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À l’occasion de son entrée au Panthéon, le 23 juin 2026, c’est aussi un penseur précoce des fausses nouvelles que la République honore — au-delà de l’historien des Annales et du résistant fusillé.
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Dès 1921, dans ses « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Bloch établit qu’une fausse nouvelle n’est pas un mensonge mais un fait social, qui prospère sur un terreau de peurs et de représentations collectives préexistantes.
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Un siècle plus tard, à l’heure de l’astroturfing, des bulles algorithmiques et de la saturation cognitive, sa méthode — observer le passé pour comprendre le présent — éclaire la guerre informationnelle contemporaine.
Pierre-Antonin Rousseau. Doctorant en Sciences de l’information et de la communication
En 1940, dans L’Étrange Défaite, Marc Bloch témoigne à chaud de la défaite française. Il dénonce un effondrement organisé de la France : les chefs militaires, écrit-il, avaient préparé « la guerre de la veille ». Il n’épargne pas non plus les « instituteurs pacifistes » de l’entre-deux-guerres, accusés d’avoir désarmé les esprits alors que les signes d’une revanche allemande étaient perceptibles.
À l’heure où nos compétiteurs stratégiques innovent sans cesse dans le champ informationnel, cette formule conserve encore toute sa pertinence. Étions-nous suffisamment préparés à l’intensification des ingérences informationnelles ? Une question s’impose : avons-nous réellement tiré les leçons du passé en ayant, cette fois, préparé les esprits aux affrontements numériques, cognitifs et informationnels futurs ?
Nous suivrons ici la même méthode héritée de l’École des Annales : observer le passé pour comprendre le présent. Revenons sur les réflexions de Marc Bloch relatives aux fausses nouvelles afin de saisir la façon dont ses analyses peuvent éclairer notre actualité.
Une fausse nouvelle ne naît pas ex nihilo
« Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; elle n’est fortuite qu’en apparence, ou, plus précisément, tout ce qu’il y a de fortuit en elle c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations ; mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. »
Après l’avoir vécu et étudié durant la Grande Guerre, l’historien écrit dans son article « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » (1921) qu’une fausse nouvelle n’est pas un mensonge, mais un fait social. Elle « naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ». Autrement dit, sa viralité n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une conception sociale déjà ancrée. Selon Bloch, elle puise toujours sa source dans un terreau favorable que sont les représentations, les peurs ou les croyances déjà présentes au sein d’un groupe social.
Pour combler un vide informationnel, l’homme a conçu ses propres réponses pour se rassurer. Elles l’ont certainement aidé à surmonter les angoisses dans ce contexte de guerre totale. Ces rumeurs, nécessaires à l’existence des fausses nouvelles telles que décrites par Bloch, ont donné une forme intelligible à ces inquiétudes diffuses. Les fausses nouvelles sont consubstantielles aux rumeurs.
Les craintes du siècle précédent ne sont pas, a priori, les mêmes que celles qui se sont imposées depuis dans le débat public. Pour autant, les peurs, elles, n’ont pas disparu. Elles ont évolué avec le développement de notre société, de ses mœurs, et des avancées technologiques : défiance envers les élites, sentiment de déclassement, peur du déclassement géopolitique, inquiétudes sanitaires et migratoires.
La technologie, en simplifiant l’accès à l’information, a aussi favorisé des réponses cognitives plus binaires, plus promptes à la polarisation. Une vulnérabilité que les ingérences informationnelles exploitent directement pour fragiliser la cohésion de nos sociétés.
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Des tranchées aux fils d’actualité
« De faux récits ont soulevé les foules. Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes — simples racontars, impostures, légendes — ont rempli la vie de l’humanité. »
Pendant la Première Guerre mondiale, les fausses nouvelles circulent par l’intermédiaire des soldats en permission, des déplacements entre le front et l’arrière, sous les tentes des médecins et infirmiers, ou dans des conversations ordinaires autour des « roulantes ». La propagation avait une limite physique restreinte aux déplacements des hommes. L’évolution des moyens de communication n’a pas cessé la circulation des rumeurs, au contraire, elle les a démultipliées.
De nos jours, les rumeurs bénéficient de l’abolition des barrières terrestres et physiques qui a suivi la création d’internet. Elles se propagent d’internaute en internaute, franchissent instantanément les frontières et circulent d’une plateforme à une autre au sein d’un espace numérique mondial interconnecté. La différence ne réside donc pas dans la nature même de ces fausses nouvelles, qui demeurent une constante de la vie sociale, mais dans la manière dont elles se matérialisent et sont largement relayées.
La propagation des fausses nouvelles s’inscrit dans un « marché cognitif » au sens économique puisque celui-ci est devenu capitalistique. La propagation se réalise désormais sur des plateformes conçues pour retenir notre attention, la monnayer, nous « scanner » pour mieux nous cerner et nous caser dans des bulles informationnelles qui correspondent à nos croyances. Cela répond également aux logiques algorithmiques d’optimisation de l’engagement, qui privilégient structurellement les contenus les plus clivants, les plus émotionnels, donc les plus susceptibles de désinformer, non par dessein idéologique des plateformes, mais par rentabilité du modèle publicitaire qui les fait vivre. La fausse nouvelle n’est plus seulement tolérée par cet écosystème : elle y est statistiquement favorisée.
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De la psychose collective au bombardement numérique
« [Les fausses nouvelles] sans doute naissent souvent d’observations individuelles inexactes ou de témoignages imparfaits, mais cet accident originel n’est pas tout ; en vérité, à lui seul il n’explique rien. L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. En elle, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes. »
« L’émotion et la fatigue détruisent le sens critique » chez les soldats, écrit Marc Bloch. L’historien revient ici sur les exactions commises par des troupes allemandes à l’encontre des populations civiles belges et françaises. Il démontre que ces actes sont liés à la peur, favorisée par un puissant phénomène de rumeurs au sein d’une armée d’invasion privée de moyens d’information. Les troupes allemandes craignaient les attaques surprises des francs-tireurs. Cette peur trouve son origine dans le souvenir historique du conflit de 1870-1871, revivifié à l’été 1914 par certains combattants. « Les atrocités allemandes », selon Bloch, seraient une réponse aux dangers encourus par les troupes d’invasion. Les légendes qui naissent dans ce climat de guerre s’expliquent avant tout par un phénomène d’amplification de menaces réelles. Bloch les nomme « psychose collective ». Il témoigne également de l’efficacité psychologique des bombardements allemands sur la population. Ce sont désormais nos écrans qui subissent ces bombardements numériques.
Au sein de nos écosystèmes numériques contemporains, une fausse nouvelle peut désormais être amplifiée à moindre coût et ainsi toucher des millions d’esprits. On est passé d’une amplification naturelle à une amplification computationnelle grâce à des stratégies numériques telles que l’astroturfing, qui consiste à amplifier la viralité d’une rumeur polémique liée à un individu, une situation ou une entité par l’usage de faux comptes créés pour manipuler l’information. L’amplification des sujets polémiques et clivants par la sélection de thèmes fortement émotionnels et polarisants vise à exacerber les tensions et l’hostilité entre des individus au sein d’une société.
La logique, popularisée par Steve Bannon sous la formule « flood the zone with shit », dépasse la simple prise de position sur un sujet polémique. Elle vise à saturer l’attention collective par un afflux ininterrompu d’informations contradictoires, jusqu’à priver les individus de toute capacité de recul critique. Ce n’est plus la conviction qui est recherchée, mais l’épuisement cognitif : un public submergé renonce à trancher, et cesse, par lassitude, de distinguer le vrai du faux.
Dans le prolongement des découvertes de Bloch, nos sociétés subissent une « guerre des imaginaires » dans laquelle des acteurs cherchent à imposer leur vision du monde. Elle dépasse la simple bataille des faits pour investir le champ des croyances, des identités, et des émotions collectives, en mobilisant les récits, les mythes, les symboles et images pour façonner durablement les perceptions des populations.
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Marc Bloch avant le fact-checking
« Je me suis, toute ma vie durant, efforcé, de mon mieux, vers une sincérité totale de l’expression et de l’esprit. Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme. Comme un beaucoup plus grand que moi, je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on gravât sur ma pierre tombale ces simples mots : Dilexit veritatem. »
La formation d’historien de Marc Bloch était un atout : il maîtrisait les méthodes de critique des sources, de recoupement et de contextualisation. Son approche repose sur une exigence de rigueur intellectuelle et de vérification permanente, et surtout de mise en tension du présent et du passé pour saisir dans son entièreté une information.
Le résistant apparaît comme une forme de « sentinelle informationnelle ». Il ne se contentait pas de constater les rumeurs : il cherchait à en comprendre les mécanismes, à en démonter les ressorts et à en restituer les conditions d’émergence.
Sa démarche préfigure les pratiques contemporaines de vérification de l’information : identification des biais, analyse des sources, reconstruction des chaînes de transmission et des relais.
Aujourd’hui, la lutte contre la désinformation s’inscrit dans des dispositifs en structuration. Cet écosystème de défense de notre souveraineté informationnelle se compose de plusieurs types d’acteurs : administrations publiques, fact-checkers et organisations, associations d’éducation aux médias, intervenants indépendants réalisant de la sensibilisation grand public, start-ups et entreprises du numérique, cabinets de conseil en relations publiques et marketing digital, influenceurs, et chercheurs.
Par analogie littéraire, cet écosystème de résistants informationnels en pleine structuration n’est pas sans rappeler l’Armée des ombres décrite par Kessel : une mosaïque d’individus dispersés, sans chaîne de commandement unique, mais unis par le même devoir d’agir. Non plus pour libérer un territoire, mais pour défendre un bien tout aussi vital à nos démocraties : la liberté de penser par soi-même.
Entrer au Panthéon, rester dans le débat
Le 23 juin 2026, Marc Bloch entre au Panthéon. Le geste honore l’historien, le soldat des deux guerres, le résistant fusillé pour n’avoir jamais cédé. Marc Bloch ne doit pas devenir une figure figée, une mémoire institutionnelle.
Son œuvre invite au contraire à une vigilance renforcée. Penser les fausses nouvelles comme des faits sociaux, comprendre leurs dynamiques de propagation et d’amplification, défendre une éthique exigeante de la vérité : autant de principes qui demeurent essentiels dans les conflits contemporains.
Faire entrer Marc Bloch au Panthéon ne doit pas clore sa pensée, mais la réactiver.










