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Publié en 1931, La Technique du coup d’État de Curzio Malaparte décortique les mécanismes insurrectionnels de l’Europe des années 1920.
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De Trotski en audacieux ingénieur insurrectionnel à Bonaparte englué dans la légalité, l’écrivain toscan érige le renversement de l’État en pure technique, détachée du contexte idéologique.
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Près d’un siècle plus tard, son intuition demeure d’une incroyable justesse : à l’attaque politique, seule une réponse politique mobilisant les corps sociaux peut opposer une défense efficace.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
La Technique du coup d’État, publié en 1931 chez Grasset, est l’œuvre qui a fait connaître le journaliste et écrivain Curzio Malaparte dans le monde entier. Fruit d’une décennie de reportages pour la presse italienne, notamment en URSS, cet essai littéraire-journalistique décortique les techniques révolutionnaires dans l’Europe des années 1920.
Dès sa parution, le livre est interdit en Allemagne et en URSS, critiqué par Trotski lui-même depuis son exil, frappé d’anathème par les fascistes dont Malaparte était proche un temps, et vaut à son auteur l’emprisonnement en Italie. L’écrivain toscan dira même en 1948 : « Je hais ce livre. Il m’a donné la gloire, mais il est à l’origine de toutes mes misères ».

Malaparte à Lipari, en 1934, solitaire et sauvage.
Toute l’œuvre repose sur une question cruciale pour l’Europe qui vient d’entrer dans les années 1930 : pourquoi, au lendemain de la Grande Guerre, dans l’Europe pourtant mûre pour toutes les révolutions du fait de la force communiste et du délabrement des États bourgeois, certains coups d’État ont réussi et pas d’autres ? Quelles ont été les techniques utilisées pour prendre le pouvoir et celles qui leur ont été opposées pour protéger l’État ?
Malaparte répond par le constat que le coup d’État est avant tout une technique maniée par un ingénieur à l’esprit pratique et fécond. Sa réussite serait indépendante du contexte politique. C’est pourquoi, en 1931, aucun État européen moderne n’est à l’abri d’une révolution marxiste ou réactionnaire, peu importe qu’il soit policé, stable et peuplé de gens pacifiques.
L’auteur cependant néglige le contexte idéologique, sans le renier. L’emprise d’un cadre intellectuel sur les masses est effacée, car le coup d’État serait une opération purement technique. Pourtant, la révolution bolchévique aurait-elle réussi sans l’incessant travail idéologique de Lénine sur les masses de la Russie ? L’arrivée des fascistes au pouvoir serait-elle indépendante de la diffusion des idées de Mussolini dans les foyers italiens ? Non, bien sûr que non, et Trotski lui-même, présenté comme un ingénieur dépourvu d’idéologie, émettra des critiques acides sur le portrait qui est fait de lui.
Trotski, l’ingénieur de la révolution bolchévique
Trotski est le personnage central du livre. Alors que Malaparte caricature Lénine comme ayant une idée très intellectuelle et irréaliste du coup d’État, Trotski l’a conçu comme une machine inébranlable, déterminée, professionnelle. Selon l’écrivain, face au déploiement policier décidé par Kerenski, chef du gouvernement provisoire, qui réagissait comme n’importe quel gouvernant aurait fait à l’époque, tout semblait perdu pour les bolchéviques : les syndicats avaient rallié le gouvernement, le comité central s’opposait au coup de force sans l’appui des masses, Lénine ne croyait pas à la réussite du plan, partout étaient les mitrailleuses et les forces de police.
Mais Trotski a vu dans le désordre provoqué par la mobilisation excessive et les grandes masses d’ouvriers qui se déplaçaient chaque jour, une force à exploiter. Plusieurs jours durant, personne n’a remarqué, mêlés à cette foule mouvante où les visages ne se reconnaissent pas, les mille gardes rouges à la fidélité absolue qui se sont entraînés à répéter chaque geste de la mission. Puis, à l’ordre du chef, avec une rapidité sauvage, ils se sont emparés de l’appareil d’État le 24 octobre, en plein jour : hôtel des Postes, centraux télégraphiques et téléphoniques, ministères. Le lendemain, le Palais d’Hiver où s’étaient réfugiés les membres du gouvernement tombait aux mains des révolutionnaires qui avaient gagné les masses entre temps.
L’audacieuse prise de pouvoir par Trotski fait ainsi dire à Malaparte que le contexte politique et l’adhésion des masses importent peu, que seules comptent la technique insurrectionnelle et la détermination absolue de mille hommes. C’est le duel Trotski-Kerenski en 1917 qui aurait inspiré l’insurrection et la contre-insurrection pour toute l’Europe des années 1920.
Le mythe malapartien taille la plus belle part à Trotski, quoi qu’une part froide, au succès de l’opération. L’historiographie a montré par Alexander Rabinowitch notamment (The Bolsheviks Come to Power, 1976) que les Bolchéviks gagnent aussi parce qu’ils ont l’appui réel des soviets de Petrograd. Le génie tactique de Trotski n’a pas suffi à lui seul à placer les bolchéviques au pouvoir.
Seuls les marxistes ont su défendre l’État bourgeois
Seuls les marxistes auraient su défendre l’État bourgeois. Malaparte nous emmène dans l’Allemagne de 1920. Le nationaliste Wolfgang Kapp, appuyé par l’armée commandée par von Lüttwitz, renverse le chancelier Gustav Bauer. Les conjurés exultent. Mais ils ont seulement remplacé l’ancien gouvernement par un nouveau, et la police par l’armée. Kapp ne tient pas l’État allemand, ce que Bauer, « d’éducation marxiste », va exploiter en poussant les syndicats ouvriers à se mettre en grève. En quelques heures, les grèves s’étendent « comme une tache d’huile » et Berlin se retrouve affamé, des bastions communistes se forment dans les quartiers ouvriers, Kapp n’ose envoyer l’armée. Il doit abandonner.
Malaparte tire le trait. Bauer était syndicaliste, membre du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), mais pas marxiste. C’est sa culture socialiste qui lui a permis de mobiliser les syndicats et les organisations prolétaires, appuyé par la Fédération générale des syndicats allemands (ADGB), et surtout parce qu’ils étaient mobilisables.
Staline, à la tête d’un État soviétique qui s’embourgeoise, utilise lui aussi son éducation marxiste et l’expérience de Bauer pour détruire Trotski qui, défenseur de la « révolution permanente », voulait l’éliminer. Patiemment, avec constance, l’intelligence paysanne toute intuitive de Staline brise les appuis de son rival, dans les syndicats, dans l’armée, dans l’appareil d’État. Il réveille dans le peuple russe le vieux réflexe anti-juif (Trotski, de son vrai nom Lev Bronstein), pousse à la trahison tous ses proches. Lorsque Trotski tente ce que Malaparte présente comme un coup d’État en 1927, que l’historiographie appelle plutôt « manifestations d’opposition », ses opérations sont déjouées, ses derniers amis l’abandonnent, il doit s’enfuir.
Les coups d’État marxistes ou nationalistes des années 1920, opérés en suivant des techniques modernes, c’est-à-dire d’inspiration trotskiste, ne peuvent pas être contrés par des opérations de police comme a voulu le faire Kerenski, pourtant socialiste-révolutionnaire. Pour Malaparte, il faut les combattre par les mêmes armes qu’ils prétendent exploiter : les masses ouvrières, les syndicats ; compréhension moderne de la politique que seuls les dirigeants d’éducation marxiste ont saisie.
Malaparte mythifie la technique du coup d’État, il est en revanche très juste sur la technique du contre-coup d’État. Son constat est une leçon politique : lorsque l’appareil d’État est attaqué, une défense par des opérations de police est un échec annoncé. À l’attaque politique, il faut une réponse politique, en mobilisant les corps sociaux. Sur ce point précis se trouve toute la richesse de l’œuvre qui devrait plutôt s’intituler « Technique du contre-coup d’État ».
Le problème des séditieux : ils recherchent la légalité
Pourquoi la plupart des coups d’État ourdis par des séditieux échouent ou manquent d’échouer, à la différence des révolutionnaires, qui eux accomplissent leurs desseins ? Le problème des séditieux, explique Malaparte dans une démonstration limpide, c’est leur recherche de la légalité. Ils prétendent toujours restaurer l’État et s’engluent dans cette dialectique. C’est particulièrement vrai pour les militaires qui, terrifiés à l’idée d’être appelés « hors la loi », finissent par bafouer la loi plus encore.
Le 18 brumaire, que Malaparte relate avec justesse historique, en est un riche exemple. Le coup d’État, mal organisé et empiré par le décalage de Bonaparte avec la réalité politicienne, a bien failli se conclure par un désastre. Pour détruire le Directoire, les séditieux voulaient la démission des directeurs (18 brumaire) et obtenir des deux Conseils (Anciens et Cinq-Cents) un vote qui dissolve l’ordre constitutionnel existant et confie le pouvoir à une commission provisoire (19 brumaire). Bonaparte voulait à tout prix respecter la loi, ne pas arrêter les députés problématiques, respecter la procédure. Mais la procédure prend du temps et le temps est contre le coup d’État ! « Hors la loi ! À bas le tyran ! », clamaient furieusement les députés, pourtant de tempérament sage, après un discours confus du général à la tribune. Dans une tentative désespérée, Bonaparte fit appel à ses soldats, hésitants un moment, mis en branle par l’intervention décisive de son frère Lucien. Ils expulsèrent les représentants, qui débutaient le vote de proscription. S’il s’était trouvé parmi les Cinq-Cents un seul homme politique capable de retourner l’assemblée contre les conjurés, c’en était fini.

Malaparte prend des notes sur le lit où il était hospitalisé à la clinique Sanatrix
Ce problème des séditieux, et particulièrement chez les militaires, qui les pousse à s’engluer dans des situations très inconfortables, a été celui de Kapp et du général Primo de Rivera en Espagne. Mussolini n’a gagné l’Italie qu’après avoir abandonné cette posture qu’il avait prise en 1919, pour prendre celle du révolutionnaire à l’objectif clair et assumé de renverser l’État, en 1922.
Plus tard, en France, n’est-ce pas exactement ce qu’ont cherché à faire Challe, Salan, Jouhaud et Zeller ? Leur discours n’a jamais été de dire « Nous renversons de Gaulle », mais « Nous sauvons l’État que de Gaulle a trahi ».
Près d’un siècle après sa parution, La Technique du coup d’État conserve la force d’un manuel autant que la séduction d’un pamphlet : Malaparte a exagéré le trait en faisant du coup d’État une pure mécanique d’ingénieur, mais son intuition demeure juste : l’État moderne se conquiert par son appareil, et la police ne suffit jamais à le défendre. À l’attaque politique, il faut une réponse politique, et seuls ceux qui ont compris que le pouvoir réside dans les corps sociaux avant de résider dans les institutions savent le défendre avec énergie et succès.










