<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Russie-Ukraine. La tragédie, le gâchis

3 mai 2022

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : c : Mvs.gov.ua, CC BY SA 4.0
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Russie-Ukraine. La tragédie, le gâchis

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La guerre déclenchée le 24 février par la Russie de Vladimir Poutine à l’Ukraine de Volodymir Zelenski est une tragédie européenne, un gâchis total pour les deux pays, mais aussi pour l’Europe. Après plus d’un mois de combats, de destructions et d’intense propagande de part et d’autre, une fenêtre diplomatique semblait pourtant s’entrouvrir, à travers les appels répétés du président Zelenski à un cessez-le-feu, et la promesse de compromis possibles.

La partie ukrainienne paraissait plus pressée que son ennemi de sortir de ce pandémonium sanglant. Du côté russe en effet, on cherchait plutôt à durcir un peu plus la pression militaire, avec deux objectifs : disloquer l’armée ukrainienne et s’assurer de gages territoriaux pour arriver en force à la table de négociation. En clair, Poutine voulait obtenir une victoire sur le terrain, pour atteindre au moins un de ses buts de guerre (neutraliser et désarmer l’Ukraine, arracher l’autonomie du Donbass). Faute d’avoir pu gagner le conflit éclair que son état-major lui avait promis, Poutine devait aussi stopper l’hémorragie de ses forces et annoncer enfin un succès à son opinion publique, sans doute dubitative sur cette guerre mal comprise.

De son côté, l’Ukraine cherchait à aggraver l’attrition du potentiel de combat russe, afin d’accroître les doutes et la contestation en Russie, et de conforter le puissant soutien international dont elle bénéficie. En clair, Zelenski voulait s’imposer comme le seul vainqueur moral de la guerre, pour pouvoir relever au plus vite son pays, avec l’aide massive promise par l’Europe et les États-Unis.

Cette guerre est d’abord une tragédie pour les victimes. Ce sont les milliers de civils tués dans les combats et les bombardements, les milliers de soldats ukrainiens et russes sacrifiés. Les victimes sont aussi les 10 millions d’Ukrainiens déplacés dans leur propre pays ou réfugiés à l’étranger. Cet exode massif, le plus important en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, est un gâchis humain qui marquera durablement le destin de toute l’Europe. La fracture désormais profonde entre la Russie et l’Ukraine, pays frères à plus d’un titre, est tout aussi inquiétante pour l’avenir.

En première approche, le bilan de la guerre n’est pas en faveur de la Russie. La première surprise majeure porte sur ses erreurs d’analyse. Les Russes ont sous-estimé la volonté d’indépendance du peuple ukrainien. L’état-major n’avait manifestement pas prévu l’élan patriotique qui a provoqué une réelle résistance populaire, y compris dans les régions russophones de l’est du pays. L’autre grande surprise est la faiblesse opérationnelle de l’armée russe, trop lente et mal organisée, malgré sa modernisation. Cet aveuglement et ces failles militaires révèlent crûment la baisse de niveau des renseignements russes, réputés pourtant si puissants.

La logique et les intérêts géopolitiques russes avaient réduit l’Ukraine à sa seule géographie, dans son rôle traditionnel de glacis stratégique, et à son histoire, qui fit d’elle la matrice de l’État russe et un berceau de l’orthodoxie slave. En dépit de la proximité réelle entre les deux peuples, le monde ukrainien s’est éloigné progressivement du « monde russe », sur les plans politiques, culturels, et même religieux. La communauté orthodoxe slave s’est en effet elle-même fracturée : l’Église ukrainienne n’obéit plus au patriarcat de Moscou. La perspective d’intégrer l’Union européenne et d’adopter ses valeurs libérales et libertaires a accéléré cette « dérive occidentale » de l’Ukraine, soutenue par son espoir de protection de l’OTAN.

Pour l’Europe, le bilan n’augure rien de bon. Ses intérêts de sécurité lui commandaient de faire de la Russie un partenaire stratégique. C’est tout le contraire qui s’annonce. La brutalité russe et les rudes sanctions européennes n’ont cessé d’élargir le fossé. Secouée par ce retour du tragique sur le sol européen, galvanisée par le réveil martial de ses dirigeants, l’Europe a cru se ressouder à la faveur de la guerre. Le retour à la réalité sera douloureux. Voici l’Europe plus dépendante que jamais de l’Alliance atlantique et des programmes américains d’armement. Si elle s’est réveillée, c’est pour mieux se soumettre aux intérêts des États-Unis, qui ne coïncident plus exactement avec ceux du continent européen. Ce n’est pas le moindre des gâchis de cette nouvelle guerre civile européenne.

À propos de l’auteur
Frédéric Pons

Frédéric Pons

Journaliste, professeur à l'ESM Saint-Cyr et conférencier.
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