Entre émeutes et projets de révision constitutionnelle, la Nouvelle-Calédonie est engluée dans une crise sans fin. Cet archipel peuplé d’à peine 260 000 habitants peine à construire une véritable vision politique et stratégique, ce qui explique en partie ses difficultés. Analyse d’Éric Descheemaeker.
Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires.
Éric Descheemaeker est professeur de droit à l’Université de Melbourne. Il anime la rubrique Chroniques calédoniennes sur le site de Conflits.
Propos recueillis par Jean-Baptiste Noé
Pourquoi la Nouvelle-Calédonie occupe-t-elle une place si singulière dans la République française ?
La Nouvelle-Calédonie est un territoire qui s’est progressivement éloigné du droit commun, jusqu’à constituer une entité quasi inclassable dans l’ensemble français. Le titre XIII de la Constitution lui est intégralement consacré, ce qui en fait un cas unique : ni véritable collectivité territoriale, ni État autonome, mais un « proto-État » créé par l’accord de Nouméa (1998). Cet accord prévoyait une transition graduelle vers une possible indépendance, à travers une série de trois référendums successifs. L’idée implicite était qu’en temps voulu, ce territoire deviendrait un État à part entière. Mais ce scénario ne s’est jamais concrétisé, notamment parce que les trois consultations ont donné une majorité au maintien dans la France.
Cet échec du processus ouvre aujourd’hui une situation institutionnelle extrêmement complexe : un territoire doté de son propre gouvernement, de son propre congrès, de sa propre citoyenneté et d’un droit électoral distinct, qui ne correspond plus ni au droit français classique ni à un modèle d’autonomie stabilisé. Cette singularité nourrit l’impression que la métropole ne sait plus vraiment quoi faire de ce territoire devenu « à part ».
Le droit de vote restreint est souvent présenté comme un problème majeur. Comment l’expliquer ?
La Nouvelle-Calédonie est le seul territoire au monde où un triple référendum d’autodétermination se soit tenu avec un corps électoral gelé. Seuls les résidents présents avant la signature de l’accord de Nouméa et leurs descendants sont autorisés (pour simplifier) à participer à ces scrutins et aux élections provinciales, pourtant les plus importantes du territoire. Des citoyens français, nés sur le sol calédonien, peuvent ainsi voter à la présidentielle ou aux législatives, mais pas aux élections locales. C’est un paradoxe démocratique difficilement compréhensible.
Cette restriction répond à une logique de décolonisation : l’idée voulue par les signataires historiques était que le « peuple colonisé », selon l’expression communément employée, devait être le maître de son destin. Le corps électoral a donc été pensé pour refléter un peuple kanak auquel auraient été agrégées (par sa volonté propre) les autres « victimes de l’histoire », mais pas l’ensemble des citoyens français installés sur le territoire. Depuis l’origine, cette logique pose un problème et continue de produire des tensions politiques et juridiques considérables.
La question du ou des peuples est-elle désormais centrale ?
Elle l’est, et plus encore qu’on l’imagine. Le droit français reconnaît officiellement dans l’accord de Nouméa un « peuple kanak », mais refuse pour l’instant toute idée d’un « peuple calédonien » dans son ensemble. Dans les faits, le territoire est composé d’une mosaïque de communautés : Kanaks, Européens d’origines diverses, Wallisiens et Futuniens, communautés asiatiques, métis. Mais cette diversité n’a jamais produit un sentiment d’unité « nationale » calédonienne. Le « peuple calédonien » évoqué, pour la première fois, dans le récent texte de Bougival est davantage une construction politique qu’une réalité sociale.
Un autre élément complique encore la situation : la Nouvelle-Calédonie est un territoire faiblement peuplé, autour de 260 000 habitants, soit l’équivalent de la ville de Bordeaux sans son agglomération. Ce faible nombre rend presque impossible la coexistence de systèmes juridiques profondément différents, de structures politiques parallèles, ou de modèles institutionnels inspirés des États souverains. Le territoire doit supporter des infrastructures coûteuses, une administration lourde et un dualisme communautaire très marqué. Autant d’éléments qui fragilisent son équilibre.

Accords de Bougival. Le personnel politique passe, les problèmes demeurent. © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA
Les situations calédonienne et corse présentent-elles des points communs ?
Certaines revendications se ressemblent, notamment autour de la notion de « peuple ». La Corse a déjà vu censurer l’idée d’un « peuple corse, composante du peuple français ». L’outre-mer, lui, a longtemps été pensé comme composé de « peuples » distincts du peuple français métropolitain. La réforme constitutionnelle de 2003 a voulu réaffirmer l’existence d’un seul peuple français avec en son sein des « populations d’outre-mer », mais les ambiguïtés demeurent.
Ces débats, d’apparence théorique, ont en réalité des implications politiques immenses : représentations institutionnelles, droit électoral, reconnaissance culturelle, rapport à l’État, conception même de ce qu’est la France. Et ils ressurgissent aujourd’hui avec force dans un contexte marqué par les crises successives de ces territoires, aussi bien en Nouvelle-Calédonie qu’en Corse qu’ailleurs en outre-mer.
Quelle est aujourd’hui la situation démographique du territoire ?
Les Kanaks représentent un peu plus de 40 % de la population, mais ne sont pas majoritaires. La population européenne stricto sensu diminue rapidement : elle serait tombée sous les 50 000 habitants, moins qu’avant le début des « Évènements » des années 1980. Les émeutes de 2024 ont accéléré les départs, surtout d’Européens bien sûr mais aussi de Kanaks. À cette dynamique s’ajoute une tendance lourde : l’auto-identification croissante à la catégorie « calédonienne », qui regroupe majoritairement des métis ou des Européens installés de longue date.
Il existe toutefois très peu de métissage culturel. Les appartenances sociales restent distinctes et l’éducation joue un rôle central dans cette séparation, même pour les gens qui sont ethniquement métissés. Ce cloisonnement, joint à leur situation minoritaire, nourrit la crainte côté Kanaks d’être noyés sur leur propre territoire, voire de disparaître. Peur irrationnelle mais qui explique leur attachement viscéral au gel du corps électoral, symbole de leur position centrale dans la vie politique et sociale de l’archipel calédonien.
Quelle est aujourd’hui la place de la France dans le Pacifique ?
La présence militaire française est très limitée au regard de l’immensité de la zone : à peine quelques navires, avions et hélicoptères pour surveiller un espace plus grand que l’Europe. Et encore, ce matériel n’est-il pas toujours opérationnel. Le désengagement de la France pour la région se lit à travers ce faible investissement militaire pour surveiller et protéger cette immensité océane.
Pourtant, la Nouvelle-Calédonie se situe dans une zone stratégique majeure : à proximité de l’Indonésie, aux portes de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, dans l’orbite stratégique du Japon et de la Chine, et relativement accessible, par l’avion, de la côte ouest des États-Unis. Dans un monde structuré par les grands flux du Pacifique, ce territoire pourrait devenir un point d’appui majeur pour la France.
La question n’est pas seulement militaire. Elle est économique, commerciale, diplomatique. Une Nouvelle-Calédonie dense, organisée, connectée à ses voisins, pourrait être un levier d’influence considérable et un pôle d’activité, à condition d’investir massivement dans les infrastructures, l’énergie et l’accueil des talents.
Où en sont les accords censés remplacer l’accord de Nouméa ?
L’accord annoncé en juillet 2025 à Bougival (Yvelines), présenté comme un « accord historique », a rapidement montré ses limites. Son statut même est ambigu. Certains y voient un véritable accord signé, d’autres un simple consensus provisoire destiné à être soumis aux bases politiques pour ratification. Le FLNKS, pourtant signataire des accords historiques de Matignon et de Nouméa, refuse aujourd’hui de valider le texte, ce qui n’a pas empêché celui-ci d’être publié – sans signataires – au Journal officiel. Sans l’adhésion de ce mouvement, il est difficile d’imaginer une sortie politique légitime.
Le paysage indépendantiste lui-même s’est fragmenté : un FLNKS dur, radicalisé et soumis aux pressions de divers groupuscules coexiste désormais avec des partis indépendantistes modérés, favorables à une voie médiane, sans compter la CCAT (Cellule de coordination des actions de terrain), soupçonnée d’avoir encouragé les violences de 2024. En face, les non-indépendantistes sont eux aussi divisés entre partisans d’une grande fermeté face au FLNKS et défenseurs d’un compromis avec celui-ci. Chacun s’accorde sur la nécessité d’avancer, mais personne ne s’accorde sur la direction.

© Conflits
La Nouvelle-Calédonie pourrait-elle être viable en cas d’indépendance ?
Sur le plan économique, la situation est grave. Les émeutes de 2024 ont détruit des centaines d’entreprises, aggravé considérablement le chômage et fragilisé une économie reposant en grande partie sur le nickel. Un secteur aujourd’hui en crise profonde, marqué par des coûts d’exploitation très élevés, notamment du fait du prix de l’électricité. Les aides de l’État permettent d’amortir le choc, mais elles ne peuvent se prolonger indéfiniment.
En cas d’indépendance, le territoire basculerait très rapidement dans l’orbite chinoise, faute de moyens financiers et militaires pour assurer sa souveraineté. Beaucoup semblent sous-estimer cette réalité : sans soutien français, la Nouvelle-Calédonie serait incapable de défendre ses intérêts et deviendrait un pion dans la stratégie indo-pacifique de Pékin.
Existe-t-il néanmoins des perspectives positives pour l’avenir ?
Oui, à condition d’un changement profond de vision. Le territoire pourrait devenir un laboratoire de projets économiques et stratégiques : grands travaux d’infrastructures, développement d’une énergie bon marché (nucléaire de petite taille), création d’un pôle sportif international, installation d’unités militaires plus conséquentes, mise en place d’une véritable dynamique d’échanges avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Asie.
Certaines initiatives émergent déjà, comme l’idée d’un centre d’entraînement sportif de la Fédération française de rugby dans le Pacifique ou des projets de coopération scientifique. Ces propositions montrent qu’une approche nouvelle est possible : considérer les outre-mer non comme des charges, mais comme des leviers de puissance.
La Nouvelle-Calédonie, terre française du Pacifique, pourrait devenir un atout majeur d’une politique mondiale renouvelée. Mais cela suppose de rompre avec les ambiguïtés, les non-dits et les compromis fragiles, pour affirmer clairement ce que l’on veut pour ce territoire et pour la France.









