Trois ans après le déclenchement de la guerre soudanaise, l’ethnicisation devient arme militaire au cœur d’un État effondré.
Depuis avril 2023, le Soudan est entré dans ce que les Nations Unies qualifient de « pire crise humanitaire actuelle ». Les médias y voient souvent la main de puissances étrangères (Égypte, Émirats arabes unis, Russie ou Éthiopie), mais la matrice de la guerre est d’abord soudanaise. Elle procède de la rupture entre deux pôles de l’appareil sécuritaire : Abdel Fattah al‑Burhan, chef des Forces armées soudanaises (FAS), et Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », qui dirige les Forces de soutien rapide (FSR). Cette scission au sommet a divisé de facto le pays selon un axe est‑ouest, et a ravivé des fractures identitaires. Dès 2024, l’ONU et les ONG dénoncent des crimes de guerre et des violences de masse commises contre des civils.
A mesure que la rivalité entre Al-Burhan et Hemedti a cru, que le conflit s’est territorialisé, le discours s’est peu à peu ethnicisé : c’est à la fois un mode de recrutement efficace, et un moyen pour des communautés d’en marginaliser d’autres et de s’emparer de leurs biens. Les deux camps, s’ils ont tous deux une approche ethnique du conflit, celle-ci correspond à des stratégies différentes.
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Les réalités ethniques au Soudan : « arabe » / « non-arabe », une catégorie surtout culturelle aux implications politiques
Le Soudan est situé à la confluence entre l’Afrique sub-saharienne et l’Afrique du Nord. Avec un peu plus de 50 millions d’habitants (à 97% musulmans), le Soudan est un pays très divers sur le plan culturel, ethnique et linguistique. L’identité soudanaise se structure autour d’appartenances tribales, régionales et linguistiques. Le pays compte ainsi 570 tribus, et l’on recense environ 125 langues dans le pays.[1]
70% des habitants se définissent comme arabes ; il s’agit d’un marqueur identitaire déterminant[2]. Les Arabes constituent l’élite intellectuelle et politique du pays, centrée à Khartoum. Toutefois, cette distinction est davantage culturelle qu’ethnique.
Les minorités non-Arabes se concentrent dans les périphéries du pays, et la plupart sont caractérisées par un mode de vie rural. On peut citer les Beja, au nord-est., les Nubiens, héritiers de l’antique royaume de Nubie, au nord, ou encore les Nuba au sud-ouest, ou les Fours, Masalit et Zaghawas au Darfour à l’ouest[3].
Ces minorités, présentes comme on le voit sur tout le territoire, jouent un rôle stratégique dans l’économie rurale et le commerce régional, tout en étant politiquement marginales.
Les logiques communautaires des deux camps : coalitions, recrutement, territoires
Dans le contexte de guerre civile et de partition du territoire soudanais, les deux camps adoptent des logiques communautaires pour mobiliser leurs forces et rallier des partisans.
D’un côté, les Forces de Soutien Rapide sont issues de milices Janjawides, des groupes armés formés d’Arabes nomades du Nord-Darfour, employés par le gouvernement d’Omar El-Bashir dans la guerre du Darfour dans les années 2000. Cette origine explique son ancrage géographique occidental et le caractère tribal de son organisation[4].
C’est sur ces affiliations tribales que le groupe se fonde pour recruter de nouvelles troupes et assoir leur autorité. Le groupe en appelle à la « lutte pour la démocratie » ou au « devoir sacré ». Mais les FSR invoquent aussi la « Faza’a », une vieille tradition soudanaise de ralliement des tribus. A mesure que la guerre s’étire, les réseaux tribaux prennent de plus en plus d’importance[5].
De leur côté, les FAS du général Al-Burhan représentent les forces régulières de l’Etat soudanais. Ayant subi un revers important en 2023 en perdant de nombreuses bases face aux FSR ainsi que le contrôle de Khartoum, l’armée soudanaise a dû revoir sa stratégie, et chercher des alliés. Les FAS ont ainsi ravivé des groupes paramilitaires précédemment démantelés, ou faire appel à des mouvements régionaux[6], pour former une vaste coalition.
Dans ce contexte de partition du territoire, le discours ethnique devient un outil de gouvernement de guerre. Le discours ethnique se substitue donc à la justice dans un Etat effondré : l’appartenance à telle communauté peut signifier « partisan », « ennemi » ou « collaborateur ».
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L’ethnicisation côté FSR ou le retour de vieilles haines
Si les deux camps jouent selon des lignes communautaires, c’est la faction de Mohammed Dogolo qui joue le plus sur ce registre, dont elle se sert pour justifier son combat et perpétrer des exactions et violences.
Cette racialisation des mots et des actes trouve ses racines dans la première guerre du Darfour dans les années 2000. L’Etat soudanais dirigé par Omar El-Bashir avait alors mobilisé les milices arabes Janjawides pour combattre minorités ethniques. L’Etat a alors développé un discours raciste à l’endroit des non-Arabes, qualifiés de « abid » (esclaves en arabe)[7], et l’on a vu une augmentation des violences sexuelles comme moyen d’humiliation et de destruction symbolique de ces groupes marginalisés[8].
Les FSR, héritières des Janjawides, répètent ce schéma dans la guerre actuelle. La plupart des organisations internationales (ONU, Human Rights Watch) alertent sur le niveau de violence exercé par les Forces de Soutien Rapide et leurs alliés[9].
La première cible de ces crimes de guerres est la population Masalit, notamment dans l’Ouest-Darfour. Dès novembre 2023, le même OHCHR faisait état de massacres contre les Masalits à Ardamata (Ouest-Darfour)[10]. En mai 2024, c’est El Geneina, l’une des capitales régionales du Darfour, qui a fait l’objet d’une attaque des FSR[11]. Mais l’exemple le plus patent demeure la prise d’El-Fasher, au nord-Darfour, en octobre 2025[12]. Les rapports font état de massacres et viols de masse systématiques.
Il semble que les FSR cherchent par ces violences à chasser de manière permanente ces populations.
L’ethnicisation côté FAS : coalition multi-ethnique et justice rétributive
L’armée a adopté une stratégie inverse des FSR : elle a trouvé des soutiens bien plus variés, arabes et non-arabes. Cependant, la reconquête du territoire par l’armée a donné lieu à une autre forme de violence : les représailles contre les collaborateurs, réels ou supposés, donnant lieu à des purges, détentions arbitraires, humiliations publiques, voire exécutions sommaires.
Ainsi, en janvier 2025, après la reprise de la ville de Wad Madani (Gezira) des groupes alliés à l’armée auraient commis des exactions visant des personnes originaires de l’Ouest du pays et accusées de collusion avec les FSR. Les victimes sont déshumanisées, injuriées (« saletés », « bétail ») et sujettes à des opération de « nettoyage », selon les mots des miliciens[13].
Si l’armée a officiellement condamné ces exactions, elle les qualifie de « violations individuelles »[14].
La reprise de Khartoum entre janvier et mars 2025, a également vu son lot de violences. Fin janvier 2025, des vidéos montrant des hommes affiliés aux FAS menacer de mort des résidents du quartier El Hadj Youssef, habité par des populations originaires du Kordofan et du Darfour[15], ainsi que des exécutions sommaires en pleine rue[16].
Ces vagues de tueries extrajudiciaires mettent en exergue l’incapacité de l’armée à contrôler une coalition si diverse politiquement et étendue géographiquement. Les FAS, au lieu de rétablir l’ordre et la légalité, appliquent une forme de justice rétributive, dans la logique du « vae victis »[17].
La prise d’El-Fasher par les FSR et la stabilisation d’un axe est-ouest laissent présager un durcissement des discours ethniques, chacun choisissant son camp en fonction de ses appartenances. Le principal défi pour une paix durable sera désormais la recherche d’un modus vivendi entre les groupes se reconnaissant comme arabes, dépositaires du pouvoir central, et les minorités périphériques, stratégiquement situées mais politiquement sous-représentées.
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[1] https://books.openedition.org/africae/2962?lang=en&
[2] https://minorityrights.org/country/sudan/
[3] https://culturalatlas.sbs.com.au/north-sudanese-culture/north-sudanese-culture-core-concepts
[4] https://www.aljazeera.com/news/2023/4/16/sudan-unrest-what-is-the-rapid-support-forces?
[5] https://acleddata.com/report/two-years-war-sudan-how-saf-gaining-upper-hand?
[6] https://acleddata.com/report/two-years-war-sudan-how-saf-gaining-upper-hand?
[7] https://www.hrw.org/legacy/backgrounder/africa/darfur0105/3.htm
[8] https://www.amnesty.org/en/documents/afr54/076/2004/en/
[9] https://www.hrw.org/report/2024/05/09/massalit-will-not-come-home/ethnic-cleansing-and-crimes-against-humanity-el?
[10] https://www.reuters.com/ar/world/EGM7QDQVPVJHND6IFH55TCW6IY-2023-11-22/?
[11] https://www.hrw.org/news/2024/05/09/sudan-ethnic-cleansing-west-darfur?
[12] https://www.courrierinternational.com/article/darfour-soudan-le-sang-est-visible-depuis-l-espace-a-el-fasher-apres-la-prise-de-la-ville-par-les-fsr_236993
[13] https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2025/01/sudan-conflict-taking-more-dangerous-turn-civilians
[14] https://www.reuters.com/world/africa/sudans-army-condemns-ethnically-targeted-killings-civilians-el-gezira-2025-01-14/
[15] https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/01/sudan-un-human-rights-chief-alarmed-summary-executions-khartoum-north?
[16] https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/04/sudan-un-human-rights-chief-appalled-widespread-extrajudicial-killings?
[17] « Malheur aux vaincus »









