Ne faites pas dire n’importe quoi au football. Éditorial du n°19

3 octobre 2018

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Ne faites pas dire n’importe quoi au football. Éditorial du n°19

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Le Mundial est terminé. Comme d’habitude, les analystes ont vu dans ses résultats la manifestation des rapports de force mondiaux. Modernes haruspices, ils cherchent à lire l’avenir en examinant non plus le foie des taureaux, mais les mollets des joueurs. Pour eux l’échec de la Mannschaft faisait écho aux difficultés d’Angela Merkel, la défaite espagnole était liée à la crise catalane et les difficultés de l’Angleterre présageaient un échec du Brexit. Quant à la victoire française, elle consacrait le renouveau initié par Emmanuel Macron et confirmait son choix de l’« ouverture à l’autre » et de la diversité (voir l’article de Dominique Moïsi dans Les Échos du 17 juillet). On se demande par quel miracle la Croatie, si tristement monocolore, est allée en finale.

On ne saurait nier le rôle d’entraînement que peut jouer le football. Il tire l’économie grâce aux dépenses qu’il stimule – que l’on pense aux nouveaux maillots de l’équipe de France qui porteront la seconde étoile de la victoire française et qui seront vendus entre 85 et 140 euros. Il contribue à la cohésion de la société, il emplit de fierté les vainqueurs, il permet aux enfants pauvres de rêver à un destin prestigieux, il apaise les tensions sociales. Tout entier le pays s’identifie à une équipe victorieuse, sa confiance en l’avenir est renforcée. La France qui gagne, c’est la France des premiers de cordée promue par Emmanuel Macron.

Revenons au réel qui est moins prometteur. On trouvera quelques coïncidences entre les victoires au Mondial et les succès économiques ou politiques. Le Brésil est champion en 2002, quand Lula emporte les élections et fait rêver le Brésil et le monde, pour quelques moments seulement. L’Allemagne l’emporte en 1990, au moment de la réunification. Mais ces exemples sont l’exception.

En 1970 l’Allemagne termine deuxième avant de l’emporter en 1974, l’Italie figure en troisième place : c’est le moment où les attentats terroristes ensanglantent les deux pays. L’Argentine est championne en 1978, en pleine « guerre sale ». Le Brésil avait remporté sa seconde coupe en 1962, à la veille du coup d’état militaire de 1964. Et la victoire de l’équipe « black blanc beur » en 1998 précédait de trois ans la percée de Jean-Marie Le Pen aux présidentielles françaises. Le football ne nous apprend pas grand-chose sur la cohésion nationale des vainqueurs.

Le nombre de buts n’est pas non plus proportionnel aux taux de croissance. L’Angleterre remporte sa seule victoire en 1966, un an avant la désastreuse dévaluation de 1967 et la meilleure performance des États-Unis (troisième place) date de 1930, alors que la grande crise venait d’éclater. Si l’on resserre le champ de vision, on constate que le taux de croissance français qui atteignait 0,9 % aux deux premiers trimestres de 1998 régresse légèrement aux troisième et quatrième trimestres (0,8 et 0,6). Même phénomène pour l’Espagne championne en 2010 : la croissance, modeste au début de l’année, tombe à zéro au second semestre et devient négative en 2011 et 2012. Les résultats ne sont pas très différents en Allemagne où elle chute à 0,3 % au quatrième trimestre de 2014 et 0,15 % au premier semestre 2015.

La raison est simple à comprendre. La puissance géopolitique et la prospérité économique dépendent de très nombreux critères parmi lesquels le football compte pour rien ou presque. La Coupe du monde encourage l’achat de téléviseurs et de gadgets, mais elle ne modifie pas le pouvoir d’achat des consommateurs. S’ils achètent des maillots hors de prix, ils se priveront d’autres dépenses – c’est ce que les économistes appellent l’effet d’éviction.

Ne pas attribuer trop d’importance au football. Voilà une bonne nouvelle pour les Brésiliens dont la Seleçao va d’échec en échec depuis 2002. Ils ont mieux à faire que se trémousser devant une télévision ou pousser un petit ballon devant eux.

Pascal Gauchon

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Crédit photo : Prefeitura de Itapevi via Flickr (cc)

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À propos de l’auteur
Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

Ancien élève de l'ENS Ulm, agrégé d'histoire et professeur en classes préparatoires, Pascal Gauchon est le fondateur de Conflits et le premier rédacteur en chef.
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