<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Coronavirus : comment faire dire n’importe quoi aux chiffres

4 octobre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Donald Trump a, à de nombreuses reprises, remis en cause les chiffres du Coronavirus (c) Sipa USA/SIPA -30185712/MR/2007021823
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Coronavirus : comment faire dire n’importe quoi aux chiffres

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Autrefois, on classait les nations selon le nombre de chars et d’avions, la production d’acier ou le PIB. Grâce au coronavirus, une nouvelle hiérarchie émerge selon le nombre de morts de chaque pays, ce qui traduit l’efficacité de leur politique sanitaire. États-Unis et Chine se sont empressés de s’accuser mutuellement d’être à l’origine de la maladie. Washington s’est montré particulièrement offensif et a réussi à mettre sur la sellette l’OMS et à saper l’influence que Pékin avait acquise dans cet organisme.

 

Les observateurs ont aussi classé les régimes selon leur orientation, populistes ou progressistes. Les commentateurs ont mis l’accent sur les résultats médiocres des États-Unis de Trump, du Brésil de Bolsonaro, tous deux qualifiés de « délirants », ou du Royaume-Uni de Johnson, pour les opposer au bilan du Canada de Trudeau ou de l’Allemagne de Merkel. Il est vrai que les États-Unis ont dépassé la barre des 100 000 morts, mais, rapporté à leur population de près de 330 millions d’habitants, leur bilan reste inférieur à celui de la plupart des grands pays européens (voir tableau). Il en va de même pour le Brésil (49 000 morts pour 220 millions d’habitants, à noter que le Canada présenté comme un modèle ne fait pas mieux). Sans doute les statistiques brésiliennes ne sont pas très fiables, mais celles de l’Allemagne sont elles aussi sujettes à caution, car les morts à la maison ont rarement été intégrés aux chiffres officiels. Et ne parlons pas de la Chine.

 

Populistes et progressistes

S’il est une originalité de beaucoup de leaders « populistes », c’est d’avoir limité le confinement ou de l’avoir interrompu rapidement ; ils s’inquiétaient des conséquences économiques de la crise autant (ou plus) que de ses conséquences sanitaires, ils voulaient que l’économie reprenne aussi vite que possible. Il faut encore attendre pour savoir quelle stratégie était la bonne ; selon que le nombre de morts continue d’augmenter très vite dans les pays dirigés par des populistes, ou qu’il réaugmente chez les progressistes une fois le confinement interrompu (car il faut bien l’interrompre), les conclusions seront totalement différentes. Et selon la vitesse à laquelle l’économie repart, ce qui pour l’instant donne raison aux dirigeants américains.

Tenons compte aussi de la nature fédérale de certains pays. La politique sanitaire dépend fortement des États fédérés américains. Or les taux de mortalité sont beaucoup plus élevés dans les États du nord-est, généralement gérés par des démocrates. C’est le cas à New York qui arrive en tête, devant le New Jersey et le Massachusetts. Parmi les États les moins touchés figurent les États du sud et des Rocheuses, souvent républicains. Une exception, la Californie démocrate dont le chiffre est faible.

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Enfin, il est des pays dont on ne parle pas, en particulier ceux du groupe de Visegrad, qualifié aussi de populistes, dont le bilan est bon ; la Pologne a un taux de mortalité 13 fois inférieur à celui de la France, la Hongrie 7 fois.

De ce tour mondial, on peut déduire que de multiples éléments expliquent le nombre de morts dans chaque pays : la politique suivie par chacun, les organismes qui influencent cette politique, la répartition de la population par classe d’âge, les sommes consacrées au système de santé, la formation des médecins et le matériel dont ils disposent… Vouloir tirer de ces chiffres un enseignement définitif sur l’efficacité des différents régimes et profiter de la pandémie pour clouer au pilori Trump ou Bolsonaro, comme d’habitude, c’est faire preuve de préjugés idéologiques d’autant plus que l’on se garde bien de parler d’Orban.

 

Hommes et femmes

Le même parti pris existe quand il s’agit d’évoquer le sexe des dirigeants. Ici c’est Forbes, le magazine dirigé par Steve Forbes, qui a tiré le premier. Le 13 avril, il publiait un article d’Avivah Wittenberg-Cox, experte et coach sur les questions d’égalité de genre, titré : « Qu’ont en commun les pays disposant du meilleur bilan face au coronavirus ? Des leaders femmes. » Article vite relayé, sans aucune vérification, par de nombreux journaux français comme Challenges sous la plume de Nicolas Domenach qui surenchérit, on le verra plus loin.

L’auteur s’appuie sur six pays dirigés par des femmes : Nouvelle-Zélande, Taïwan, Allemagne, Islande, Finlande, Norvège, Danemark. Leurs résultats sont en effet bons. Ces dirigeantes auraient su communiquer en direction des plus fragiles : le Premier ministre de Norvège s’est adressé directement aux enfants pour les rassurer, celle de Nouvelle-Zélande leur a expliqué que la « petite souris » et le « lapin » de Pâques ne pourraient pas être avec eux, mais qu’ils reviendront bientôt, celle de Finlande a fait appel à des influenceurs pour relayer son message. Particulièrement encensée, le Premier ministre de Nouvelle-Zélande Jacinda Adern qui a droit à un portrait élogieux dans Enjeux-Les Échos : elle combinerait « compétence, clarté, chaleur humaine, empathie et humour », elle a remplacé Justin Trudeau comme parangon de modernité depuis que l’étoile de ce dernier a pâli.

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« Ce sont les femmes qui portent ces valeurs plus adaptées à la société de demain. Ceci est un révélateur qu’on est dans un tournant à l’échelle de l’histoire de la société », commente la sociologue Christine Castelain-Meunier. Nicolas Domenach compare avec la gestion des hommes : « Pas d’orgueil, peu d’arrogance. Une proximité allant de pair, ou “de mère”, dira-t-on, avec l’autorité… La démocratie y est moins monarchique et le pouvoir moins viriliste. » Cambédalis approuve : ces femmes feraient preuve d’« un pragmatisme qui n’est pas de cow-boy, une modestie, une humilité favorable à la rassurance ». L’excès de testostérone et d’agressivité expliquerait les moins bons résultats des hommes.

Mais est-ce le cas ? Le nombre de décès par millions d’habitants est le même en Nouvelle-Zélande et en Australie, pourtant dirigé par un conservateur endurci. La Norvège ou le Danemark font moins bien que la Pologne. Singapour, dirigé par une femme, a les mêmes résultats que la Corée et le Japon dirigés par des hommes. Et l’une des nations où les résultats sont les plus mauvais, la Belgique, est dirigée par une femme, Sophie Wilmès. Il est vrai qu’Avivah Wittenberg-Cox ne l’avait pas citée dans son article de Forbes. Avec la plus grande innocence, elle s’en était expliqué dans la réponse faite à une autre féministe qui l’accusait de l’avoir plagiée : « Les statistiques étaient trop mauvaises. » Avec de telles méthodes, il est facile d’avoir raison. L’honnêteté voudrait que l’on considère tous les chiffres, et que l’on prenne en compte les dirigeants antérieurs qui ont, ou n’ont pas, investi dans l’hôpital ainsi que les ministres de la Santé (madame Buzyn ne passe pas pour avoir été particulièrement efficace).

 

Femmes et femmes

D’ailleurs, l’argument est à double tranchant. Dire que les femmes sont particulièrement efficaces contre la pandémie, c’est les renvoyer aux stéréotypes que dénoncent les féministes : les femmes sont faites pour s’occuper du foyer, des enfants, de l’éducation et… de la santé, tout ce que l’on désigne sous le terme générique et anglo-saxon de Care. Ce sont d’ailleurs les premiers ministères qu’elles ont occupés dans l’histoire de France, à l’instar de deux des trois sous-secrétaires d’État du gouvernement de Front populaire en 1936 ou de la première ministre au sens strict, Germaine Poinso-Chapuis, en 1947. Les femmes ne seraient-elles là que pour soigner, consoler, materner ? On comprend que les féministes n’aient pas tellement insisté sur ce point. Elles auraient pu mettre en avant Margaret Thatcher aux qualités viriles, mais elles n’ont pas souhaité faire référence à ce leader conservateur, pourquoi ? Décidément il est bien difficile d’être une femme, à la fois différente des hommes et capable de se conduire comme eux.

À propos de l’auteur
Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

Ancien élève de l'ENS Ulm, agrégé d'histoire et professeur en classes préparatoires, Pascal Gauchon est le fondateur de Conflits et le premier rédacteur en chef.
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