Été 2025, l’offensive d’Israël contre la bande de Gaza s’intensifie. Tsahal déclenche l’opération « chariots de Gédéon ». La guerre urbaine impose le contrôle des hauteurs : immeubles, minarets sont ciblés de manière délibérée. Pris dans ce chaos, l’édifice abritant le dépôt de fouille de l’École biblique et archéologique française (EBAF) est menacé de destruction. Contre toute attente, l’armée israélienne ordonne son transfert avant de déclencher la frappe. La somme de 30 années de recherche à Gaza, mais surtout un patrimoine millénaire, est évacuée in extremis.
Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires.
Si le nom de Gaza évoque, dans l’actualité médiatique, un champ de ruines, il est au contraire, pour l’Histoire, synonyme d’une grande richesse archéologique. La bande de Gaza est une zone de passage de toutes les civilisations de l’Antiquité qui, des Égyptiens aux Ottomans, ont laissé derrière eux des monuments d’une grande richesse. Ce patrimoine est étudié avec attention par les archéologues français dans le sillage des pères dominicains de l’École biblique et archéologique française fondée à Jérusalem en 1890. L’explosion urbaine des trente dernières années a révélé des sites majeurs pour la compréhension de la région.
Le comptoir d’Anthédon (800 av – 1100 ap) fondé par les Phéniciens est ainsi mis au jour par le dominicain Jean-Baptiste Humbert, qui révèle, avec la cité, ses nécropoles successives. Saint-Hilarion, un des plus vieux monastères chrétiens du monde, est fouillé par René Helter, chercheur-associé de l’École biblique. L’ensemble du mobilier archéologique était entreposé dans 180 m2 de sous-sol d’un immeuble d’habitation du quartier huppé de Rimal à Gaza-ville. Mais en janvier 2024, des soldats israéliens s’y introduisent.

Fouille d’Anthédon: porte de ville hellénistique (© J.-B. Humbert).
Une prise de guerre ?
Depuis le début du conflit, l’armée israélienne sensibilise ses soldats à signaler les trouvailles archéologiques faites au cours des combats. La découverte d’une collection de 10 000 pièces de mosaïques, amphores, céramiques, artefacts en tous genres a immédiatement fait penser à un magasin de trafiquants. Le directeur des Antiquités israéliennes, Eli Askozido, a annoncé l’exposition de cette saisie à la Knesset. Il s’est très vite rétracté après avoir suscité un tollé. Car la confusion est totale. D’abord parce que ces artefacts sont le fruit d’un travail de recherche scientifique franco-palestinien. Ensuite, ces biens ne servant pas à la conduite des hostilités ne peuvent être considérés comme une prise de guerre. Enfin, la volonté de transférer ces collections en Israël crée le malaise autour d’un semblant de pillage étatique.

Église catholique à Gaza. Touchée par des bombardements mais toujours debout. © Omar Ashtawy /APAIMAGES/SIPA

Cratères laissés par les bombardements israéliens (© ?)
Le 10 septembre 2025, la coordination israélienne des territoires occupés (COGAT) lance un ultimatum : l’immeuble abritant le dépôt de fouille doit être rasé pour des motifs militaires. Une décision qui interroge le droit de la guerre sur la légitimité de détruire un site protégé (hôpital, musée, etc.). Si la présence de belligérants est avérée et si sa destruction peut amener à une victoire certaine, un tel site perd son statut de protection pour devenir une cible stratégique. Dans le cas contraire, il s’agit d’un acte de perfidie, en contradiction avec la convention de La Haye (1954) sur la protection des biens culturels en temps de guerre.
La convention 1954 et sa difficile application
Depuis octobre 2023, 80% des bâtiments de la bande de Gaza auraient été détruits. L’UNESCO fait état des archives municipales en partie détruites, de deux musées (Gaza Rafah et al-Qarara Museum) pillés, plus de 104 sites patrimoniaux endommagés et quelque 1 200 mosquées en danger, dont la plus ancienne date de 1220. En juillet 2024, le site de Saint-Hilarion est inscrit sur la liste du patrimoine mondial en péril. Il avait fait l’objet d’une restauration en partie financée par l’ONG Première urgence internationale depuis 2017.
L’État hébreu, qui quittait l’UNESCO en 2019, a pourtant adhéré 60 ans plus tôt à la convention de La Haye. L’idée était alors de s’affirmer en gardien des Lieux saints à Jérusalem. Mais aucun des deux protocoles additionnels n’a été signé, sans doute pour ne pas mettre en cause les fouilles conduites dans les territoires occupés. Dans cet esprit, et en agissant hors du cadre militaire conventionnel, Israël reste fidèle à sa doctrine de la guerre offensive.

Anthédon, Le quartier hellénistique bordé par le rempart romain (© J.-B. Humbert).
Le sauvetage du dépôt de l’EBAF : un partenariat d’opportunité
Pourtant, Tsahal a accordé un délai supplémentaire aux autorités françaises pour évacuer le dépôt de fouilles. Le Consulat général est saisi en concertation avec l’École biblique, Première Urgence Internationale et l’UNESCO. Mais c’est le Patriarcat latin, représentant l’Église catholique en Terre Sainte, qui assure le sauvetage sur place. Sous son autorité, l’unique paroisse catholique de la bande de Gaza, qui compte une communauté d’une centaine de fidèles, mobilise une vingtaine de volontaires. 70 % du dépôt est évacué dans six camions placés en lieu sûr dans l’enclave.
Cette opération d’urgence illustre une coopération rare entre institutions diplomatiques, scientifiques et religieuses, mais aussi à l’échelle civilo-militaire. Soulagement du côté de l’EBAF même si une partie du mobilier a dû être laissée sur place faute de moyens. Du côté de l’armée israélienne, le retardement de l’opération militaire est présenté comme un geste envers la communauté chrétienne palestinienne. La reconstruction de la bande de Gaza devra impliquer toutes les instances internationales pour assurer l’avenir d’une terre témoin de 5000 ans d’Histoire universelle.







