<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Pour une géopolitique de l’outre-mer français

19 février 2026

Temps de lecture : 7 minutes

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Pour une géopolitique de l’outre-mer français

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Spécialiste des outre-mers, Jean-Christophe Gay est agrégé de géographie, professeur des universités à l’IAE Nice (Université Côte d’Azur). Dans son dernier ouvrage La France d’Outre-Mer (Armand Colin), il revient sur la complexité de l’outre-mer français et plaide pour une meilleure connaissance de ses spécificités et une politique suivie.


Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires. 

Propos recueillis par Tigrane Yégavian


Le mot outre-mer est lui-même chargé d’histoire et de symboles. Que signifie-t-il pour vous aujourd’hui ?

Le vocabulaire de l’outre-mer est de plus en plus contesté. Certains parlementaires antillais voudraient même faire disparaître le mot « Métropole » de la Constitution et le remplacer par « France hexagonale ». Le terme ultramarin est lui aussi de plus en plus contesté, car considéré comme colonial ou renvoyant à une identité chimérique. Le terme « outre-mer » peut être à terme, contesté, dans la mesure où il a une charge fortement politique. Il renvoie à un imaginaire exotique, mais il est dénué de sens : tout est outre-mer de tout. Pour les Guyanais, c’est l’Europe qui est outre-mer.

Quand on parle d’outre-mer, c’est un regard centré sur l’Hexagone. C’est un regard du centre vers la périphérie. À terme, c’est un mot lui aussi contesté. Mes collègues anglo-saxons sont étonnés que ce mot soit aujourd’hui contesté dans le champ sémantique français. Dans le monde anglophone, la réalité est autre, le mot « overseas » est utilisé d’une manière bien plus fluide et courante. Il renvoie à l’extérieur, à ce qui est au loin, sans renvoyer à des entités naguère colonisées. Jusqu’en 2003, nous avions les DOM-TOM, aujourd’hui les DOM-COM et la Nouvelle-Calédonie.

L’appellation a donc un sens plus large chez les anglophones ?

Oui, pour un Britannique, par exemple, « l’oversea » peut renvoyer à l’Amérique latine, alors que, chez nous, le terme « outre-mer » ne renvoie qu’à des territoires qui appartiennent à la France et qui étaient des colonies avant de devenir des DOM-TOM en 1946.

Les Outre-mer représentent 97 % de la zone économique exclusive française : comment interprétez-vous cette disproportion géographique ? 

L’interprétation, elle, est simple : les territoires d’outre-mer sont des territoires souvent insulaires, avec des voisins qui sont parfois lointains, ce qui nous permet d’avoir des ZEE de tailles considérables. Il n’y a qu’à voir la ZEE de la Polynésie française, plus de 4 millions de kilomètres carrés. Cela donne potentiellement une force, mais une force limitée par nos moyens. La ZEE est peu exploitée, la France n’a pas assez de moyens pour la surveiller complètement.

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Vous évoquez souvent la notion de marge. Les outre-mer sont-ils encore des « marges » de la République, ou bien des espaces d’avant-poste ? 

Cela serait bien que ce soient des espaces d’avant-poste, ça pourrait l’être. Mais là encore, il y a un problème de moyens, quand on voit la faiblesse des forces armées en outre-mer, où nous ne déployons que quelques bateaux de la marine nationale, sans commune mesure par rapport aux flottes américaine et chinoise. Les outre-mer restent des marges dans la mesure où les voisinages sont peu utilisés. La relation, elle, est presque exclusive avec l’Hexagone ou avec Bruxelles, finalement. Un rapport parlementaire de la délégation d’outre-mer avait récemment à nouveau pointé du doigt le fait que nos outre-mer sont trop peu intégrés dans leur région. Nous pouvons donc parler de marge du fait de leur dépendance vis-à-vis de l’Hexagone et de Bruxelles.

L’actualité récente (référendum en Nouvelle-Calédonie, tensions à Mayotte, révolte en Guadeloupe) semble montrer une crise du lien entre ces territoires et la République sur fond d’inégalités socio-économiques persistantes avec la Métropole : y voyez-vous une dynamique de fond ?

Depuis les mouvements de contestation initiés aux Antilles dans les années 1960, puis l’accélération de ceux-ci dans les années 1980 avec la quasi-guerre civile en Nouvelle-Calédonie, puis tous les mouvements contre la vie chère, contre l’insécurité qui se sont multipliés, on voit que la situation se détériore. Malgré des transferts publics considérables, les inégalités n’ont pas été atténuées, elles se sont même renforcées au sein de la population. Ce sont des sociétés très inégalitaires ; l’État et les gouvernements n’ont pas eu de politique efficace dans ce domaine. Au lieu d’avoir une réflexion de fond, une politique suivie, l’État a joué le rôle de pompier ; il a essayé d’éteindre l’incendie à chaque crise, sans véritablement réfléchir aux fondements de cette situation d’inégalité, de non-compétitivité des outre-mer. L’un des problèmes majeurs est que nos outre-mer ne sont pas compétitifs, les transferts publics sont incapables de pallier cet écueil avec la montée de tous les problèmes. Ce sont des réponses conjoncturelles à des problèmes structurels, comme celui de la vie chère.

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Quel a été l’impact des dernières émeutes en Nouvelle-Calédonie ?

Ce sont plusieurs milliards d’euros, des commerces détruits, mais aussi des gens qui partent, que ce soient des personnes d’origine européenne ou personnes d’origine océanienne qui essaient de se reconstruire dans l’Hexagone, par l’armée, l’administration pénitentiaire et d’autres canaux. Les gouvernements successifs à Nouméa ont été incapables de s’entendre ni de réformer. Tout s’est focalisé sur des questions politiques et institutionnelles, alors que la question économique est capitale, surtout quand on sait que l’économie de l’archipel est presque exclusivement tournée autour du nickel, que la stratégie menée par le FLNKS sur le nickel est un échec.

La concurrence internationale est de plus en plus rude, notamment avec l’Indonésie. Il aurait fallu développer d’autres secteurs, comme le tourisme, secteur clé le plus impacté par ces politiques gouvernementales. Son développement est inhibé dans tout l’outre-mer et non compétitif. Il y a deux îles qui s’en sortent, parce qu’elles travaillent sur une clientèle de niche internationale, c’est Saint-Barthélemy, qui est une sorte de Gstaad dans les Caraïbes et qui attire une clientèle très fortunée d’Amérique du Nord. À Bora-Bora, il y a de grands hôtels de standing international et une fréquentation du monde entier, mais, mis à part ces deux isolats, tout le tourisme de la France d’outre-mer souffre énormément, car non compétitif, ses infrastructures hôtelières sont vieillissantes, la clientèle est de plus en plus désinternationalisée, à part en Polynésie française. Ce sont des destinations pour des métropolitains qui ont de la famille, des amis … C’est ce que l’on appelle du tourisme affinitaire.

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Sur le plan de la géopolitique, plusieurs compétiteurs qui veulent chasser la France hors de l’Indopacifique, hors de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie. On pense aux Chinois, aux Américains, aux Australiens peut-être, mais aussi à l’Azerbaïdjan…

L’Australie, dans les années 1980, était accusée de favoriser ou du moins d’aider le FLNKS ou d’être favorable à une indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Je crois que l’Australie a cessé cet activisme parce qu’elle n’a pas intérêt à ce que les territoires soient totalement déstabilisés. Elle n’a pas intérêt à ce que, si la France quitte la Nouvelle-Calédonie, la Chine s’y installe. À Nouméa, on est plus près de l’Australie que des îles Salomon. Dans le contexte de l’Indopacifique, la Chine gagne du terrain, c’est très visible au Vanuatu et aux Salomon et ailleurs.

Il est difficile d’évaluer le poids réel de l’Azerbaïdjan dans son entreprise de déstabilisation de l’outre-mer français même si les liens sont avérés avec les indépendantistes kanaks, et que le groupe de Bakou n’a pas été dissous. Cela ferait aussi le jeu de la Russie si le FLNKS arrivait à l’indépendance…

“La Guyane fait la taille du Portugal, la Nouvelle-Calédonie fait deux fois la Corse”

Comment les Outre-mer réinventent-ils leur rapport à la France et à la mondialisation pour mieux être entendus face aux grands défis communs ?

On est encore très loin d’une situation satisfaisante. Lors de la COP 30 à Belém, il n’y a eu aucun négociateur d’outre-mer, alors que ces territoires sont aux avant-postes du dérèglement climatique ou du moins font partie des régions qui vont être impactées. Quand il y a eu les négociations entre l’Union européenne et le Mercosur, on n’a pas tenu compte des territoires d’outre-mer. L’outre-mer reste finalement une marge de l’État et est finalement peu pris en compte. Ce sont les grands oubliés de la mondialisation.

Ce sont des territoires très peu mondialisés, à l’écart du monde. Voyez la part en outre-mer des étrangers, mis à part la Guyane et Mayotte, qui ont une forte immigration clandestine. La maîtrise de l’anglais y est très faible, à part Saint-Martin, où l’anglais est la langue maternelle.

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Est-ce dû au legs de la colonisation ? On en revient au terme polémique de « confettis d’empire ».

Ce sont quand même de grands confettis ! La Guyane fait la taille du Portugal, la Nouvelle-Calédonie fait deux fois la Corse. Ce mot est à proscrire, tant il est péjoratif. Imaginez-vous la France qualifier à Bruxelles la Slovénie ou la Lituanie de confettis de l’UE ?

Les outre-mer invitent-ils à repenser la notion même de territoire national ?

Le niveau des Français en géographie est faible, ils ne connaissent pas grand-chose de la Lozère ou des Pyrénées. Avec l’outre-mer c’est bien plus complexe : les statuts sont différents, les populations sont d’origines différentes, certaines proviennent de l’esclavage, d’autres sont des peuples premiers. Il n’y a pas beaucoup de réflexion à ce sujet en France sur ce qu’est un peuple premier.

Sur l’identité nationale, Fernand Braudel a écrit l’identité de la France, où il n’y a pas un mot sur l’outre-mer. Idem dans les Lieux de Mémoire de Pierre Nora. Il n’existe pas un seul lieu de mémoire ultramarin. Les choses ont changé à partir des années 2000, notamment avec le courant post-colonial et notamment les travaux des historiens Nicolas Bancel et Pascal Blanchard. Il n’empêche que l’ignorance demeure sur l’outre-mer.

En quoi les outre-mer sont un laboratoire sur le plan institutionnel ?

La France est depuis 2003 soi-disant un territoire décentralisé. Et pourtant, il y a eu quelques hardiesses de la part du législateur. Le cas le plus éloquent est celui de la Nouvelle-Calédonie avec les accords de Matignon de 1988 et de Nouméa en 1998. De nouvelles institutions ont été créées : un sénat coutumier, des lois de pays… On est arrivé à mettre en place une justice coutumière.

Quid du statut de Wallis-et-Futuna ?

De fait, son statut date de 1961, il est totalement dépassé et non constitutionnel. On reconnaît le système coutumier avec des rois, des districts coutumiers, alors que, de l’autre côté, en Guyane, on ne reconnaît pas le statut de peuple premier aux Amérindiens. Ils n’ont pas de statut de droit personnel, comme les Kanaks ou les 10 000 Wallisiens et Futuniens. On a à la fois un deux-poids-deux-mesures et de l’autre des hardiesses. À certains moments, quand la République est au pied du mur, dans une situation de quasi-guerre civile en Nouvelle-Calédonie, il a fallu réfléchir à des choses nouvelles. Nous en sommes capables, mais ce n’est pas dans la nature de la culture de nos élites.

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À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Doctorant en histoire, professeur à la Schiller University, Tigrane Yegavian est membre du comité de rédaction de Conflits. Après avoir étudié la question turkmène en Irak et la question des minorités en Syrie et au Liban, il s’est tourné vers le journalisme spécialisé. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", Névicata, 2015, "Mission", (coécrit avec Bernard Kinvi), éd. du Cerf, 2019, "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) et "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019).