Quatre livres cette semaine : une fresque de l’armée japonaise, un essai sur l’hiver démographique, une généalogie des libertariens et la bande dessinée qui accompagne l’entrée de Marc Bloch au Panthéon.
Franck Michelin, Histoire de l’armée japonaise, 1853-1948, Passés composés, 2026, 27 €.
Professeur à l’université de Tokyo et chercheur associé au Centre Roland Mousnier de Sorbonne Université, Franck Michelin livre dans son Histoire de l’armée japonaise (1853-1948) une fresque impressionnante, couvrant en réalité l’histoire militaire du Japon du XVIIe siècle jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
De l’ère semi-féodale jusqu’à son ouverture forcée par les puissances occidentales, le Japon est un État replié sur lui-même, se confortant dans son caractère insulaire. La présence nouvelle de puissances occidentales le conduisit à subir une série de traités inégaux qui développèrent, au sein de la population et des élites japonaises, le désir d’indépendance.
Un ensemble de bouleversements politiques à la fin du XIXe siècle déboucha sur la constitution du régime dit de Meiji, conçu notamment afin de répondre à ce désir d’indépendance face aux puissances occidentales, et qui dota le pays d’une force militaire à la hauteur de ses ambitions.
L’ouvrage tend à mettre en lumière le rôle grandissant de cette armée modernisée dans la politique intérieure, puis extérieure, du Japon, allant jusqu’à gouverner le pays au nom de la défense de l’empereur Hirohito. C’est dans ces années 1900-1930 que le Japon entreprit de fonder des colonies à Taïwan ou en Corée, avant d’oser défier la Russie, contre laquelle il est victorieux en 1905, et de se rapprocher des puissances de l’Axe.
Synthèse érudite, l’ouvrage de Franck Michelin ne manque pas de combler les lacunes d’une historiographie européenne quasiment inexistante, en couvrant une très longue période de l’histoire moderne et contemporaine du Japon. Le démantèlement de l’armée japonaise est la conséquence toujours visible de sa défaite contre les États-Unis lors de la guerre du Pacifique — enjeu majeur auquel le Japon doit faire face au XXIe siècle, alors que surgissent les ambitions impériales de ses voisins chinois, russe et nord-coréen.
Oscar Bockel, La bombe de la dénatalité. Comment le monde entre dans l’hiver démographique, Cerf, 2026, 21,90 €.
Oscar Bockel est haut fonctionnaire et diplomate français, en poste à Berlin. Spécialiste des questions démographiques, il signe un essai sur la dénatalité dans le monde.
L’ouvrage cherche autant à expliquer les causes de ce phénomène qu’à mettre en lumière ses conséquences sur la soutenabilité à long terme des sociétés contemporaines. Sont notamment pointés du doigt la multiplication des appareils numériques et l’érosion des modèles traditionnels du couple.
Les conséquences, à l’échelle internationale, de la dénatalité se font déjà sentir. « Fait social total », la baisse de la population a des répercussions sur les dynamiques économiques, les systèmes sociaux et les rapports de force géopolitiques.
Oscar Bockel fait pourtant œuvre d’optimisme : la dénatalité n’est pas, pour lui, une fatalité. Il en appelle à un sursaut de l’État pour favoriser les naissances. Loin de l’idée selon laquelle notre planète serait à un point de saturation démographique, les gouvernements devraient, selon lui, avoir à cœur de mettre en place des politiques natalistes.
Christophe Bourseiller, La saga des libertariens. D’Ayn Rand à Elon Musk, Cerf, 2026, 20,90 €.
Historien, écrivain et journaliste, Christophe Bourseiller est familier des sujets liés à la gauche et à l’extrême gauche, milieux qu’il a longtemps fréquentés. Choix curieux, puisque les idées libertariennes sont traditionnellement associées aux conservateurs américains, bien qu’elles aient pu, en France, être pour partie récupérées par des mouvements libertaires et anarchistes, ancrés à gauche.
Tout l’objet du livre est précisément de tracer la généalogie de l’idéologie libertarienne, aujourd’hui au cœur du débat politique américain. Elle est d’ailleurs portée aux plus hautes marches du pouvoir par les plus proches conseillers du président américain Donald Trump. Les idées libertariennes s’exportent dans le monde. Elles y ont leurs figures désormais incontournables, comme le président argentin Javier Milei ou le milliardaire russe Pavel Durov, fondateur de la messagerie Telegram. Le courant peine à s’imposer en France, mais parvient toutefois à faire timidement parler de lui dans le débat public.
Le libertarianisme est né il y a un siècle, en marge du débat politique américain, de la plume de la journaliste et philosophe américaine Ayn Rand, agrégeant autour de lui un puzzle baroque de courants intellectuels tantôt libéraux, capitalistes, anarchistes ou individualistes… mais toujours mus par la volonté absolue de l’individu et une haine inconditionnelle de l’État, au point de vouloir le détruire (rejetant taxation et réglementation ; préférant le libre marché à toute forme de redistribution ; ayant pour points cardinaux la liberté ainsi que la propriété privée).
L’ouvrage de Christophe Bourseiller permet d’en mieux comprendre la genèse et les évolutions.
Jean-David Morvan, Laurent Bidot et Suzette Bloch, Marc Bloch, l’historien combattant, Tallandier, coll. « Histoire BD » (coédition avec le ministère des Armées et des Anciens Combattants), 2026, 104 p., 23 €.
La martyrologie française mise en cases
Il fallait un éditeur d’histoire pour oser ce pari, et c’est chose faite : Tallandier inaugure sa toute première incursion dans le neuvième art avec un album qui n’est pas un simple exercice de vulgarisation, mais un véritable acte de mémoire. Signée Jean-David Morvan au scénario, Laurent Bidot au dessin et Suzette Bloch — petite-fille de l’historien, elle-même journaliste — à la coécriture, cette bande dessinée arrive à point nommé, quelques semaines avant l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026.
Signe fort, cet album réalise un tour de force, à voir la manière dont il parvient à tenir ensemble les deux vies de Marc Bloch sans jamais les dissocier artificiellement : le savant qui révolutionne l’écriture de l’histoire en la décloisonnant, en la mariant à la sociologie, à la géographie, à l’anthropologie… et le soldat, engagé volontaire en 1914, officier décoré, puis résistant à soixante ans passés, alors que rien ne l’y obligeait sinon une certaine idée de la France et du devoir. On mesure, planche après planche, à quel point, chez lui, la pensée n’a jamais été un refuge loin du monde, mais au contraire une arme mise au service de l’action ; et l’action, une manière de prolonger par le corps ce que l’intelligence avait compris de la marche du monde.
La pédagogie du trait au service de la gravité du propos
Loin de trahir la complexité du personnage, le langage graphique de Bidot restitue avec une économie de moyens redoutable la tension permanente qui traverse cette existence : celle d’un homme d’études rattrapé, à deux reprises, par la tragédie de son siècle. L’exécution par la Gestapo, le 16 juin 1944, sur laquelle l’album ne recule pas, referme le récit sur une note à la fois déchirante et empreinte de dignité — la mort d’un homme qui avait fait de la lucidité intellectuelle une forme de courage civique.
Au moment où la nation s’apprête à consacrer solennellement la mémoire de son plus grand historien-résistant, cet album offre bien plus qu’une introduction accessible à l’œuvre de Bloch, dans la mesure où il restitue, avec une intelligence remarquable, ce que signifie penser et servir sans jamais séparer l’une de l’autre.
Tigrane Yégavian










