Qatar : Un émirat puissant et fragile

3 février 2023

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Qatar : Un émirat puissant et fragile

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L’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar a concentré l’attention des médias du monde entier sur cette petite presqu’île du golfe Persique. Ce richissime émirat gazier, souvent décrié pour son soutien à l’organisation islamiste des Frères musulmans et pour la maltraitance infligée aux travailleurs qui œuvrent sur ses chantiers de construction, révèle en effet de nombreuses complexités. Explications par notre collaborateur, qui a vécu trois ans sur place.

Lorsque l’on survole Doha, la capitale qatarie, on distingue trois choses : le désert, les eaux turquoise du golfe Persique et d’immenses blocs de béton noir ou de verre lumineux qui s’élancent vers les nuages. Vue du ciel, la ville semble figée. Elle est pourtant tout le contraire.

Passées les sept heures du matin, il est impossible de prendre sa voiture sans se trouver coincé dans un embouteillage. C’est une cité polluée où l’on respire autant de fines particules de sable que les gaz des pots d’échappement. La chaleur intense et l’humidité y sont extrêmes. Durant les périodes de printemps et d’été, il faut attendre le soir pour se promener afin que la température – qui peut dépasser les 50 degrés dans la journée – soit supportable. Doha est une ville où le silence n’a pas sa place. Car elle est en chantier perpétuel, le concert des pelles, des pioches et des marteaux-piqueurs ne s’arrêtant jamais.

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Une société fracturée

Le Qatar offre une image des plus fascinantes. Mais nul ne peut ignorer qu’il est aussi source de divisions profondes. Peut-être parce qu’il porte en lui les paradoxes d’une société traditionnelle ancrée dans des mœurs anciennes tout en essayant d’apprivoiser une modernité avec laquelle il lui est devenu indispensable de composer.

L’Émirat, qui est devenu indépendant en 1971 après s’être émancipé de la tutelle britannique, compte environ 3 millions d’habitants pour seulement 300 000 autochtones. Ces derniers sont pour la plupart issus de familles de Bédouins ou de pêcheurs de perles, deux composantes de la société qatarie qui ne s’apprécient guère. Les premiers s’estiment être les héritiers d’une lignée de gens entreprenants et ouverts sur le monde, considérant souvent avec condescendance les seconds qu’ils perçoivent comme des personnes peu enclines au travail, mais très calculatrices et capables d’attendre des semaines ou des mois pour atteindre leur objectif. Le fait est que ces descendants de fiers guerriers sont d’habiles négociateurs, capables de déstabiliser leurs interlocuteurs jusqu’à les user.

Ces deux composantes sont cependant construites sociologiquement de façon complexe. Si les Qataris se disent nationalistes, ils attachent une importance primordiale aux notions de famille, de clan et de tribu. L’émir Tamim Al Thani est d’ailleurs lui-même issu de la grande famille des Banu Tamim, dont l’influence politique rayonne depuis près de deux siècles dans toute la péninsule Arabique.

À cela s’ajoutent des divisions profondes entre les conservateurs wahhabites pro-saoudiens et les supporters de la famille Al Thani, plus enclins à soutenir l’islam politique des Frères musulmans qu’ils considèrent en phase avec une forme de progrès. Les tensions sont telles entre les deux groupes que l’émir n’a pas hésité à faire emprisonner ou mettre en résidence surveillée certains de ses opposants. Et pour cause : à plusieurs reprises ces dernières années, des sources des services secrets britannique et français présentes sur place ont rapporté des tentatives de coups d’État contre Tamim.

« C’est un pays fragile qui est en permanence au bord du précipice. Mais il faut reconnaître que ses dirigeants sont particulièrement forts. Ce sont aussi de fins stratèges. On annonce depuis des années qu’ils vont être renversés et ils sont toujours là, malgré les crises intérieures et les dissensions avec leurs voisins. Leur opposition, même si elle est soutenue par les Saoudiens, n’a jamais réussi à les faire vaciller. En 2017, lorsque l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont mis sous embargo le Qatar, personne ne donnait cher de sa peau. Il a pourtant parfaitement résisté en allant chercher des alliances auprès des Turcs et des Iraniens avec lesquels il ne partage pas le même agenda géopolitique », analyse un spécialiste du renseignement qui connaît bien la région.

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Des relations difficiles avec ses voisins

Bien qu’offrant l’image d’une puissance stable, le pays révèle de nombreuses fragilités.

Ses frontières sont bordées au sud-ouest par l’Arabie saoudite et au sud-est par les Émirats arabes unis. Les Saoudiens aimeraient faire de l’Émirat un État vassal, quand les Émiriens souhaiteraient le voir intégrer leur fédération. Mais le sujet qui les divise sans doute le plus porte sur l’organisation islamiste des Frères musulmans que le Qatar soutient. Le géopolitologue Roland Lombardi, spécialiste de la confrérie, explique : « Après les printemps arabes, les dix années de chaos qui ont suivi et la récupération politique qu’ont voulu en faire les Frères musulmans, cette organisation n’a plus le vent en poupe parmi les populations du Moyen-Orient. Elle est désignée clairement comme dangereuse par les pouvoirs en place. Aujourd’hui, elle et ses avatars politiques ou associatifs sont soit interdits, car considérés comme organisations terroristes en Égypte, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite, en Syrie et au Bahreïn, soit marginalisés et étroitement surveillés comme au Maroc, en Tunisie et en Jordanie. Le Qatar et la Turquie d’Erdogan sont les derniers sanctuaires et les argentiers de la confrérie […]. Les Frères musulmans sont le principal levier d’influence et d’entrisme du Qatar en cas d’un nouveau round éventuel du printemps arabe ! […] De son côté, le prince saoudien Mohamed Bin Salmane demeure conscient que le Qatar et ses protégés fréristes sont les principaux dangers de sa politique régionale. Il n’attend donc qu’une occasion pour tenter de les neutraliser une bonne fois pour toutes, d’une manière ou d’une autre. »

Des propos complétés par Olivier Guitta, consultant franco-américain et directeur général de l’institut Globstrat qui travaille sur les risques géopolitiques au Moyen-Orient : « Le Qatar a une longue histoire liée non seulement aux islamistes, mais aussi aux groupes djihadistes incluant al-Qaida qui avait trouvé un refuge sur place et bénéficiait d’un support conséquent. Lorsque l’État islamique a surgi, le Qatar a continué dans sa tradition d’aider ces organisations avec un financement massif provenant d’organisations caritatives ou de grandes familles qataries dont des membres ont été considérés officiellement aux États-Unis comme des financiers du terrorisme à part entière […]. Récemment, le Qatar a mis de l’eau dans son vin en vue d’amadouer les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Des accords ont été passés afin de satisfaire les demandes des voisins, de mettre en sourdine la propagande des Frères et quelques fois de les expulser. Il s’agit néanmoins d’un leurre. »

Depuis la fin des années 1990, l’Émirat n’a pas hésité à confier des responsabilités importantes à plusieurs hauts responsables de la confrérie égyptienne, y compris au sein de ses plus grandes entreprises. À commencer par le groupe de télévision Al Jazeera, censé exposer un point de vue arabe sur l’actualité internationale. On a pu trouver au plus haut niveau de son organigramme des dirigeants fréristes comme Jassim Sultan, qui a travaillé en tant que conseiller du groupe audiovisuel, ou encore le Palestinien Wadah Khanfar qui en fut le directeur général. Deux personnalités sulfureuses, connues pour leurs relations avec les mouvances les plus dures de l’islamisme contemporain tel le Hamas. Le prédicateur Youssef al-Qaradawi, théoricien phare de l’organisation islamiste réputé pour ses prêches extrêmement violents, antisémites et homophobes ou ses fatwas recommandant à des jeunes de se faire sauter sur des check-points américains en Irak, a également eu sa propre émission hebdomadaire sur la chaîne.

Le Qatar fait enfin face à la République islamique d’Iran avec laquelle il partage le plus grand gisement de gaz naturel sous-marin au monde appelé North Dome. L’Émirat entretient avec le régime des mollahs des rapports tout aussi compliqués qu’avec ses autres voisins. D’une part parce qu’il l’a suspecté plus d’une fois de vouloir mettre la main sur son gaz, et d’autre part parce qu’il se méfie de l’islam chiite et des velléités prosélytes de la théocratie en place à Téhéran. C’est pour cet ensemble de raisons qu’il a cherché à tisser des alliances diplomatiques et économiques solides à travers le monde, n’hésitant pas à recourir aux réseaux religieux, diplomatiques et financiers des Frères musulmans présents dans plus de 70 pays (selon les propos tenus par Mohamed Habib, leur ancien vice-guide, à l’auteur de ces lignes, NDLR).

Une diplomatie qui s’appuie sur le business

Dès son accession au pouvoir en 1995, cheik Hamad – le père de l’actuel émir – comprend que son pays ne pèse pas lourd sur l’échiquier international. Doté d’une petite population, il n’a pas d’armée digne de ce nom et sait qu’il ne peut compter que sur sa rente gazière – et dans une moindre mesure pétrolière – pour maintenir sa dynastie au pouvoir. Or, celle-ci n’est pas éternelle. Il entreprend donc de diversifier les activités de l’Émirat, crée des fonds d’investissement et se lance dans des placements tous azimuts tout en misant sur le développement de la capitale, Doha, dont il veut faire un hub mondial. Il lance un projet fédérateur intitulé « Qatar 2030 » dont l’objectif est de sortir l’Émirat de sa dépendance aux hydrocarbures. Il est persuadé que pour exister en tant qu’État, il doit multiplier les alliances économiques et diplomatiques. Il prend des participations dans des marques de luxe comme Valentino, LVMH et Balmain, ou encore dans des grands magasins tel Harrods et des groupes hôteliers comme Accord.

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Selon une étude publiée en juin 2022 par le cercle économique franco-qatari Qadran avec HEC Junior Conseil, la France apparaît ainsi comme le deuxième pays européen dans lequel l’Émirat investit le plus. Le cercle économique franco-qatari analyse : « Si les liens économiques se concentraient à l’origine sur le secteur des hydrocarbures, ils s’illustrent aujourd’hui par des coopérations dans des domaines extrêmement variés (villes durables, transport, environnement, construction, tourisme, services…), allant de pair avec la diversification de l’économie qatarie, issue du plan de développement Qatar National Vision 2030. Avec 200 implantations françaises multisectorielles issues majoritairement des grands groupes, le Qatar est le 4e destinataire des IDE (Investissements directs à l’étranger) français au Moyen-Orient. Les entreprises françaises sont très impliquées dans les grands projets du pays, notamment d’infrastructures, de transport et d’énergie. […] »

Sport et stratégie d’influence de l’Émirat

Ce qui va contribuer à faire rayonner le Qatar par-dessus tout, ce sont ses investissements dans le sport. Hamad fait d’ailleurs un jour une déclaration qui en dit long sur la façon dont il perçoit l’impact du sport sur les relations internationales : « Il est plus important d’être reconnu au Comité international olympique (CIO) qu’à l’Organisation des Nations unies. Tout le monde respecte les décisions du CIO. » Il n’aura dès lors de cesse, dès les années 2000, de construire sa stratégie d’influence autour du football qui lui apparaît fédérateur et promeut des valeurs universelles. Le Qatar sponsorise le Barça, achète le Paris Saint-Germain et prend – plus récemment – des actions du Sporting Clube de Braga au Portugal. Il se positionne surtout comme candidat à l’organisation de la Coupe du monde 2022. Et bien que sa candidature apparaisse pour le moins surprenante, il est désigné en 2010 comme pays hôte de la compétition.

Si la victoire des Al Thani est bien réelle, elle suscite de nombreuses critiques. D’une part, l’Émirat est soupçonné de corruption à l’endroit de personnalités de la FIFA, et d’autre part, l’organisation de l’événement est sévèrement décriée par les conservateurs à l’intérieur du pays. Ceux-ci voient d’un mauvais œil l’afflux d’étrangers sur leur territoire, affichant leur crainte d’être confrontés à des supporters qui vont mal se comporter. Ils s’opposent entre autres à la vente d’alcool et réclament qu’un code vestimentaire soit imposé aux visiteurs.

Enfin, depuis 2013, le Qatar est conspué de toutes parts par des ONG pour les mauvais traitements dont les ouvriers sont victimes sur les chantiers de construction des infrastructures de la World Cup. En 2021, le quotidien britannique The Guardian publie une enquête dans laquelle il révèle que les conditions auxquelles sont soumis les travailleurs auraient provoqué la mort de 6 500 d’entre eux. Il faut dire que près de 90 % de la main-d’œuvre est d’origine immigrée, venant souvent du Pakistan, du Bangladesh, du Népal ou des Philippines, et que les Qataris la considèrent avec un certain dédain. Selon les auteurs de l’enquête : « Les résultats, compilés à partir de sources gouvernementales, signifient qu’une moyenne de 12 travailleurs migrants de ces cinq pays d’Asie du Sud sont morts chaque semaine depuis la nuit de décembre 2010, lorsque les rues de Doha étaient remplies de foules extatiques célébrant la victoire du Qatar. Les données de l’Inde, du Bangladesh, du Népal et du Sri Lanka révèlent que 5 927 décès de travailleurs migrants ont été enregistrés sur la période 2011-2020. Parallèlement, les données de l’ambassade du Pakistan au Qatar font état de 824 décès supplémentaires de travailleurs pakistanais entre 2010 et 2020. »

Au mois d’octobre 2022, une enquête réalisée par le magazine « Complément d’enquête » de France 2 dévoile les conditions de vie atroces de ces ouvriers immigrés. Gênées par ces révélations qui donnent une image négative de l’Émirat, les autorités qatariennes décident, le 15 octobre, d’interdire l’accès des lieux où résident ces travailleurs aux caméras de télévision et aux photographes. Une décision qui alimente les réactions négatives, alors que de nombreuses personnalités appellent à boycotter la compétition.

On voit donc à quel point le Qatar peut sembler empêtré dans ses contradictions, oscillant entre des pratiques d’un autre âge et sa volonté de séduire l’Occident, ce qui n’en fait pas toujours un partenaire facile à comprendre.

Fin connaisseur des émirats du golfe Persique, le journaliste et écrivain Bouziane Ahmed Qodja explique : « Le Qatar qui fut isolé, critiqué et vilipendé pour son appui inconditionnel aux Frères musulmans et au radicalisme islamiste a procédé à un virage à 360 º dans sa stratégie diplomatique. Ses actions et ses initiatives l’assoient au premier rang de la scène internationale. Une intelligence diplomatique d’influence fondée sur le sport et la culture constitue la police d’assurance de ce pays qui, à un moment donné, avait craint pour son existence. Aujourd’hui, le Qatar est devenu un ami de l’Occident parce qu’il se sent menacé. Grâce à cette stratégie et au jeu du multilatéralisme, Doha a eu la garantie d’une visibilité marquée. L’Émirat a donc atteint son but ultime, à savoir la protection de ses intérêts vitaux en se rendant utile à l’Occident. Cela fait qu’il se positionne aujourd’hui en tant qu’ami de ce dernier. Mais l’avenir relève d’une autre histoire… »

En dépit des polémiques, le Qatar a probablement joué son plus gros coup en août 2021. Alors que l’Afghanistan tombe à nouveau aux mains des talibans, les États-Unis annoncent ouvrir une mission diplomatique à Doha afin de poursuivre les discussions avec les nouveaux seigneurs de Kaboul. L’émirat, qui est depuis plusieurs années l’hôte d’une représentation talibane, s’impose alors comme le canal de communication privilégié entre les Occidentaux et le nouveau régime afghan. Il affrète des avions pour permettre de rapatrier des expatriés et surtout des dizaines de milliers d’Afghans sous l’œil des médias du monde entier. Il s’achète une fois de plus une communication à peu de frais, car parmi les réfugiés en provenance du pays des cavaliers, rares sont ceux qui obtiennent un titre de résidence. Bouziane Ahmed Qodja conclut : « Le soft power du Qatar remet en question de nombreuses théories sur les relations internationales. Car ce petit État qui devrait être vulnérable et manquer d’autonomie exerce une influence sur le système international de manière prééminente. L’Émirat agit en fait comme un véritable laboratoire. »

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À propos de l’auteur
Emmanuel Razavi

Emmanuel Razavi

Emmanuel Razavi est Grand reporter. Diplômé de sciences politiques, il est spécialiste de la géopolitique du Moyen-Orient. Il est auteur de plusieurs documentaires pour Arte, M6, Planète et France 3. Il a collaboré avec le Figaro Magazine, Paris Match et Le Spectacle du Monde. Il est également conférencier. Dernier ouvrage paru : « Grands reporters, confessions au cœur des conflits » (Éditions Amphora 2021).
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