Quel avenir pour le souverainisme en Italie ? Entretien avec Lorenzo Bernasconi

29 novembre 2021

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : Mario Draghi s’exprimant au Parlement européen à l’occasion du 20e anniversaire du lancement de l’euro. Crédits : CC BY SA 2.0
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Quel avenir pour le souverainisme en Italie ? Entretien avec Lorenzo Bernasconi

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Arrivé à la tête d’un État fragile, Mario Draghi a réussi à stabiliser le pays et à faire travailler des forces politiques opposées. A-t-il pour autant éteint les sujets du populisme et du souverainisme portés par différents partis italiens de droite ou de gauche ? Entretien avec Lorenzo Bernasconi, fin connaisseur et analyste de la politique italienne.

Lorenzo Bernasconi a été chef de cabinet du Vice-président du Conseil des ministres Matteo Salvini entre 2018-2019. Fin connaisseur de la politique italienne et de ses développements, il est aujourd’hui chercheur associé au centre de recherche Machiavel.

 Entretien réalisé par Jean-Baptiste Noé

 

Arrivé à la tête du gouvernement en février dernier, Mario Draghi a reçu le soutien de presque tous les partis, dont la Lega, et semble avoir aujourd’hui réussi à stabiliser le pays.

Quel bilan tirez-vous de ces premiers mois du gouvernement Draghi ?

Quelle est l’influence politique de la Lega sur les orientations du gouvernent Draghi ?

 La pandémie a durement touché l’Italie, tant sur le plan sanitaire qu’économique et le deuxième gouvernement Conte n’a pas été à la hauteur de la situation. L’arrivée de Mario Draghi a été saluée par presque tous les partis comme la seule façon de sortir d’une impasse politique qui menaçait d’empêcher l’Italie de saisir les opportunités offertes par le Fonds de relance.

Personnellement, je pense que le gouvernement Draghi a bien travaillé en termes de politique économique, en faisant un effort appréciable pour redonner de l’oxygène au tissu économique et, en même temps, pour commencer à moderniser un pays qui, sur de nombreux fronts – des infrastructures à l’administration publique – a grand besoin de renouveau. Bien sûr, il reste des problèmes non résolus, à commencer par la flambée du coût de l’énergie, qui affecte durement les entreprises et les familles, mais cela est également lié à des dynamiques mondiales sur lesquelles la marge d’action du gouvernement est limitée.

Sur le plan de la santé et des libertés civiles, cependant, les actions du gouvernement ont été fortement contestées par une partie importante de la population, ainsi que par divers juristes et personnalités culturelles.

Bien que le vaccin covid19 n’ait été rendu obligatoire que pour les médecins, les infirmières et les autres professionnels de la santé, le passe sanitaire à l’italienne, désormais requis pour accéder à tout lieu d’étude ou de travail, est structuré de manière à pénaliser lourdement les personnes non vaccinées et à exercer une forte pression pour pousser les sceptiques à se faire vacciner, pression que beaucoup décrivent comme confinant au chantage.

La répression violente des manifestations contre le passe sanitaire à Trieste est une triste page de l’histoire italienne et rappelle les images dramatiques du sommet du G8 à Gênes il y a 20 ans. Je pense personnellement qu’une révision des politiques nationales de santé s’impose de toute urgence, notamment à la lumière des nouvelles preuves scientifiques de la fiabilité limitée des vaccins anti-coronavirus.

En ce qui concerne l’influence de la Ligue sur les choix du gouvernement Draghi, la réponse est double : une influence considérable sur les politiques économiques, mais très limitée dans d’autres domaines.

Draghi a certainement lu Le Prince de Machiavel et en a fait bon usage : en confiant les ministères de la Santé et de l’Intérieur à deux représentants de centre-gauche, Roberto Speranza et Luciana Lamorgese (qui avaient déjà dirigé les mêmes ministères dans le gouvernement Conte II), il a mis fin aux espoirs du centre-droit de pouvoir influencer les décisions sur la sécurité, l’immigration et l’équilibre entre les libertés civiles et les restrictions anti-COVID, des questions très importantes pour l’électorat de centre droit.

Dans le même temps, en confiant le ministère du Développement économique – très convoité par les forces de centre-gauche – à Giancarlo Giorgetti, le numéro deux de la ligue, Draghi a empêché le Parti démocrate et le Mouvement 5 étoiles d’appuyer sur l’accélérateur de certaines réformes (à commencer par l’économie verte) au cœur de leurs programmes.

Dans cette sorte d’impasse à la mexicaine, où chaque parti est empêché d’agir sur les questions qui comptent le plus pour son électorat, Mario Draghi peut affirmer sa primauté, en représentant le décideur ultime dans tous les domaines. Diviser pour mieux régner : une stratégie sans scrupules peut-être, mais sans doute efficace.

La Lega a perdu les élections municipales, y compris dans les régions qui lui étaient favorables. À quoi attribuez-vous cette défaite ? Des candidats inconnus du grand public ? Un manque de lisibilité politique ?

Je pense que la débâcle dans des villes comme Milan et Rome est due au choix de candidats douteux ou, du moins, de candidats choisis trop tard (également en raison de la médiation complexe entre les différents partis de la coalition de centre-droit) pour pouvoir mener une campagne électorale adéquate.

Toutefois, ce n’est pas le seul facteur : en ce qui concerne les villes moyennes et grandes, le centre-droit a gagné là où il y avait une administration sortante de centre-droit, alors qu’il a perdu dans les contextes où l’administration sortante était de centre-gauche ; cela est également vrai dans les contextes où la Ligue et ses alliés ont présenté un candidat maire au prestige incontesté.

Compte tenu de la période de crise et d’incertitude, l’électorat n’a pas voulu prendre le risque du changement, reconfirmant, dans la mesure du possible et à l’exception importante de Rome, le maire sortant, quelle que soit sa couleur politique.

 

À cela s’ajoute le niveau très élevé de l’abstention (moins de 55% des personnes éligibles ont voté au premier tour et moins de 45% au second), qui historiquement en Italie a toujours favorisé le centre-gauche. Il convient également de mentionner le scandale de la prostitution homosexuelle et de la drogue impliquant le responsable des médias sociaux de la Ligue, qui a été fortement mis en avant par les médias juste avant le vote : l’affaire judiciaire a rapidement tourné court, mais elle a certainement eu un impact négatif considérable sur l’image.

 

La Lega a toujours participé à des gouvernements de coalition et n’a jamais pu encore gouverner seule. Pensez-vous que ce parti puisse un jour prendre le contrôle du Parlement ? Et si cela était le cas, quelles sont ses réelles marges de manœuvre ?

Compte tenu de la fragmentation de la scène politique italienne – qui reflète également la diversité interne du pays – et à la lumière de la loi électorale en vigueur, je considère que la formation d’une majorité composée par un seul et unique parti est presque impossible.

Si l’on regarde l’histoire de l’Italie, pour trouver un gouvernement soutenu par un seul parti (les démocrates-chrétiens) qui a été en fonction pendant au moins six mois, il faut remonter à 1970.

La nécessité pour le gouvernement d’être soutenu par une coalition, plus ou moins large, capable de représenter les différentes tendances du pays, fait désormais partie, je crois, de la culture politique italienne.

Le thème du souverainisme revient souvent dans les débats politiques. Que mettez-vous derrière ce concept ? S’agit-il de quitter l’Union européenne, de s’affranchir de l’euro ou de développer un nouveau protectionnisme via des barrières douanières ?

Le souverainisme est un mot qui peut avoir de nombreuses significations. La Lega est un parti souverainiste et Fratelli d’Italia est également souverainiste, mais ils sont certainement souverainistes de manière différente. Même le Mouvement 5 étoiles a été souverainiste pendant des années, jusqu’à ce qu’il change d’avis, du jour au lendemain, en septembre 2019 : mais avec une conception encore différente du souverainisme.

L’approche propre à la Lega a changé au fil des ans : si en 2014 on parlait d’une sortie de l’euro et de l’UE, aujourd’hui l’idée dominante semble être de viser une révision des traités et un ajustement des mécanismes de fonctionnement de l’Union, en essayant d’influencer ses politiques de l’intérieur.

En outre, l’attitude de Bruxelles a également changé dans une certaine mesure : aujourd’hui, les politiques d’austérité semblent être un mauvais souvenir, même si – à mon avis – l’Union a encore besoin d’un processus de réforme complexe et profond ; un bol d’air frais comme la récente conférence sur l’avenir de l’Europe ne suffit pas, un événement malheureusement plus axé sur l’image que sur la substance.

Prédire aujourd’hui comment Salvini ou les autres leaders du parti entendent décliner les instances souverainistes dans les prochaines années est très difficile. En tant qu’observateur, j’espère que les sorties utopiques de l’UE et de l’euro seront classées une fois pour toutes et que la priorité sera plutôt donnée à la protection des identités et des cultures nationales et locales, menacées par la mondialisation et par une approche, à mon avis peu clairvoyante, des institutions européennes elles-mêmes, qui poussent à un aplatissement général des modes de vie et des productions – matérielles et culturelles – au sein de l’Union.

La force de l’Europe a toujours été sa diversité interne : accuser des pays comme la Hongrie et la Pologne de résister à l’imposition d’un modèle social et culturel typique des pays du Benelux et de l’extrême ouest de l’Europe, mais totalement étranger à leur histoire et à leur culture affaiblit à mon avis l’Union européenne au lieu de la renforcer.

Je crois cependant qu’un souverainisme crédible ne peut se réduire à des déclarations grandiloquentes de patriotisme et à un attachement un peu footballistique au drapeau national, au risque de glisser vers un spectacle politique . Les revendications souverainistes doivent être défendues dans tous les cadres institutionnels avec compétence, ténacité et sobriété : dans un système démocratique complexe, lorsqu’il s’agit de faire valoir ses raisons et de traduire une vision politique en action législative et administrative, c’est la préparation et les qualités humaines des personnes qui font la différence.

La galaxie souverainiste a besoin de leaders charismatiques, mais aussi d’une classe dirigeante nombreuse et capable : en ce sens, il y a peut-être eu quelques lacunes, en Italie et ailleurs, mais je vois beaucoup de jeunes prêts et désireux de s’engager, et je suis assez confiant pour l’avenir.

 

Quel pourrait-être le rôle de l’Italie et sa spécificité dans une Union européenne de plus en plus dirigée par l’Allemagne ?

L’Allemagne, en termes de population, de PIB et de prestige international, peut sans aucun doute revendiquer un rôle hégémonique dans l’UE, surtout après le Brexit. L’Italie, en tant que troisième puissance économique de l’Union, pourra représenter un contrepoids important si elle est capable de se faire le porte-parole des demandes des pays méditerranéens, dont les besoins et les problèmes diffèrent profondément de ceux des pays du Nord. Sur la question des récentes vagues de migration qui ont frappé le sud de l’Europe, l’Italie a également – du moins potentiellement – un poids politique plus important dans les négociations avec Bruxelles que les autres pays concernés.

Beaucoup dépendra également de l’orientation du gouvernement français dans les années à venir : la France, qui représente par sa culture, son histoire et sa géographie la ligne de partage entre l’espace méditerranéen proprement dit et l’Europe du Nord, décidera-t-elle de soutenir, avec l’Italie et les pays du Sud, une idée de l’Union européenne plus axée sur les questions sociales, le développement humain et la valorisation des identités nationales, ou soutiendra-t-elle la poussée centralisatrice et égalisatrice de Bruxelles, avalisée – du moins dans certaines limites – par Berlin ?

 

D’un point de vue géopolitique, quelles sont les orientations de l’Italie actuelle, notamment par apport à la Russie et la Chine, et par apport aux États-Unis ?

 Mario Draghi est un pro-européen et un atlantiste convaincu, on peut donc dire que l’orientation actuelle du gouvernement est celle-là. Cependant, chaque parti maintient sa propre position et, une fois la parenthèse du gouvernement Draghi terminée, le positionnement international du pays pourrait redevenir un sujet de débat.

En principe, et en laissant de côté les partis mineurs, je dirais qu’au centre-droit, Forza Italia est résolument tournée vers les États-Unis ; la Ligue aussi, mais avec une approche plus concrète et moins idéologique et une plus grande attention au maintien de bonnes relations avec un partenaire commercial important pour l’Italie, comme la Russie. Enfin, Fratelli d’Italia semble peut-être un peu plus froid envers ses alliés américains, bien qu’il entretienne officiellement d’excellentes relations.

Au centre-gauche, en revanche, le Parti démocrate est assurément atlantiste, tandis qu’une partie du Mouvement 5 étoiles souffre d’une fascination inquiétante pour la superpuissance chinoise qui, par ailleurs, a fortement infiltré l’économie italienne ces dernières années.

Il serait toutefois erroné de lire la reconduction du 5 étoiles Luigi di Maio au ministère des Affaires étrangères comme un rapprochement avec Pékin : en réalité, le choix de confier le ministère des Affaires étrangères à un personnage aussi habile à flotter dans les turbulences de la politique, qu’il manque substantiellement d’une vision politique définie, semble plutôt réitérer l’intention du Premier ministre Draghi de prendre en charge de facto la politique étrangère italienne.

Toutefois, l’horizon du gouvernement de Draghi ne va pas au-delà de 2023 : si aujourd’hui le Premier ministre pouvait se permettre d’affirmer « l’État c’est moi », avec les prochaines élections le scénario changera radicalement ; pour les souverainistes italiens, ce sera le moment, et peut-être la dernière occasion, de démontrer qu’ils sont prêts à diriger le pays…

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