Madrid, la revanche d’une place financière

5 mars 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : Tour around the City of Madrid Spain

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Madrid, la revanche d’une place financière

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Longtemps dans l’ombre de Londres et Francfort, la capitale espagnole s’impose aujourd’hui comme l’un des pôles financiers les plus dynamiques d’Europe. Chiffres à l’appui.

Son indice boursier a grimpé de près de 50 % en un an. Ses banques pèsent parmi les plus lourdes de la zone euro. Ses startups financières attirent les capitaux des quatre coins du monde. Madrid n’est plus seulement la capitale politique de l’Espagne, c’est devenue, discrètement mais sûrement, l’une des grandes capitales de la finance mondiale.

Une ascension inscrite dans les classements

Pendant longtemps, Madrid a joué les seconds rôles sur la scène financière européenne. On lui préférait Francfort pour la rigueur germanique, Paris pour l’élégance de la haute banque, Dublin pour ses avantages fiscaux. Mais les chiffres racontent désormais une autre histoire.

Dans la dernière édition du Global Financial Centres Index (GFCI), référence mondiale publiée deux fois par an par le cabinet Z/Yen, Madrid occupe la 48e place mondiale, la 5e au sein de l’Union européenne. Elle se retrouve dans le même groupe que Milan, Oslo et Stockholm : ces métropoles européennes qui ont su transformer leur tissu économique local en hub financier à portée internationale.

« Madrid bénéficie d’une combinaison rare », résume un analyste de la BEI. « Un cadre réglementaire européen solide, une main-d’œuvre qualifiée, et surtout une position géographique et culturelle unique : celle d’un pont naturel entre l’Europe et l’Amérique latine. »

Madrid en chiffres : 48erang mondial (GFCI 35, 2024), 5ehub financier de l’Union européenne, 1replace financière d’Europe du Sud

L’IBEX 35, le grand retour

Pour comprendre ce que vit la place madrilène, il faut regarder du côté de la Bolsa de Madrid. La vieille bourse fondée en 1831, aujourd’hui intégrée au groupe suisse SIX depuis son rachat en 2020, a offert à ses investisseurs un cadeau inattendu : la meilleure performance boursière parmi les grandes places européennes.

En 2024, l’IBEX 35, l’indice phare des 35 plus grandes valeurs espagnoles, a progressé de près de 50 %, frôlant les 17 315 points. Une performance non observée depuis 1993, qui a laissé pantois bien des stratégistes de marchés. Chez Blackrock ou Amundi, on a redécouvert avec un certain étonnement la vigueur des valeurs espagnoles.

L’IBEX 35 a progressé de 50 % en 2024, sa meilleure performance depuis plus de trente ans. Les banques en ont été le moteur principal.

Le moteur de cette envolée ? Les banques, pour l’essentiel. Elles ont contribué à environ 70 % des gains de l’indice, portées par des bénéfices robustes, des dividendes généreux et une dynamique de consolidation sectorielle que les marchés ont récompensée. Inditex, la maison-mère de Zara, talonne avec une capitalisation qui flirte avec les 212 milliards d’euros. Iberdrola, le géant de l’énergie verte, complète ce podium.

Des banques qui pèsent lourd

C’est dans le quartier d’Azca, que les Madrilènes surnomment parfois leur « mini-Manhattan », que bat le cœur bancaire de l’Espagne. Les tours de verre du Paseo de la Castellana abritent les sièges des deux géants qui font la réputation financière du pays à l’international.

Le Banco Santander est, avec ses quelque 1 800 milliards d’euros d’actifs, le premier groupe bancaire de la zone euro. Sa présence dans 10 marchés principaux à travers le monde, du Brésil au Royaume-Uni, en passant par les États-Unis et le Mexique, en fait l’une des rares banques européennes véritablement mondiales. La BBVA, son éternel rival, suit dans son sillage avec une implantation forte en Turquie, en Amérique latine et au Mexique, où elle réalise une part significative de ses résultats.

Autour de ces deux mastodontes gravitent des dizaines d’enseignes étrangères qui ont fait le choix de s’installer à Madrid : Goldman Sachs, Deutsche Bank, BNP Paribas, Société Générale, mais aussi ICBC, la banque d’État chinoise, qui a choisi la capitale espagnole comme tête de pont pour ses opérations européennes.

Résultat : un professionnel de la finance sur trois en Espagne travaille à Madrid. La ville concentre 19 % de toutes les sociétés du secteur financier et de l’assurance du pays, soit quelque 18 000 entreprises.

Ces chiffres, issus de l’Institut national de la statistique espagnol (INE), parlent d’eux-mêmes.

La caution des institutions internationales

Il est une chose que peu de capitales européennes peuvent se targuer d’avoir : la présence d’un secrétariat général d’organisation financière internationale. Madrid, elle, abrite celui de l’OICV, l’Organisation internationale des commissions de valeurs, connue en anglais sous le sigle IOSCO. Depuis 2003, cette institution qui réunit les régulateurs de marchés financiers de 130 pays a posé ses quartiers dans la capitale espagnole.

À cela s’ajoutent des bureaux de la Banque européenne d’investissement et de la Banque interaméricaine de développement, qui ont naturellement choisi Madrid pour coordonner leurs relations avec l’Amérique latine, un continent dont Madrid est culturellement et linguistiquement la porte d’entrée naturelle en Europe.

Madrid est la seule capitale européenne à accueillir le secrétariat général de l’IOSCO, organisation qui réunit les régulateurs boursiers de 130 pays.

L’Amérique latine, l’atout secret

C’est peut-être là que réside le véritable avantage compétitif de Madrid sur ses rivales européennes : sa capacité à servir de hub financier pour les flux de capitaux entre l’Europe et l’Amérique latine. Un marché de 650 millions de personnes, une économie en croissance, des besoins en financement d’infrastructures colossaux.

Les chiffres des fonds souverains illustrent cet attrait. L’Espagne est devenue la 3e destination d’investissement des fonds souverains mondiaux en Europe. Les grands fonds, norvégien (Norges Bank Investment Management), d’Abu Dhabi (ADIA), saoudien (PIF), ont massivement investi dans des actifs espagnols depuis 2009. Madrid, ville monde hispanophone, constitue une passerelle unique.

La fintech, le pari gagnant

Si l’on devait identifier une tendance qui illustre le mieux la transformation de Madrid en place financière moderne, ce serait sans doute l’essor fulgurant de son écosystème fintech. En quelques années à peine, la capitale espagnole est devenue le premier hub de la finance numérique en Espagne et l’un des plus importants d’Europe du Sud.

Les chiffres donnent le vertige : 405 startups fintech actives dans la communauté de Madrid, une valorisation cumulée de 2,8 milliards d’euros780 millions d’euros levés, et une croissance annuelle supérieure à 20 % depuis 2019. Ces entreprises couvrent plus de 25 sous-secteurs, des paiements à l’InsurTech, en passant par la gestion de patrimoine et le financement des PME.

Chiffres clefs : 405 startups fintech actives, 2,8 Mds€valorisation de l’écosystème, 780 M€levées de fonds cumulées

La présence des grandes banques n’est pas étrangère à cet essor. La BBVA, régulièrement classée parmi les meilleures applications bancaires mobiles au monde par le cabinet Forrester, a lancé BBVA Spark pour accompagner les startups. Santander a créé OpenBank, sa filiale 100 % numérique. Ces deux géants ont transformé leur compétition en moteur d’innovation, attirant dans leur sillage des centaines d’entrepreneurs et de capitaux-risqueurs.

Parmi les noms qui font la fierté de l’écosystème madrilène : Fintonic, Capchase, Clarity AI ou encore Cobee. Plusieurs ont déjà franchi le cap des dizaines de millions d’euros levés, nourrissant les ambitions de licorne de la capitale espagnole.

Un terreau économique favorable

La vigueur de la place financière madrilène ne s’explique pas dans le vide. Elle s’inscrit dans un contexte macroéconomique espagnol qui a créé la surprise en Europe ces dernières années. Alors que la France et l’Allemagne peinaient à maintenir la tête hors de l’eau, l’Espagne affichait parmi les taux de croissance les plus élevés de la zone euro.

Le tourisme, locomotive de l’économie espagnole, a battu des records en 2025 : 17,1 millions de touristes internationaux au premier trimestre, soit une hausse de 5,7 % sur un an, pour des dépenses de 23,5 milliards d’euros. Cette manne nourrit les bilans bancaires, soutient la consommation intérieure et entretient l’appétit des investisseurs étrangers pour le marché espagnol.

Madrid elle-même investit dans son attractivité. La Communauté de Madrid a alloué 86 millions d’euros au soutien de ses PME, tandis que la ville multiplie les espaces dédiés à l’innovation financière : plus de dix hubs de co-création spécialisés en fintech ont ouvert leurs portes ces cinq dernières années.

Les talents, carburant de l’ambition

Une place financière ne vaut que par les hommes et les femmes qui la font vivre. À Madrid, le vivier est là. L’IE Business School figure parmi les premières écoles de management européennes dans les classements mondiaux de finance. ESADE et IESE complètent une offre de formation d’excellence qui attire des étudiants du monde entier et les retient souvent à Madrid après leurs études.

Plus de 25 associations sectorielles animent l’écosystème fintech local. Des entités d’accélération comme Santander Explorer ou Unlimiteck accompagnent chaque année de nouvelles cohortes de startups. Et c’est à Madrid qu’a été signé le mémorandum fondateur de la Global FinTech Alliance, qui réunit aujourd’hui plus de 125 pays, une manière symbolique d’affirmer que la capitale espagnole entend jouer dans la cour des grands.

Madrid ne prétend pas encore rivaliser avec Londres ou Francfort. Mais elle n’en a peut-être plus besoin. Elle a trouvé sa niche, son identité et son tempo. Dans un monde où les flux financiers vers l’Amérique latine ne peuvent que croître, où la fintech redessine les contours de la banque traditionnelle, et où les investisseurs cherchent des marchés dynamiques hors des sentiers battus, Madrid a toutes les cartes en main pour continuer son ascension.

Sources : Global Financial Centres Index 35 (Z/Yen, mars 2024) · INE · Bolsas y Mercados Españoles · Madrid Investment Attraction · Madrimasd · Trading Economics · IE Business School · Banco de España

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À propos de l’auteur
Martin Capistran

Martin Capistran

Avocat, docteur en droit.