<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Des outsiders ambitieux

24 janvier 2021

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Le fleuve Athabasca abrite les réserves de sable bitumeux au Canada. (c) Ben Pruchnie/Shuttersto/SIPA 40525780_000010
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Des outsiders ambitieux

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La hausse du prix de l’énergie et l’effort de prospection mondial ont fait émerger de nouveaux producteurs qui modifient le marché de l’énergie.


 

Le Canada, puissance énergétique à la fois ancienne et montante

L’indépendance énergétique du Canada date de 1980 et se fonde sur ses réserves de sables bitumineux des rives de l’Athabasca en Alberta, véritable nouveau Far West : elles y sont estimées à 200 milliards de barils, avec les techniques actuelles de production. Mais cette exploitation détruit la forêt, exige beaucoup d’eau et d’énergie et produit du dioxyde de carbone : c’est pourquoi le Canada ne peut tenir ses engagements de réduction d’émission de gaz à effet de serre pris à Kyoto. Les firmes impliquées sont Imperial Oil qui appartient principalement à Exxon-Mobil, Petro-Canada, Shell, Chevron, Total (cette dernière a acheté le gisement de Deer Creek)… Les exportations se font à 99 % vers les États-Unis.

L’exploitation est actuellement ralentie par des goulets d’étranglement, retards de livraison des matériels spécialisés, manque de main-d’œuvre, coûts de l’exploitation, y compris en énergie, problèmes de transport, besoins en eau, contestations des écologistes… D’où le projet d’oléoduc Keystone XL vers le Texas et le golfe du Mexique, qui doit transporter l’équivalent de 830 000 barils par jour, un projet longtemps repoussé par Barack Obama et finalement accepté par Donald Trump.

Pour le reste, le Canada jouit de ressources abondantes et très variées dont un potentiel hydroélectrique énorme (géré par l’entreprise Hydro-Québec) et encore sous-exploité. Il exporte de l’électricité hydraulique vers les États-Unis. Son orientation vers les énergies fossiles ne l’empêche pas de lancer en 2017 durant la COP 23 de Bonn une Alliance mondiale contre le charbon, dont il doit se débarrasser définitivement à l’horizon 2030.

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L’Amérique latine, deuxième pour les réserves pétrolières mondiales

Elle dispose en tout d’une cinquantaine d’années d’exploitation, sans compter les ressources non conventionnelles à découvrir. Ainsi, en Argentine, la production de pétrole et de gaz de schiste a commencé dans le bassin de Vaca Muerta, avec la présence de Total, Chevron et Shell.

Les trois premiers producteurs sont actuellement le Mexique, le Brésil et le Venezuela, puis viennent l’Argentine, la Colombie, l’Équateur. Des découvertes importantes ont été effectuées en Guyana en 2018.

Les hydrocarbures ont constitué historiquement un enjeu économique et politique qui a conduit à leur nationalisation. C’est ainsi qu’en Argentine a été créée la première entreprise publique nationale latino-américaine d’exploitation du pétrole, la YPF (aujourd’hui appartenant à l’espagnol Repsol), sans besoin de nationaliser les ressources. Au contraire, il y a eu ailleurs de nombreuses nationalisations, depuis la décision du président mexicain Lazaro Cardenas en 1938 (création de Pemex) jusqu’à celle du Venezuela en 1975 en passant par celle du Brésil (création de Petrobras en 1953), du Pérou (1968) ou de l’Équateur (1973).

L’énergie joue un rôle fondamental pour le rapprochement des nations latino-américaines pour sortir de la dépendance des États-Unis : ainsi, les projets d’infrastructures communes (IIS) et l’association des firmes énergétiques publiques bolivienne, vénézuélienne, équatorienne, argentine et brésilienne dans le projet PetroAmerica. Celui-ci inquiète Washington, car l’Amérique latine fournit plus du tiers des importations de pétrole des États-Unis, soit beaucoup plus que le Moyen-Orient. Mais, paradoxalement, l’Amérique latine se divise aussi en matière énergétique, comme en témoignent par exemple les démêlés entre le Brésil et la Bolivie, Petrobras étant pénalisée par les mesures protectionnistes et nationalistes du président Morales.

Le Brésil tout particulièrement est en train de devenir un géant énergétique, du fait de la conquête progressive d’une autosuffisance pétrolière (découverte du gisement de Tupi au large de Santos) et de la découverte de gaz en Amazonie, sans oublier la production massive de biocarburants (éthanol, biodiesel). Petrobras, spécialiste de l’off-shore profond, compagnie d’État (48 % des actions, 64 % des droits de vote), qui a cependant perdu son monopole d’exploitation, s’est hissée à la quatrième place mondiale par la capitalisation, lançant en 2010 la plus grande augmentation de capital de l’histoire (environ 65 milliards de dollars) afin de financer son gigantesque programme de forage en eaux profondes. Enfin, le Brésil peut compter sur l’hydroélectricité : une puissance gigantesque, notamment sur le Parana. Elle pourvoit à hauteur de 70 % de l’électricité brésilienne. Le barrage binational d’Itaipu (avec le Paraguay), le plus grand du monde après les Trois-Gorges (Chine), en fournit à lui seul 17 % (et 75 % de l’électricité paraguayenne).

L’Afrique, dernier eldorado pour les multinationales ?

L’Afrique compte dans la géopolitique énergétique mondiale pour les convoitises qu’elle suscite de la part des grandes puissances étrangères, surtout dans le golfe de Guinée. C’est une position dont elle peine à se défaire depuis l’époque coloniale, qui renvoie toujours à l’idée plus ou moins fondée d’un pillage du continent et de l’enfermement dans l’économie de rente. Le pétrole est la première des ressources, mais d’autres comptent aussi pour certains pays comme le gaz (Algérie) ou l’uranium (Niger).

Le plus gros producteur, le Nigeria, témoigne des insuffisances en termes de développement et d’équipement du secteur : le pays dispose des premières réserves de gaz d’Afrique et est le premier producteur de pétrole du continent, pourtant il ne réalise respectivement que 1 % et 2,5 % de la production mondiale. Le secteur est de surcroît menacé par les détournements et trafics, sans parler de la corruption endémique qui n’est propre ni à ce pays ni à la seule Afrique en général.

Ces ressources ne permettent pas de sortir le continent de la précarité énergétique, c’est un des grands paradoxes du continent : la biomasse et les déchets constituent la principale source d’approvisionnement des populations, pour 70 à 80 % du mix énergétique en Afrique subsaharienne (excepté l’Afrique australe). Les immenses potentiels hydraulique, solaire et photovoltaïque ne sont que peu exploités, seuls quelques projets emblématiques, mais non décisifs, défraient l’actualité, comme l’inauguration en 2018 de la ferme éolienne d’Ashegoda en Éthiopie, un pays où seulement 15 % de la population a accès à l’électricité.

En Afrique du Sud, pays le plus riche après le Nigeria, les problématiques énergétiques sont fort différentes : c’est le charbon qui occupe la place principale dans la consommation nationale (70 %) et dans les exportations énergétiques (surtout à destination de l’Inde). Elle importe du gaz depuis le Mozambique voisin, mais pourrait devenir autosuffisante avec la révolution des gaz de schiste dont elle détiendrait potentiellement des ressources importantes. Le pays dispose également des deux seuls réacteurs nucléaires d’Afrique.

À propos de l’auteur
Cédric Tellenne

Cédric Tellenne

Agrégé d'histoire. Professeur en classes préparatoires aux grandes écoles au lycée Sainte-Geneviève de Versailles et en Master enseignement à l'Université catholique de Bretagne.
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