Importés d’Iran puis les drones Shahed ont d’abord permis à Moscou de saturer la défense ukrainienne avec une arme simple et bon marché. Mais l’Ukraine a bâti une riposte multicouche, frugale et durable, forçant la Russie à complexifier ses drones à réaction et à en faire exploser le coût, jusqu’à rapprocher le Geran-5 du prix d’un missile de croisière. Cette escalade illustre une règle du champ de bataille : une arme ne reste pas longtemps à la fois peu chère et difficile à neutraliser, et elle a en retour accéléré la mutation agile de l’appareil d’innovation et d’acquisition ukrainien.
À la fin de l’année 2022, la Russie a commencé à importer depuis l’Iran des munitions rôdeuses de la famille Shahed, après avoir compris qu’elle ne parviendrait pas à user l’Ukraine avec la seule quantité, en réalité limitée, de missiles de croisière dont elle disposait.
Dans les mois suivants, Moscou a progressivement russifié ces systèmes, y compris dans leur désignation : le Shahed-131 est devenu le Geran-1 et le Shahed-136 le Geran-2. Cette trajectoire évolutive, à la fois industrielle et opérationnelle, a été suivie de près par David Lisovtsev, chercheur OSINT et auteur de Feed – Russia-Ukraine War, dont les analyses mettent en regard les choix russes et les réponses ukrainiennes.
Adapter les besoins
Très rapidement, les autorités russes ont constaté que le Geran-1 répondait mal à leurs besoins. Sa charge utile plus faible et son impact militaire limité en faisaient un outil peu adapté à une stratégie d’attrition prolongée. Il a donc rapidement disparu au profit du Geran-2, plus destructeur et surtout déployable en grand nombre. L’objectif russe était alors clair : saturer la défense adverse avec un engin simple, relativement bon marché, capable de parcourir de longues distances, quitte à accepter une vitesse réduite et une signature sonore élevée.
L’Ukraine, après une phase d’adaptation initiale, a progressivement structuré une réponse systémique. En 2023, la lutte contre les Geran-2 est devenue un dispositif à part entière, fondé sur une défense en profondeur. La première couche a été celle de la détection, avec l’extension d’un maillage combinant radars, capteurs acoustiques, observations humaines et alertes distribuées, afin de réduire au maximum le délai entre la détection et l’engagement. La seconde couche a reposé sur l’interception, avec la généralisation d’unités mobiles de tir, déployées le long des axes probables d’approche, utilisant mitrailleuses lourdes et canons légers depuis des positions préparées. L’enjeu n’était pas la sophistication technologique, mais la répétition, la densité du feu et la rapidité de réaction. Enfin, une hiérarchisation stricte des moyens s’est imposée : les systèmes sol-air les plus coûteux étant réservés aux menaces complexes, tandis que l’essentiel du flux de drones était traité par des solutions plus rustiques. À mesure que les trajectoires et les schémas d’attaque étaient mieux compris, l’interception a cessé d’être improvisée pour devenir un dispositif organisé, territorialisé, protégeant en priorité les infrastructures énergétiques et les grands centres urbains.
Ajustement des vols
Face à cette adaptation, la Russie a tenté de modifier l’équation. Les profils de vol ont été ajustés, avec des drones envoyés à des altitudes plus élevées afin d’échapper au feu des mitrailleuses. Cette évolution les a toutefois exposés à d’autres moyens. Dans l’analyse de Lisovtsev, l’Ukraine a alors élargi son spectre de réponse en recourant à des vecteurs aériens simples, avions légers et hélicoptères, employés comme plates-formes d’interception mobiles. Là encore, la logique est restée constante : préserver les systèmes de haute valeur et maintenir une solution économiquement soutenable, capable de durer dans le temps.
En 2024, la Russie a introduit le Geran-3, essentiellement un Geran-2 équipé d’un moteur à réaction à la place d’un moteur à pistons. L’objectif était d’augmenter la vitesse et de réduire la fenêtre d’interception, en contournant une défense ukrainienne désormais bien calibrée contre les Shahed classiques. L’avantage obtenu s’est toutefois révélé limité. Parallèlement, l’Ukraine a accéléré dans une autre direction, en développant des drones intercepteurs spécifiquement conçus pour traiter des cibles simples et peu manœuvrantes, avec un coût unitaire compatible avec une logique d’attrition. Il ne s’agissait pas seulement de neutraliser la menace, mais de le faire sans épuiser les stocks de missiles sol-air ni immobiliser des moyens rares.
Le Geran-3 ne s’est donc pas imposé comme un standard massif comparable au Geran-2. Il a laissé place au Geran-4, nouvelle tentative d’amélioration du concept à réaction, visant des performances accrues en vitesse et en altitude. Mais cette évolution s’est heurtée à des limites plus fondamentales. La cellule aérodynamique du Shahed, stable à faible vitesse, devient instable au-delà d’un certain seuil, et ces contraintes ne se corrigent pas par de simples ajustements. Le Geran-4 n’a pas réellement atteint le stade du déploiement opérationnel, et l’effort s’est déplacé vers le Geran-5, plus radical dans sa conception.
Adapter les standards
Le Geran-5 marque une rupture plus profonde, avec un profil de vol et une architecture pensés pour affronter directement la défense multicouche ukrainienne. Des signalements récents font état de premières apparitions de cette version en Ukraine, sans qu’il soit encore possible de conclure à une production de masse. Mais cette trajectoire met en lumière un phénomène presque ironique. À mesure que la défense ukrainienne s’est densifiée, le drone initialement conçu comme une arme bon marché a cessé de l’être. Le Geran-2 est généralement estimé autour de 50 000 dollars l’unité. Le Geran-3 aurait atteint environ 150 000 dollars. Le Geran-4 aurait été évalué à près de 300 000 dollars. Le Geran-5, quant à lui, approcherait les 800 000 dollars.
À ce stade, la boucle est presque bouclée. Le Geran-5 emporterait une charge militaire d’environ 90 kilogrammes, très inférieure à celle d’un missile de croisière Kh-101, mais son coût commence désormais à s’en rapprocher, toutes proportions gardées. En cherchant une arme simple, massive et consommable, la Russie se retrouve contrainte, sous l’effet de l’adaptation ukrainienne, de réintroduire complexité, coût et rareté. Le drone de saturation finit par se rapprocher, par paliers successifs, du missile de croisière classique, non parce qu’il le dépasse, mais parce qu’il est obligé d’en imiter certaines caractéristiques pour rester pertinent.
La leçon est finalement assez classique. Une arme peut être bon marché ou difficile à neutraliser, mais elle ne reste pas durablement les deux à la fois. Dès lors qu’un adversaire organise une défense dédiée, il force l’innovation, et l’innovation a un prix. Le mythe de l’arme de masse, peu coûteuse et miraculeuse, capable de remplacer durablement des systèmes avancés sans en payer la facture technologique et industrielle, se dissipe au contact du champ de bataille.
L’irruption massive des Geran n’a toutefois pas seulement posé un problème tactique ou technologique à l’Ukraine. Elle a constitué un défi systémique, entraînant une transformation profonde de l’organisation militaire, des chaînes de commandement, des priorités capacitaires et de l’appareil de développement et d’acquisition. L’enjeu n’était pas seulement de détruire des drones, mais de le faire dans la durée, à un coût soutenable, face à une menace répétitive et saturante.
Riposte de l’Ukraine
C’est sans doute du côté de ce que l’on peut qualifier, par analogie, de « DGA ukrainienne » que les effets ont été les plus structurants. Confrontée aux Geran, l’Ukraine a compris qu’elle ne pouvait pas se contenter d’importer des systèmes occidentaux clés en main. Elle a donc accéléré la mise en place d’un écosystème d’innovation de guerre associant ministère de la Défense, services de renseignement, industriels locaux, start-ups, universités et acteurs civils. La priorité n’était plus la perfection technique, mais la vitesse d’itération, la capacité à tester, corriger, produire et redéployer en quelques semaines.
Cette approche a profondément modifié les processus d’acquisition. Les cycles longs et normés ont été remplacés par des mécanismes beaucoup plus souples, dans lesquels un système imparfait mais immédiatement disponible était préféré à une solution optimale livrable trop tard. La lutte contre les Geran a ainsi favorisé l’émergence d’une culture assumée du « suffisamment bon », où le critère central est le rapport coût-efficacité face à une menace donnée.
C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le développement rapide des drones intercepteurs, des systèmes de détection improvisés, des logiciels de coordination et l’adaptation de plates-formes existantes. La « DGA ukrainienne » ne fonctionne pas comme une administration centralisée à l’occidentale, mais comme un réseau hybride, où la frontière entre utilisateur, concepteur et évaluateur est volontairement floue. Le retour d’expérience du terrain y est immédiat, et la décision d’industrialiser ou d’abandonner une solution peut être prise en quelques jours.
Le 414e bataillon séparé de systèmes aériens sans pilote d’attaque “Birds of Magyar”, intégré aux forces terrestres ukrainiennes et dirigé par Robert Brovdi, illustre pleinement cette transformation. Issu d’une culture hongroise de Transcarpatie, Brovdi a hérité de son surnom de guerre, Magyar, qui a donné son identité à l’unité. Le bataillon se distingue par sa nature hybride, à la fois unité combattante engagée en première ligne, centre de doctrine opérationnelle et structure quasi administrative. Il articule commandement tactique, développement technologique, formation, standardisation des procédures et interaction directe avec l’état-major ainsi qu’avec l’écosystème industriel, selon des circuits de décision très courts. Cette organisation fonctionnelle, fondée sur le retour d’expérience immédiat et la recherche constante du meilleur rapport coût-efficacité, en fait l’un des exemples les plus aboutis de l’intégration entre drones, administration et combat au sein de l’armée ukrainienne.Enfin, le défi posé par les Geran a eu un effet structurant sur la hiérarchisation budgétaire et doctrinale. Il a imposé une distinction claire entre les moyens destinés à la haute intensité contre des vecteurs sophistiqués, et ceux dédiés à l’attrition de masse contre des drones simples. Cette séparation, désormais centrale dans la pensée militaire ukrainienne, permet d’éviter l’erreur consistant à engager des missiles à plusieurs millions de dollars contre des cibles à quelques dizaines de milliers. Elle alimente aussi une réflexion plus large sur la guerre d’attrition contemporaine, dans laquelle l’organisation et l’économie des forces comptent autant que la technologie.
En définitive, le Geran n’a pas seulement contraint l’Ukraine à innover techniquement. Il a contribué à transformer son armée et son appareil d’acquisition en un système profondément adaptatif, décentralisé et pragmatique. Paradoxalement, en cherchant à submerger l’Ukraine par une arme simple et massive, la Russie a accéléré l’émergence, côté ukrainien, d’un modèle organisationnel de guerre particulièrement moderne, où la rapidité d’apprentissage et la discipline économique deviennent des armes à part entière.









