<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La chute du Mur de Berlin : un détournement de sens

27 décembre 2019

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : 30ème anniversaire de la chute du Mur de Berlin (9/11/2019). Auteurs : Markus Schreiber/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22397308_000037
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La chute du Mur de Berlin : un détournement de sens

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Le 9 novembre 2019, l’Allemagne commémorait les 30 ans de la chute du Mur de Berlin, toutefois, il semble que l’hommage ait été détourné et la réalité géopolitique de l’époque omise.

Le 9 novembre 1989 dans la soirée, des milliers de Berlinois de l’Est affluèrent vers les points de passage du Mur vers Berlin-Ouest, que les gardes-frontière de la RDA finirent par ouvrir. Il ne sera pas refermé, et dans les mois qui suivirent, démoli à 95% sur les 156 km qui ceinturaient Berlin-Ouest vers la ville de Berlin-Est (capitale de la RDA) et la RDA. Aucun dirigeant du monde n’avait prévu ce grandiose événement d’une nuit, même s’il était, à terme, inéluctable. Depuis sa construction le 13 août 1961, « ce monstre historique » (selon le chancelier Willy Brandt) était, pour une grande partie de l’opinion mondiale, le symbole odieux et absurde de la division de la ville de Berlin, de l’Allemagne, de l’Europe, et de la bipolarisation du monde. La « chute du Mur » est devenue le symbole de l’effondrement des régimes communistes de l’Est sous hégémonie soviétique au cours de l’année 1989. C’est sans doute l’objet historique le plus connu du monde. Il y en a des morceaux dans de nombreux pays (à la frontière entre les deux Corées et au Vatican), et des millions de petits fragments en mains privées, commerce oblige. Une partie a été réutilisée pour des travaux publics.

Aujourd’hui il reste à Berlin des traces matérielles, muséales et mémorielles du Mur : une ligne de métal ou de pavés sur son tracé, quelques tronçons pour la mémoire (le Mémorial de la Bernauerstrasse), un long segment peinturluré depuis la fin du régime de la RDA (East Side Gallery, « la plus longue galerie d’art du monde », qui est aussi une affaire commerciale), quelques musées (le « Pavillon des larmes », passage légal de la frontière dans la gare de la Friedrichstrasse, où les visiteurs de l’Ouest devaient quitter leurs parents et amis de l’Est), le musée privé de Checkpoint Charlie (ancien point de passage des étrangers), quelques croix blanches (initiative privée) pour les 136 morts (chiffre minimal des victimes retrouvées et identifiées, avec 13 noms seulement). Le champ de croix à Checkpoint Charlie a été rasé pour des raisons immobilières. En 2014, les Croix blanches ont été transférées provisoirement aux frontières de l’UE afin d’honorer les migrants morts dans leur tentative d’entrer illégalement en Europe.

Construction mémorielle

La construction du Mur a été régulièrement commémorée à Berlin depuis l’origine, et aussi sa chute depuis 1990 (sur un mode évidemment plus joyeux). Cette année, le 30e anniversaire a duré une semaine, avec un bref hommage des dirigeants de la RFA le 9 novembre aux morts du Mur « qui voulaient la liberté », et où étaient conviés les représentants des pays du groupe de Visegrad, Pologne, Hongrie, Tchéquie et Slovaquie, qui ont contribué en 1989 de façon décisive à l’effondrement du communisme à l’Est. Puis ce furent des festivités diverses et des discours officiels, qui sont autant d’indicateurs sur le sens que les autorités de la République fédérale d’Allemagne et celles du Land de Berlin (Berlin est aujourd’hui une ville et une région autonome parmi les 16 Länder constituant la RFA), à côté des témoignages des gens ayant vécu cet événement extraordinaire, publiés dans les médias.

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Le programme officiel a organisé des concerts (classiques ou pop, avec un groupe antiraciste issu de la diversité), des feux d’artifice, des projections vidéo (le Palast der Republik disparu, sur l’aile moderne du château royal reconstruit à l’identique sur trois façades, la manifestation gigantesque du 4 novembre 1989 sur les immeubles de l’Alexanderplatz), des allocutions d’officiels, des conférences et des débats (la condition des féministes et LGBT à Berlin-Est), des films, des installations ou des œuvres d’art de rue, des visites guidées sur les lieux emblématiques de la « révolution pacifique » de l’automne 1989 (église de Gethsémanie refuge des manifestants, immeuble de la Stasi, police politique). Avec quel contenu ?

Aucune dénonciation du communisme

Le thème principal est celui de la liberté, celle arrachée par les citoyens de la RDA par l’exode massif de l’été 1989, les manifestations contre la dictature du SED, et l’ouverture forcée du Mur le 9 novembre : les libertés individuelles, civiques et politiques contre la « dictature du SED », contre le régime policier de la Stasi, contre le verrouillage de la population par le Mur (droit au départ, droit de voyager). Mais le thème est élargi à la liberté en général, menacée par une actualité sombre et inquiétante : les pouvoirs autoritaires (Poutine, Erdogan, Trump, Bolsonaro), le Brexit, les obstacles à l’immigration (un amalgame est construit entre le Mur de Berlin qui gardait 16 millions de citoyens est-allemands dans une vaste prison, et les murs, barrières, grillages, destinés aujourd’hui à protéger les populations des pays d’Europe contre une immigration massive et incontrôlée). Même le musée de Checkpoint Charlie a depuis peu étendu son plaidoyer pour la liberté à Berlin aux droits de l’homme, à Gandhi et à Mandela (le noyau du parti de ce dernier, l’ANC, était constitué par le Parti communiste sud-africain). Nulle part n’apparaît le mot de communisme, à part dans un seul débat, celui d’historiens des pays des quatre puissances occupantes, et dans une citation en anglais présentée comme de la simple propagande de la Guerre froide (« Communism ends here… »). Pas de dénonciation de l’idéologie qui était la raison d’exister du Mur (et du Rideau de fer qui sectionnait l’Europe en deux). Les discours ont aussi tempéré la fête joyeuse par le rappel de la Nuit de cristal, pogrom antijuif, un autre 9 novembre, en 1938 (81e anniversaire). Berlin a été proclamée « ville de la liberté » (sociétale, culturelle, migratoire).

Dans la réalité le Mur a été le produit de deux logiques : d’une part la défaite de l’Allemagne en 1945 et le partage territorial du pays et de la capitale Berlin entre les quatre Alliés, que la Guerre froide a transformés en division Est-Ouest ; de l’autre la volonté acharnée des communistes allemands appuyés par les Soviétiques, d’imposer de façon irréversible, fût-ce sur une partie seulement du « sol allemand », l’expérimentation de l’idéologie communiste. Jusqu’après leur chute, les dirigeants du SED continuent de croire que l’expérimentation communiste en RDA était une bonne chose, et qu’elle justifiait le Mur (pas seulement « rempart antifasciste » contre l’Ouest, mais surtout condition vitale du sauvetage et de la perpétuation du socialisme). La RDA n’avait, selon leurs propres mots, de justification que comme « alternative socialiste » à la RFA.

Cette omission  historique s’explique par les motivations politiques du gouvernement de Berlin, qui est une coalition Rouge-Rouge-Verte : les Verts à l’Ouest et à l’Est étaient hostiles à la disparition de la RDA, comme  le SPD de l’Ouest (qui  coopérait avec le SED),  et Die Linke est le parti successeur du SED qui avait le monopole du pouvoir dans la dictature communiste en RDA (des ministres actuels de Berlin en ont même fait partie). La justification du Mur par la faute allemande de la Deuxième Guerre mondiale et du génocide et la proximité idéologique avec le « socialisme » est-allemand permettent de comprendre pourquoi, après quelques propos convenus et consensuels sur la joie de la liberté retrouvée et même de l’unité allemande, on insiste, non pas sur les racines communistes du Mur, mais sur les ennemis actuels, situés à l’opposé : les « nouveaux murs » et le « populisme », « la démagogie, le nationalisme, le racisme et l’étroitesse d’esprit ». Le communisme en tant que tel n’est nullement diabolisé à Berlin, seulement le « stalinisme » (le communisme à son plus haut développement), et la « dictature SED » qu’on n’associe pas au qualificatif de communiste. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht (fondateurs du Parti communiste allemand en 1919) ont gardé leurs rues, ainsi que de nombreux résistants communistes sous le Troisième Reich. Marx en a deux, une à l’Ouest, l’autre à l’Est, et plusieurs statues. Il y a une association de défense des anciens de la police politique et des troupes de la frontière de la RDA.

Les dirigeants politiques ont mis en garde solennellement contre les murs anti-migrants, voire les « murs mentaux » ou « psychologiques » (Pologne, Hongrie) de la xénophobie, du racisme, de la haine de l’autre ou de la différence (un atelier du programme a mis en valeur le drame de la communauté turque, qui s’est sentie exclue par la chute du Mur, affaire germano-allemande).

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Les discours officiels et les articles publiés d’intellectuels ont aussi dénoncé le « populisme » (sans citer l’AfD qui remporte des succès électoraux dans l’est de l’Allemagne et à Berlin-Est). Or le régime communiste s’est effondré sous l’effet de trois vagues populaires : l’exode massif spontané vers la RFA par la Hongrie à la fin de l’été 1989 (300 000) ; les manifestations de masse, initiées à l’automne par les petits groupes de gauche, intellectuels et artistes, réformistes, pacifistes, écologistes, féministes, protégés par l’Église protestante (par ailleurs collaboratrice du régime), mais qui en prenant de l’ampleur (300 000 à Leipzig) échappent à ses organisateurs en devenant populaires (orateurs hués, rejet du socialisme et de la RDA, unité allemande) ; et l’ouverture forcée du Mur par la foule le 9 novembre : victoire de la spontanéité, revanche sur des frustrations, loi du grand nombre, retrouvailles nationales émouvantes des gens, où les  élites intellectuelles n’ont eu aucune part.

La presse et la radio ont recueilli les témoignages des gens ordinaires qui avaient participé personnellement à la chute du Mur. Le point commun : l’émotion toujours actuelle et une immense fierté. « Populisme » en action, donc. Aujourd’hui des intellectuels réclament, à des fins de rééducation, le remplacement du mot « Volk » (peuple, nation) dans l’espace public par celui de « Bevölkerung » (population), plus inclusif. Or le peuple allemand (ou la population) de la RDA a perçu en 1990 la réunification comme « l’unité organique de ce qui pendant 40 ans avait été séparé artificiellement ».

Dans les ex-Pays de l’Est, les commémorations de la libération du communisme en 1989 ont été plus franches et plus flamboyantes. En Allemagne, le contresens historique officiel de la commémoration du 30e anniversaire de la chute du Mur empêche de comprendre la réalité de l’événement, au profit d’une thématique à finalité politique, connectée à l’histoire de façon fragmentaire, et anachronique.

À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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