Mathieu Bock-Côté, le pessimiste joyeux

10 mai 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo :

Abonnement Conflits

Mathieu Bock-Côté, le pessimiste joyeux

par

  • Ces entretiens avec Laurent Dandrieu sont indispensables pour quiconque s’intéresse à Mathieu Bock-Côté : on y « voit » l’homme, on l’« entend », on saisit le théoricien en même temps qu’on sympathise avec l’être — ou l’inverse, c’est au choix.

  • Le Québec n’est pas son pays, c’est le nœud gordien de sa pensée : la hantise de la perte, la crainte que cette singularité civilisationnelle — ce bout de France échoué en Amérique — finisse par lentement décliner et disparaître structure toute sa réflexion politique.

  • La droite n’est plus romantique, elle ne « tinte » plus : elle manque de souffle, elle manque de chair, elle manque de tout — un constat désenchanté mais lucide que Bock-Côté formule sans se priver de la distance humoristique qui caractérise cet ouvrage singulier.

Le pessimiste joyeux. Mathieu Bock-Côté. Entretien avec Laurent Dandrieu, Fayard, 2026, 21,90 €

Débuter n’est ici guère chose facile, puisqu’entre la lecture et la recension, le père de l’auteur s’en est allé voir si les herbes du Paradis étaient aussi vertes que celles du Québec. Or, tout dans ce livre prouve à quel point ce grand professeur fut une figure centrale pour son fils. L’arche sur laquelle le jeune lierre, patiemment, vient s’enrouler. Un beau matin, on se réveille et son regard se porte sur les joyeuses arabesques de la plante, le support semble oublié. Et pourtant, l’arceau est toujours là, atlante silencieux et fier d’avoir disparu sous la verte vigueur de son rejeton. D’une certaine manière, il ne pouvait y avoir plus bel hommage au moment du départ que l’existence de ce livre.

Mais alors qu’est-ce que ce bien étrange ouvrage ? Que nous dit Le Pessimiste joyeux ? D’un chapitre à l’autre, l’œuvre navigue entre les années de formation et différents questionnements regroupés par thématique : qu’est-ce que le Québec ? Qu’est-ce qu’être conservateur au XXIe siècle ? En quoi l’émigration vient chambouler notre axe civilisationnel ? Je schématise un peu, chaque thème devenant prétexte à de bien nombreuses échappées, mais il faut bien s’essayer à classifier, même si toute explication porte en son sein la tentation de l’ineffable simplification.

À tous ceux qui ignorent encore « qui » est Mathieu Bock-Côté et qui s’intéresseraient, de près ou de loin, au personnage, ces entretiens sont indispensables. On sent l’homme au fil des pages.

La littérature est souvent expérience sensorielle et ici, on « voit » Mathieu Bock-Côté, on l’« entend », on pourrait presque le toucher s’il ne bougeait sans arrêt d’un bout à l’autre de la pièce

Il est là, quelque part dans votre salon, à tonitruer sa pensée et à vouloir jouter avec vous (verbalement s’entend). On saisit le théoricien et on sympathise avec l’être. Ou l’inverse. C’est au choix. En cela, le livre est particulièrement réussi.

Et si l’interviewé est pudique, on comprend toutefois qu’il a la hantise de la perte, la crainte que le Québec en tant que singularité politique, culturelle et quasi civilisationnelle (puisqu’il représente un bout de France échouée en Amérique) finisse par lentement décliner et disparaître. On comprend alors à quel point sa conception de la politique a bouillonné dans le chaudron de l’indépendance québécoise. Le Québec n’est pas son pays, c’est le nœud gordien de sa pensée. L’indépendance est le but ultime.

Mais alors, le penseur pourrait-il délaisser le maniement de la plume pour l’arène politique ? Il évoque, un instant, une carrière politique qui aurait été avortée par peur de manquer de « temps de lecture ». Vraiment ? Surtout que la question est balayée d’un rapide revers de la main. Minute, papillon ! Il y a là anguille sous roche, cette dénégation est un peu rapide, on ne nie pas si vite quand on souhaite être crédible. Surtout que la politique est moins un à-côté que le pivot central.

Il s’avère simplement que, plutôt qu’incarner un général à moitié aviné en train de naviguer entre deux boulets de canon, on le devine plus volontiers « éminence grise ». Du genre à comploter dans les petits recoins sombres l’insurrection d’un pays. Canada prend garde ! Mathieu Bock-Côté ne sera peut-être pas président du Québec, mais il sera assurément dans les arrière-cours du palais. Et que personne ne vienne s’interposer entre lui et son envie d’indépendance ou je donne bien peu cher de sa peau.

Voilà pour le Québec, mais revenons à la France et, surtout, surtout, à sa politique. Mathieu Bock-Côté aime la droite, mais attention, il n’est pas dupe ! Oh que non ! Il est amoureux, mais pas naïf ! Il voit les défauts de son aimée et les déplore

La droite n’est plus romantique, elle ne « tinte » plus. Elle n’est plus charnelle à la Chateaubriand ou sardanapalesque à la Barrès. De nos jours, elle manque de souffle, elle manque de chair, elle manque de tout !

Quant à ses lectures, on le savait déjà, mais la chose se confirme, Mathieu Bock-Côté lit tout. Le moindre auteur qui passe sous sa patte sera impitoyablement lu, consulté et digéré. Mais qu’on ne s’y trompe pas, sa culture n’est jamais pédante, chez lui, Gandalf cohabite sans problème avec Raymond Aron.

Puis, Laurent Dandrieu oblige, vient l’épineuse question de la foi. Parce qu’on a bien compris que Mathieu Bock-Côté est un convaincu, il croit en l’Indépendance. Mais croit-il en autre chose ? Ici la réponse est un brin plus complexe. Si on comprend que la chose titille Laurent Dandrieu, on sent qu’elle bouleverse un peu moins Mathieu Bock-Côté. Ce n’est pas qu’il ne croit pas, mais, enfin, on le sent troublé. Il faut dire aussi qu’il a été trahi par un curé. Un prêtre qui lui a dit « non » (il avait dû écouter juste avant La poupée qui fait non de Polnareff…) et qui a minimisé la relation à l’institution catholique. Bref, de quoi désorienter l’apprenti fidèle.

Et puisqu’en toute chose, il est temps de conclure, je m’éclipse et laisse le dernier mot à l’auteur : « Allons manger, j’ai faim ».

Mots-clefs :

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

« La gauche esthétique », de Benjamin Djiane

Benjamin Djiane, La gauche esthétique, Éditions de l'Aube, juin 2025, 128 pages. Benjamin Djiane, ancien conseiller d'Emmanuel Valls, retourne un regard critique sur une gauche qu'il aime mais qui, selon lui, a troqué l'action concrète contre le paraître idéologique et l'esthétique...

Livres 13 mars

Résistance, dessins, Syrie, djihad : aperçu des livres de la semaine Sébastien Albertelli, Le colonel Passy, le maître espion du général de Gaulle, Tallandier, 13,50 euros L’historien Sébastien Albertelli livre une biographie monumentale d’André Dewavrin, plus connu sous son nom de...

« Le pouvoir des sans-pouvoir », de Vaclav Havel

Ce texte célèbre de 1978 du dissident tchécoslovaque Vaclav Havel, s’inscrivant dans le contexte du totalitarisme soviétique à une époque où le socialisme « réel » semblait inscrit dans la durée longue à un peuple sans plus d’illusion, signe l’encouragement à la révolte non-violente....

À propos de l’auteur
Ophélie Roque

Ophélie Roque

Journaliste et professeur de français