Livre – La mesure de la force

28 juin 2021

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Livre – La mesure de la force

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Comment enseigner la stratégie ? C’est à cette interrogation, probablement aussi ancienne que la stratégie elle-même – sans doute L’Art de la guerre de Sun Tzu en constitua-t-il la première tentative – que tâchent de répondre Martin Motte, Georges-Henri Soutou, Jérôme de Lespinois et Olivier Zajec. Ces spécialistes français des questions militaires publient cette année la troisième édition, « revue et actualisée », des cours de stratégie de l’École de guerre.

 

La Mesure de la force donne à lire la stratégie comme un art certes évolutif, mais néanmoins gouverné en grande partie par des lois et des principes qui ne perdent pas de leur pertinence avec les siècles. La guerre, rappellent-ils en citant le théoricien militaire prussien Clausewitz (1780-1831), « est un caméléon » : elle change régulièrement d’apparence, imposant à ceux qui la mènent de bien la comprendre telle qu’elle est dans les circonstances précises où ils la mènent ; toutefois, derrière ses changements de couleur, son essence reste la même. L’évolution des formes, visées et pratiques de la guerre ne doit pas en faire oublier les principes fondamentaux : un stratège ne saura faire ses preuves que s’il sait « articuler les principes militaires de toujours avec les formes guerrières d’aujourd’hui » (p.11). Ainsi, l’étude de l’histoire a beaucoup à apporter à l’officier, non en tant que catalogues d’exemples à connaître par cœur, mais en vue d’une articulation avec son expérience de terrain. Il s’agit de « guider son auto-éducation », dit encore Clausewitz (p.135). S’il s’agit de comprendre la stratégie d’un pays comme liée à des héritages historiques et mémoriels, la distinction longtemps admise entre un occident qui chercherait le choc frontal et un orient qui préférerait la ruse est relativisée, à juste titre[1].

La stratégie comme dialectique, d’hier à aujourd’hui

De fait, les auteurs ne manquent pas de se référer à l’histoire, à des batailles, campagnes et guerres du passé, avec une intelligente épistémologie qui les relie toujours à la problématique de l’édification du stratège.

L’étude historique de la notion de victoire, qui peut sembler évidente, en dit la complexité : elle dépend des objectifs, qu’on pourrait également qualifier de caméléons, et ne se réduit pas à une suprématie sur le champ de bataille. Malgré le succès tactique de Borodino et la prise de Moscou, Napoléon ne fut pas victorieux en Russie, rappellent les auteurs : sa victoire n’a nullement été reconnue par ses ennemis, qui l’ont forcé à poursuivre sa progression dans les steppes et ont donc réduit à néant ses efforts. La victoire est toujours affaire de dialectique entre les belligérants, c’est pourquoi « le constat prétendument novateur selon lequel la « victoire militaire » serait aujourd’hui devenue insuffisante est en réalité vieux comme le monde » (p.83). Par essence, la victoire n’est pas seulement une affaire militaire. Cela ne signifie pas que les conflits d’aujourd’hui peuvent être gagnés comme ceux d’hier, mais bien que le sens politique de l’action militaire est indispensable, et c’est justement cela qui manque à la « guerre contre le terrorisme » débutée par l’administration Bush, ingagnable parce que l’ennemi « terroriste » est à éradiquer. On lui dénie tout processus dialectique, on le traite comme un délinquant et, bien entendu, on ne négocie pas avec lui. Cette définition par la criminalisation « mets en échec toute tentative de limiter temporellement l’opération » (p.274), propos d’une actualité mordante à l’heure où le président des États-Unis a décidé de rapatrier ses troupes d’Afghanistan, théâtre de la guerre la plus longue menée par les Américains. De telles observations, qui insèrent la réflexion stratégique dans le long terme historique, vont à l’encontre des jugements hâtifs de certains, qui balaieraient d’un revers de la main des exemples lointains prétendument dépassés.

Stratégies de milieux entre diversité et temps long

 

L’ouvrage fait quatorze chapitres, rédigés alternativement par les différents auteurs. Certains tiennent de la réflexion stratégique générale, suivant l’esprit de l’École de guerre qui vise à enseigner aux officiers supérieurs, initialement spécialisés dans une arme, la stratégie interarmées. D’autres sont centrés sur un milieu en particulier. Sont ainsi étudiées les stratégies navale et maritime, aérienne, mais aussi spatiale et cyber, espaces conflictuels bien plus récents, mais qui n’en répondent pas moins que les autres aux logiques spécifiques des milieux. À plusieurs reprises, les différents types de guerres maritimes, les guerres d’escadre, de course et de côte, sont appliqués avec justesse à l’espace et au cyberespace – une analogie est d’ailleurs effectuée entre les réseaux du cyberespace, « places fortes du cyberespace » dotées d’un « haut degré de protection » et le système défensif pensé par Vauban sur les frontières du royaume de France au XVIIe siècle, ce qui ne devrait pas déplaire aux historiens. La dissuasion, est-il rappelé, n’est nullement une nouveauté apportée par la bombe nucléaire, bien qu’elle ait atteint une importance jusqu’alors inégalée grâce à cette arme : les armes et protections conventionnelles ont pu avoir une visée et un effet dissuasifs, et il existe aujourd’hui une dissuasion cyber, d’autant plus prégnante que le cyberespace est masqué par un épais brouillard de guerre. Dans ce dernier milieu, c’est même une « autodissuasion » qui prime, étant donné les dommages collatéraux potentiellement considérables d’une attaque sur des systèmes étroitement liés à d’autres systèmes par réseau, décourageant l’agression (p.380-381). Cependant, l’importance de la dissuasion est nuancée : à l’encontre de l’idée communément répandue selon laquelle la guerre interétatique, et par là même la stratégie classique, serait arrivée à son terme de fait de l’arme nucléaire, de la cyberguerre ou de la robotisation des systèmes d’armes, les auteurs se font l’écho de la possibilité, envisagée sérieusement dans les états-majors, d’un retour de la guerre de haute intensité dans les prochaines années. Ils s’inscrivent ainsi au cœur de l’actualité de la réflexion stratégique, rappelant entre autres que les nouvelles technologies de l’information posent un problème de dépendance des États à celles-ci. À l’heure où les armées visualisent tout champ de bataille potentiel grâce au système GPS, la précarité d’une telle solution, désormais vulnérable à une cyberattaque en puissance, impose d’apprendre à s’en passer[2].

S’adressant au « grand public cultivé », ce Traité de stratégie est écrit dans une langue relativement simple, accessible à bien d’autres qu’aux spécialistes de la stratégie ou de l’histoire militaire. On pourrait regretter que la structure de chaque chapitre soit assez rudimentaire sur la forme, avec des annonces de plan quelque peu scolaires, mais cela n’empêche nullement les auteurs de livrer une pensée complète et aboutie qui va à l’encontre de bien des idées reçues.

Notes

[1] Cette dichotomie a déjà été remise en question par Jean-Vincent Holeindre dans La ruse et la force. Une autre histoire de la stratégie, Paris, Perrin, 2017.

[2] Sur ce sujet, voir l’entretien de Conflits avec Olivier Kempf sur la géopolitique du cyberespace : https://www.revueconflits.com/entretien-avec-olivier-kempf-geopolitique-du-cyberespace/

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À propos de l’auteur
Alban Wilfert

Alban Wilfert

Etudiant en Histoire et en Expertise des conflits armés, Alban Wilfert est l’auteur d’un mémoire de recherche intitulé « Le soldat et la chair. Réalités et représentations des sexualités militaires au long XVIIe siècle (1598-1715), entre viol et séduction ».
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