Livre – Opération Poker. Au cœur de la dissuasion nucléaire française

9 octobre 2021

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Photo : Livre – Opération Poker. Au cœur de la dissuasion nucléaire française. Crédit photo : Unsplash
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Livre – Opération Poker. Au cœur de la dissuasion nucléaire française

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La dissuasion nucléaire est au cœur de la sécurité et des débats en France. Quelle est la doctrine française pour le nucléaire militaire, qui en sont les acteurs, quelle place tient la morale dans la menace de destruction terrible, qu’est-ce que les Forces aériennes stratégiques (FAS) ?  Le général Bruno Maigret explique la dissuasion nucléaire à travers ce livre à usage pédagogique.

 

C’est dans un style littéraire agréable que le général Bruno Maigret nous parle de la dissuasion nucléaire après une bonne préface historique d’Hubert Védrine, fervent défenseur du nucléaire militaire. La puissance nucléaire n’est pas seulement un statut, c’est surtout une ambition nationale. Les répercussions se constatent dans la diplomatie, l’économie, l’industrie, l’indépendance de la France face au reste du globe. Le traumatisme de la défaite après la Seconde Guerre mondiale pousse la France à miser sur son potentiel scientifique pour se protéger. La responsabilité d’un État est d’assurer la sécurité de son peuple. Plus cet État est fort, plus il assume cette responsabilité.  La crise du Suez en 1956 lui fait comprendre que le nucléaire militaire permet la maîtrise de son destin, qu’une guerre ne peut être gagnée si l’ennemi en face dispose d’un arsenal nucléaire et pas nous.

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Développement de la dissuasion

La France dispose d’une dissuasion nucléaire 100% française, elle peut compter sur une véritable « équipe de France de la dissuasion ». Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est chargé de développer et tester les armes nucléaires. Bien que les tests physiques soient interdits depuis 1995, le Laser mégajoules simule désormais exactement un test nucléaire. C’est à la Direction générale de l’armement (DGA) de coordonner, piloter et adapter en permanence la dissuasion. Les grandes entreprises françaises publiques et privées sont chargées de produire les pièces et les équipements. Dassault, la Direction des Constructions navales, MBDA, Naval Group, la surveillance CERES assurée par Thalès et Airbus, etc. C’est le président de la République qui répartit les responsabilités de la dissuasion pour former « l’Œuvre commune » soit « l’équipe de France de la dissuasion ».

Au chapitre suivant, le général Maigret explique la grammaire de la dissuasion française. Le principe est de garantir la crédibilité nucléaire française, donc la crédibilité internationale qui en découle. La France définit cinq piliers de la dissuasion :

-l’indépendance nationale

-garantir les intérêts vitaux de la Nation

– pouvoir infliger des dégâts inacceptables

-maintenir les forces à un niveau de stricte suffisance

-être prêt en permanence.

L’indépendance nationale peut être approchée comme un effet de la dissuasion et comme un moyen. Faut-il une dissuasion commune ou autonome ? Le général de Gaulle a refusé que la France mette son arsenal nucléaire en commun avec les États-Unis et les Anglais. Depuis, la France refuse d’être intégrée au Nuclear Planning Group qui détermine la stratégie et la doctrine de l’OTAN. Vis-à-vis de l’Europe, le président Macron propose une position intégratrice sans être question d’élargissement. En somme, il s’agit d’intégrer la participation des partenaires européens aux exercices sans pour autant les inclure dans les décisions. La dissuasion nucléaire française doit toujours être garantie par « l’équipe de France ».

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Défense des intérêts vitaux

Les intérêts vitaux de la Nation sont appréciés par le président seul puisque selon l’article 5 de la constitution, il est « garant de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire ».

La stricte suffisance est relative à la valeur de l’arsenal adverse pour maintenir la crédibilité, et à la balance budgétaire nucléaire/armée conventionnelle. La France comptabilise moins de 300 têtes nucléaires. Si les États du globe devaient grossir leur arsenal nucléaire, la France augmenterait alors le sien pour rester dissuasive. Le fondement français reste l’équilibre de budget entre nucléaire et armée conventionnelle et l’enveloppe nucléaire, « l’agrégat nucléaire », est fixée par le président de la République. Dans les prochaines années, la France doit renouveler son arsenal vers une troisième génération. La facture s’élèvera à 100 euros par français et par an, soit le prix de l’assurance vie de la Nation.

Les dommages inacceptables doivent mettre à genoux l’agresseur ou lui causer tellement de dommages, qu’une violation des intérêts vitaux de la France lui coûterait bien plus cher que les bénéfices éventuels tirés de son agression. Les États-Unis adoptent la Flexible response ou réponse graduée, une doctrine de victoire sans compter le prix interne. La France refuse cette position depuis de Gaulle et opte pour une menace immédiate sans graduation. Le dommage inacceptable était autrefois la population. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’éliminer plusieurs millions de personnes, acte de guerre inacceptable dans l’esprit d’un humain du XXIe siècle. La doctrine est donc de cibler « les centres de pouvoir », soit de rendre acceptable pour le Français et la communauté internationale l’inacceptable pour l’ennemi.

Cette crédibilité dépend aussi de la permanence de la dissuasion assurée par les Forces aériennes stratégiques (FAS) appuyée occasionnellement par l’aéronavale (FANu), et les FOS (Forces océaniques stratégiques).

Le nucléaire est-il moral ?

L’auteur propose toute une argumentation sur la morale de la dissuasion nucléaire fondée sur saint Thomas d’Aquin. Il rappelle les deux fondements de la guerre juste : le jus ad bellum et le jus in bello lié à l’intentio recta ou la recherche du Bien commun.

Viennent ensuite deux questions : la dissuasion est-elle équitable ? Est-elle orientée vers le Bien commun ?

Depuis le traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968, on différencie deux types d’États : les EDAN (États Dotés de l’Arme Nucléaire) et les ENDAN (États Non Dotés de l’Arme Nucléaire). Pourquoi certains États auraient droit de disposer de la dissuasion et pas les autres ? Pour l’auteur, il est idéaliste de de tomber au 0% des États dotés du nucléaire comme terrifiant d’avoir 100% des États d’armées d’une telle technologie. Le réalisme demande un équilibre. Mais le bien commun que l’auteur définit est également porté vers le respect du TNP soit le désarmement général et complet. Un État doté du nucléaire moralement est moralement acceptable s’il se désarme du nucléaire. On aurait aimé que l’auteur éclaircisse sa position sur la portée de la dissuasion vers le bien commun. Le général Maigret retient en revanche une idée intéressante de Mgr de Romanet soulevant qu’il existe une bombe nucléaire par religion : une bombe évangélique pour les États-Unis, catholique pour la France, confucéenne à Pékin, sunnite à Islamabad, etc. La position clairement antinucléaire des papes appelant au désarmement total du nucléaire est suivie par la France, irréprochable applicatrice du TNP. Pour l’auteur finalement, la rédemption d’un EDAN est le désarmement.

Les deux dernières parties concernent l’organisation et l’équipement des Forces aériennes stratégiques. Ces forces confèrent au décideur depuis 1964 un outil exceptionnel. Leur objectif : plus vite, plus loin, plus fort. L’auteur parle de la complémentarité FAS/FOST aussi bien opérationnelle et stratégique qu’industrielle et technologique. Les FAS ont également un rôle démonstratif puisque l’opération Poker, grand exercice de dissuasion pour les FAS, est finement surveillée par les voisins qui guettent la moindre faiblesse, la moindre erreur. La réussite de chaque mission Poker renforce la crédibilité de la France auprès du monde. C’est dans la dernière partie que le général nous emmène au cœur de l’opération Poker dans un palpitant récit.

Ce livre est donc excellent pour le profane qui voudrait comprendre la dissuasion nucléaire. Tout en expliquant la doctrine de la France et les moyens qu’elle se donne pour être crédible aux yeux du monde, le général Maigret propose des clés de réflexion sur ce sujet qui pose de réelles questions morales.

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À propos de l’auteur
Guy-Alexandre Le Roux

Guy-Alexandre Le Roux

Étudiant en master.
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