Washington, Rome, Jérusalem : le mirage d’un front commun ?

12 février 2020

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : © Yrieix Denis
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Washington, Rome, Jérusalem : le mirage d’un front commun ?

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Le 4 février dernier, se tenait à Rome un Congrès rassemblant différents intellectuels et hommes politiques européens et américains. Souverainistes, conservateurs, « illibéraux », ou encore identitaires, les intervenants ont exposé tour à tour leurs engagements intellectuels et partagé leur expérience du pouvoir. Mais quel crédit intellectuel peut-on accorder à un « axe Washington-Rome-Jérusalem », comme le défendait l’un des organisateurs, Francesco Giubilei (Nazione Futura) ?


La via del Corso traverse la ville de Rome de nord en sud sur un kilomètre et demi, en droite ligne depuis la Place du Peuple jusqu’à la Place de Venise. C’est traditionnellement sur « le » Corso, comme disent les Romains, que se déroulaient les principales festivités du carnaval. Goethe, qui logeait sur la célèbre avenue en février 1788, en raconte les réjouissants excès dans son Second séjour à Rome. Pour l’écrivain, le carnaval romain était d’ailleurs bien plus qu’« une fête qu’on donn[ait] au peuple » : c’était une fête « que le peuple se donn[ait] à lui-même ».

Voir National Conservatism : a Conference in Rome

Mais en ce mois de février 2020, le carnaval, rétabli en 2010, n’a pas encore commencé et c’est un tout autre spectacle qui se joue au numéro 126 de la célèbre avenue. Le Grand Hôtel Plaza de Rome accueillait ce mardi 4 février un événement intellectuel d’envergure, sous le regard curieux des passants. Un Congrès, porté principalement par deux think tanks américains (la Fondation Edmund Burke et le Herzl Institute), s’y déroulait dans le cadre d’un cycle de conférences intitulé « National Conservatism », et réunissait près de 250 personnes.

Des invités d’horizons différents

Il devait rassembler toute la journée intellectuels, hommes politiques et journalistes dans la salle des fêtes du palace. Le thème de cette seconde session, dont la première s’était tenue l’été dernier à Washington, pouvait surprendre : « Dieu, l’honneur et la patrie : le Président Ronald Reagan, le Pape Jean-Paul II et la liberté des nations ».

Le Plaza romain, d’abord résidence d’une grande famille du Piémont, fut transformé en hôtel en 1860. Il a accueilli depuis de nombreuses personnalités. Le pape Pie IX y séjournait en 1866 alors qu’il recevait Charlotte de Belgique, l’impératrice du Mexique. Mais aussi, un siècle plus tard, De Gaulle et Churchill. C’est aussi là que logèrent nombre des signataires du Traité européen de 1957. Ironie de l’histoire, le personnel de l’hôtel s’attend cette fois à accueillir, trois jours après l’événement historique du Brexit, les tenants d’une toute autre Europe : l’ancien ministre de l’Intérieur et secrétaire fédéral de la Ligue du Nord Matteo Salvini, ainsi que le Premier ministre hongrois Viktor Orbàn.

Étaient aussi attendus des intellectuels conservateurs comme le Britannique Douglas Murray et le polonais Ryszard Legutko ; des hommes politiques comme le député du Parti conservateur britannique Daniel Kawczynski, Thierry Baudet, du Forum voor Democratie ou l’ancienne députée RN Marion Maréchal, ainsi que les Français Édouard Husson et Alexandre Pesey. Étaient aussi attendus Mattias Karlsson des Démocrates de Suède, et Georgia Meloni de Fratelli d’Italia.

Impériale servitude

Le principal organisateur de ce cycle de conférences est un philosophe et théologien israélien, né en 1964 : Yoram Hazony. Président de l’institut Herzl, il est une des chevilles ouvrières de la Fondation Burke. Sa femme et ses deux enfants, qui participent à l’accueil des invités, l’accompagnent. Le docteur en sciences-politiques, passé par Princeton, s’est fait remarquer en 2018 avec la sortie de son ouvrage La vertu du nationalisme [simple_tooltip content=’Yoram Hazony, The Virtue of Nationalism, New York, Basic Books, 2018′][1][/simple_tooltip], dont la traduction sort tout juste en Italie. À travers cet essai, celui qui fut aussi l’assistant de Benjamin Netanyahu, tente de démontrer qu’il existe deux régimes politiques concurrents qui traversent l’histoire et se livrent une guerre sans merci : l’empire et la nation. L’Union européenne appartiendrait, malgré son apparente nouveauté, à la première catégorie.

Tandis que l’empire (perse, romain, espagnol…), qui est, selon Yoram Hazony, universaliste et progressivement rationaliste, arase les particularismes et étend sans cesse ses frontières, le particularisme de la nation serait le meilleur garant de la culture, de la paix et de la liberté. Pour le théoricien, l’impérialisme (qui revêt aujourd’hui aussi bien les nouveaux habits du droit et de la coopération internationale que les traits belliqueux du passé), ne nous laisserait finalement qu’une triste alternative : la soumission à « une servitude éternelle » ou « la guerre ». Pour se prémunir contre ces deux maux, il faudrait donc se garder de toute compromission et ne renoncer à aucune liberté civique en faveur d’un quelconque organisme supranational.

En comparaison des empires chinois, égyptiens et des cités grecques, la nation était « une chose nouvelle dans l’histoire », estimait Ernest Renan (1823-1892), qui identifiait l’essence de la nation dans le fait que les individus qui la forment ont à la fois beaucoup de points communs, mais aussi qu’ils ont tous « oublié bien des choses ». « Tout citoyen français » devrait avoir ainsi, selon l’érudit breton, avoir « oublié la Saint-Barthélemy et les massacres du Midi au XIIIe siècle [simple_tooltip content=’Voir la célèbre conférence que fit l’historien et philosophe le 11 mars 1882 à la Sorbonne : « Qu’est-ce qu’une nation ? ».’][2][/simple_tooltip]» . Aujourd’hui cependant, à croire les intervenants, les nations seraient justement menacées par l’oubli de ce qui constitue le cœur de leur culture et par le ressentiment des blessures du passé.

Les habits neufs de l’utopie progressiste

C’est en tout cas ce que soutenait le premier orateur de la journée, le journaliste et essayiste américain né en 1967 Rod Dreher. L’auteur du Pari bénédictin, l’air juvénile malgré sa barbe blanche et son cheveu poivre et sel, mit en garde l’assistance contre cette « dictature rose » qui subvertit le nom de « justice sociale » pour vouer un culte « fanatique » à des minorités (ethniques, sexuelles…), érigées en « victimes sacrées ».

Rod Dreher est rédacteur en chef à The American Conservative, où il tient une chronique quotidienne. Son discours est disponible en français en intégralité et en exclusivité, sur Conflits.

Derrière des atours compatissants, « les moyens de l’État et du capitalisme » s’hybrideraient en effet pour donner naissance à « une société de surveillance », qui s’installerait d’autant plus facilement que l’atomisation sociale s’accentue en Occident en proportion du discrédit dont souffrent nos institutions et du succès des nouvelles idéologies. Contre cette « dictature rose » (concept repris à l’essayiste James Poulos), qui défend certaines libertés et en aliène d’autres, les conservateurs doivent cultiver leur mémoire et transmettre leur héritage, renforcer leurs liens de solidarité (familles, institutions, clubs, partis etc.), et surtout raviver leur foi, car « contre le mal qui vient », « l’humanisme ne suffira pas ».

VoirJames Poulos, « Welcome To The Pink Police State: Regime Change In America », The Federalist, 17 juillet 2014

L’auteur, qui « prépare un nouvel essai sur le sujet », raconte, pour appuyer sa thèse, les témoignages qu’il a recueillis auprès des dissidents des pays de l’Est à propos de leur combat contre le communisme et qui avait pour la plupart une foi forte et fervente, à l’image d’un Vaclav Havel ou d’un Karol Wojtyla, justement. Pour beaucoup d’entre les survivants de cet âge révolu, le totalitarisme revient avec un visage nouveau, et pas seulement en Chine, mais aussi en Occident, « où il pourrait bien triompher si les citoyens n’y prennent garde ».

« Les libertés d’opinion, d’expression et de religion nous semblent éternelles et intangibles. Mais ne subissent-elles pas des assauts quotidiens ? Le politiquement correct n’est-il pas en train de subvertir les institutions libérales qui perdent leur neutralité supposée au profit d’une nouvelle idéologie ? », s’interrogeaient ainsi récemment nombre d’intellectuels conservateurs américains, proches de Rod Dreher, et parmi eux le journaliste catholique Sohrab Ahmari et le philosophe Patrick Deneen.

Voir les débats qui suivirent la publication du manifeste « Against the Dead Consensus » par First Thing, le 21 mars 2019

Chasses aux sorcières

Ce fut aussi l’une des dernières mises en garde de l’intellectuel britannique Roger Scruton, dont la mémoire fut chaleureusement saluée au début du Congrès et dont Rod Dreher fit un hommage appuyé. Lors de sa venue à Paris à l’occasion du colloque « Démocratie et liberté », organisé en mai dernier par l’Académie des Sciences morales et politiques et l’Institut Thomas More, le sémillant philosophe avait dénoncé la violence et la déloyauté des hérauts du politiquement correct, à qui il devait la perte de sa réputation et de sa position dans le mouvement conservateur.

Institut Thomas More: Voir « Démocratie et Liberté : les peuples modernes à l’épreuve de leurs contradictions »

Il avait été en effet conspué pour des assertions jugées outrancières (« Quiconque ne croit pas qu’il existe un empire Soros en Hongrie n’a pas observé les faits ») et islamophobes (« Les Hongrois ont été effrayés par cette soudaine et populeuse invasion de tribus musulmanes » ; « L’islamophobie est une construction de la propagande des Frères musulmans pour étouffer tous débats »), tenues à l’occasion d’une interview au magazine de gauche The New Statesman.

Ce fut son propre intervieweur, le rédacteur en chef adjoint George Eaton, qui le dénonça dans l’interview avant de sabrer le champagne et de célébrer publiquement la chute du « raciste et homophobe Roger Scruton » (sic). Avant de mourir en janvier 2020, l’intellectuel avait tenu à rappeler dans le magazine Spectator que la chute du communisme était d’abord la victoire de la souveraineté populaire et non pas celle de la « liberté de mouvement », tel que le « prétendait la propagande de l’Union européenne ».

Les tentations totalitaires des sociétés démocratiques

Un avis que partageait manifestement un intervenant du Congrès, ancien ministre polonais et membre historique du syndicat Solidarnosc, Ryszard Legutko. Lors d’une table ronde avec l’Américain John Fonte, de l’institut Hudson et l’essayiste français Édouard Husson, il exposa les leçons de son expérience de dissident et de membre du gouvernement polonais. Comme il l’exposait dans un ouvrage aux accents tocquevilliens, Le démon de la démocratie [simple_tooltip content=’Voir Ryszard Legutko, The Demon in Democracy: Totalitarian Temptations in Free Societies, EB, 2016′][3][/simple_tooltip], le philosophe et ancien ministre de l’Éducation polonais estime ainsi que la démocratie actuelle ressemble davantage qu’on ne le pense à l’idéologie communiste.

Édouard Husson: Auteur notamment, aux éditions Gallimard (novembre 2019) de Paris-Berlin : la survie de l’Europe.

Partageant les mêmes racines intellectuelles (aussi bien en matière de philosophie de l’histoire que de la religion), ces deux idéologies poursuivent les mêmes buts : libérer les hommes des obligations du passé, émanciper les citoyens de la tradition et de la coutume. Plus encore, la démocratie partage une caractéristique déterminante avec les régimes communistes : elle n’admet pas d’autres critères de jugement que ceux du système politique et refuse ainsi de soumettre ses propres préjugés à l’examen des critères moraux ou religieux.

C’est à l’aune de cette histoire de la résistance au communiste que l’on peut comprendre le malentendu persistant qui oppose les défenseurs d’une Union européenne positiviste et technocratique au patriotisme et à « l’illibéralisme » des pays de l’Est. Comme le rappelait récemment l’essayiste Max-Erwann Gastineau, « nous ne sommes pas les descendants du même traumatisme ». En effet :

« À l’Est, c’est le souvenir du communisme qui continue de travailler la mémoire collective et de forger une culture de résistance valorisant l’ancrage national. À l’Ouest, ce sont les limites du droit qui, pense-t-on, protègent l’Europe du retour de l’autoritarisme nationaliste d’hier. »

Voir Le Nouveau procès de l’Est, Cerf, 2019 ; et l’interview que Conflits lui consacrait récemment.

La Hongrie de Viktor Orbàn

L’intervention la plus attendue, en l’absence imprévue de Matteo Salvini, dont le groupe politique au Parlement européen (le PPE), craignait de le voir intervenir dans un événement qui rassemblait des invités venus de courants jugés trop disparates pour ne pas être compromettants, fut celle de Viktor Orbàn. Le Premier ministre hongrois, qui avait déclaré n’avoir « rien à voir avec Marine Le Pen » à Bernard-Henri Lévy, en mai dernier, n’a pas craint de son côté de s’exprimer sur la même estrade que la nièce de cette dernière, l’ancienne députée Marion Maréchal, actuellement directrice de l’ISSEP à Lyon, également invitée à s’exprimer lors d’un discours remarqué dont la presse française s’est déjà faite l’écho.

Le chef du gouvernement hongrois tint à rappeler à son auditoire que la politique exigeait de savoir conquérir et tenir le pouvoir et que l’amateurisme n’était pas de mise. Il y faut aussi, selon lui, du courage pour défendre ses idées et les mettre en pratique une fois élu. Or cette mise en pratique des idées sur lesquelles un gouvernement a été élu est essentielle pour permettre une réélection. Une leçon qui a semblé conquérir l’ensemble des participants, séduits par un chef d’État qui, à 24 ans, avait osé défier le régime communiste et qui paraissait incarner à leurs yeux une réponse cohérente et solide aussi bien sur le plan culturel, social qu’économique. Le Premier ministre a tenu ainsi à rappeler le taux de croissance vigoureux du pays (4,8 % en 2018), et qu’il avait rempli à « 80 % » sa promesse de créer un million d’emplois.

Viktor Orbàn, et ses soutiens estiment que son pays, occupé à plusieurs reprises « par les Ottomans, par les Slaves et par les communistes », ne doit sa survie qu’à la détermination des Hongrois eux-mêmes. Or, selon lui, le libéralisme et ses promoteurs bruxellois se montrent comme une nouvelle force destructrice pour ce pays de 10 millions d’habitants. D’abord parce que le libéralisme détruit les liens de solidarité et d’affection qui fondent les nations, et parce que ses institutions, loin d’être neutres, sont portées par des hommes qui ont leur propre idéologie.

Il avait ainsi déclaré, en février 2019, à la tribune des Nations-Unies :

« Il n’est écrit nulle part, dans le grand livre de l’humanité, que les Hongrois doivent exister. Cette loi est uniquement écrite dans nos cœurs – et personne d’autre que les Hongrois ne s’en soucie

Cité par Christopher Caldwell, “Hungary and the Future of Europe”, Claremont Review, Spring 2019

Malgré le succès qu’il a semblé rencontrer auprès du public – qui le gratifia d’applaudissements nourris, le Premier ministre hongrois ne s’est pas posé comme chef de file des mouvements conservateurs et souverainistes, mais il a au contraire tenu à rappeler le rôle moteur de l’Italie et de Matteo Salvini en particulier.

Une impossible convergence doctrinaire ?

L’impression générale de cette convention, comme le remarquait Douglas Murray dans son intervention, laissait entrevoir un certain nombre de malentendus. Est-il possible par exemple de trouver, au-delà d’adversaires communs, une doctrine commune entre des souverainistes, des atlantistes, des conservateurs, des identitaires, des intellectuels chrétiens, agnostiques et juifs ?

Ce front commun est-il réellement comparable à celui qui s’opposa au communisme, et qui laissait déjà entrevoir de nombreuses divergences, ne serait-ce qu’entre les visions très différentes défendues en leur temps par Jean-Paul II et Ronald Reagan ? Il y avait en effet un autre grand absent du débat, à part Matteo Salvini : c’était l’Église catholique elle-même, dont l’une des figures les plus emblématiques était convoquée, chez elle, à Rome, quand bien même aucun ecclésiastique ne fut présent pour la représenter. La religion y occupait pourtant une place majeure. Peut-être faut-il comprendre, comme le laissait suggérer Max-Erwann Gastineau dans son ouvrage sur l’Europe de l’Est, que les intervenants avaient fait leur cette maxime d’Alexis de Tocqueville :

« Il ne dépend pas des lois de ranimer les croyances qui s’éteignent ; mais il dépend des lois d’intéresser les hommes aux destinées de leur pays ».

Il est certain, en revanche, que les problématiques soulevées durant cette journée nourriront un débat qui ne peut être que fertile, ne serait-ce que pour préciser les divergences qui opposent des générations et des courants fort disparates.

À propos de l’auteur
Yrieix Denis

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