l’ambition : ce n’est pas un procès en régulation que Pierre-Louis Boyer intente à l’IA, mais un procès proprement moral.

À rebours des essais qui tiennent l’IA pour un instrument neutre dont seul l’usage serait à surveiller, l’auteur avance une thèse radicale : elle serait mauvaise par nature.

Un essai qui déplace le débat du terrain technique et juridique vers le terrain moral — et rappelle que la vraie question n’est pas comment nous utilisons l’IA, mais ce qu’elle fait de nous.

Pierre-Louis Boyer, Contra artificialem intelligentiam, Les Éditions Ovadia, coll. « Les carrefours de l’être », 208 pages.

Le titre, calqué sur la Somme contre les Gentils de saint Thomas d’Aquin, annonce d’emblée l’ambition : ce n’est pas un procès en régulation que Pierre-Louis Boyer, professeur de droit à l’université du Mans et historien du droit, intente à l’intelligence artificielle, mais un procès proprement moral. À rebours des innombrables essais qui, depuis 2015, se bornent à recenser les « risques » de l’IA (biais, opacité, intrusion dans la vie privée) tout en la tenant pour un instrument neutre dont seul l’usage serait à surveiller, l’auteur avance une thèse radicale : l’IA serait mauvaise par nature.

Contre le mythe de la neutralité

Le socle de l’ouvrage est une conviction empruntée à la grande tradition critique de la technique. Citant Jacques Ellul — « tout ce qui est technique, sans distinction de bien et de mal, s’utilise forcément quand on l’a en main » —, mais aussi Hans Jonas et la récente note du Vatican Antiqua et nova, l’auteur récuse le postulat rassurant des comités d’éthique selon lequel la technologie serait un outil neutre, également capable du meilleur et du pire. Deux constats fondent sa démonstration : l’IA détourne son utilisateur de la connaissance, en prétendant la lui livrer toute faite ; et elle le détourne de la vérité, puisque, par construction, elle tient pour vrai ce qui n’est que probable. De là découlerait sa nocivité intrinsèque.

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Les risques éthiques, cœur du livre

L’essentiel de l’essai déploie ces risques éthiques avec une érudition qui convoque Aristote, Gabriel Marcel ou Simone Weil. Le premier est la privation de la connaissance. En dispensant l’homme de l’effort d’apprendre, l’IA réduit l’intelligence à une pure productivité : si la seule fin d’un devoir est l’obtention d’une bonne note, la machine « fera l’affaire ». Mais on a alors substitué la rentabilité à la vertu, oubliant, avec Gabriel Marcel, qu’une vertu digne de ce nom n’est jamais « l’exécution mécanique d’une consigne, mais l’acte propre d’une liberté ». Le deuxième risque est la confusion de la quantité et de la qualité : le calcul y usurpe le nom de pensée, dans une civilisation qui, selon le mot de Gustave Thibon repris par l’auteur, tenait pourtant tout entière dans ce mot : « qualité ».

L’IA détourne son utilisateur de la connaissance, en prétendant la lui livrer toute faite ; et elle le détourne de la vérité, puisque, par construction, elle tient pour vrai ce qui n’est que probable.

Le troisième risque est plus politique : le détournement du Bien commun. Dénaturant l’homme qu’Aristote définissait comme animal doué de raison, mais aussi animal naturellement social, l’IA transfère à la machine une maîtrise du monde qui appartenait à la personne, et corrode le lien qui fait la cité. L’ouvrage se referme sur un chapitre proprement théologique : l’homme est aussi un « animal religieux », et une société purement « horizontaliste », coupée de toute transcendance, l’étouffe. Adossé à l’enseignement de l’Église, à Maritain et à Veritatis splendor, Pierre-Louis Boyer voit dans l’IA l’aboutissement d’un matérialisme qui prétend faire de l’homme le « maître et possesseur » d’un monde dont il n’est que le serviteur.

Une somme polémique

On tient là moins un manuel qu’un essai argumenté, dans la lignée d’Ellul et d’une critique chrétienne et humaniste de la démesure technicienne. La thèse pourra sembler excessive : affirmer une malignité « par essence » se discute, et l’on peut juger que l’auteur impute à l’outil ce qui relève de nos usages et de nos renoncements. Pierre-Louis Boyer assume d’ailleurs sa radicalité polémique, ce qui contribue de façon utile à la réflexion portée sur l’IA.

La vraie question n’est pas seulement de savoir comment nous utilisons l’intelligence artificielle, mais ce qu’elle fait de nous.

L’essai a un mérite rare : déplacer le débat du terrain technique et juridique vers le terrain moral, et rappeler, à l’heure où l’on multiplie les chartes et les comités, que la vraie question n’est pas seulement de savoir comment nous utilisons l’intelligence artificielle, mais ce qu’elle fait de nous. Une réflexion salutaire, qui permet d’élever le débat et de prendre plus de recul et de profondeur sur le sujet de l’IA.

Pierre-Louis Boyer, Contra artificialem intelligentiam, Les Éditions Ovadia, coll. « Les carrefours de l’être », 208 pages.

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