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Sur les arrières de Barkhane, une instabilité sécuritaire croissante tend à dégénérer en conflit inter-ethnique

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Sur les arrières de Barkhane, une instabilité sécuritaire croissante tend à dégénérer en conflit inter-ethnique

Sur les arrières de Barkhane, une instabilité sécuritaire croissante tend à dégénérer en conflit inter-ethnique

Un simple coup d’œil sur une carte du Mali permet de comprendre le caractère vital de la nationale 6 et de la ville de Mopti.

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Les exactions dont sont victimes les Peuls dans le centre du Mali pourraient conduire à une altération du cordon logistique des troupes françaises.

Un simple coup d’œil sur une carte du Mali permet de comprendre le caractère vital de la nationale 6 et de la ville de Mopti. Au nord-est le dispositif de la MINUSMA (Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali) et des militaires français en lutte contre les Groupes Armés Terroristes (GAT), au nord du triangle Tombouctou-Gao-Kidal. Au sud-ouest, la capitale Bamako, où stationnent les états-majors de théâtre. Entre les deux, le Macina et le pays Dogon avec pour capitale Mobti, la grande ville du centre du Mali.

Depuis 2015, cette région centre connaît une instabilité croissante sur fond de tensions inter-ethniques, d’incursions djihadistes et d’exactions des Forces Armées et de Sécurité Maliennes (FAMAS). Le 13 juin 2018, à Nantaka, prés de Mopti, 25 corps de Peuls ont été découverts dans 3 charniers. Un fait saillant en pleine période électorale, le président Ibrahim Boubaker Keita étant finalement réélu le 29 juillet 2018.

Très présent dans cette zone, le peuple peul, disséminé sur 8 pays d’Afrique de l’Ouest, est majoritairement un peuple d’éleveurs. Pour eux sont sacrés la vache, le lait et la femme. Les 3 piliers de leur culture. Depuis des siècles, ils vont de pâturages en pâturages, au gré des pluies et des sécheresses. Nomades, ils ont du mal, de manière atavique, à être acceptés par les autres ethnies, sédentaires et pratiquant l’agriculture. Ces tensions séculaires avec les Dogons, Bambaras, Malinkés et autres Songhais avaient toujours été désamorcées via les chefferies traditionnelles. Les « Amirous », ces chefs de villages, organisés par ethnies et activités économiques au 19e siècle, trouvaient un terrain d’entente laissant une place à chacun. Les mutations socio-économiques du 20e siècle dont la mise en place d’un Etat décentralisé, l’agriculture extensive, la scolarisation, le développement des infrastructures telles que routes et barrages ont bouleversé les espaces de dialogue existants et les répartitions spatiales des activités économiques.

Et c’est dans le lit de ces bouleversements que le raz de marée djihadiste de 2012 a déferlé. Stoppés à partir du 13 janvier 2013 par l’opération française Serval puis refoulés dans les confins désertiques du Nord-Est malien, les djihadistes ont laissé derrière eux des métastases qui ne cessent d’éclore. Boukari Sangare, anthropologue malien qui étudie depuis 10 ans le centre du Mali explique : « La proclamation de l’indépendance de l’Azawad (région Nord-Est du Mali) en avril 2012 a vraiment été un tournant. Le Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA) qui l’avait proclamé, est majoritairement composé de Touaregs. Lorsqu’ils ont réussi à étendre leur pouvoir sur le centre du Mali à la faveur du repli de l’armée, ils se sont livrés à des razzias sur le bétail, notamment des Peules. En réaction, les Peuls se sont tournés vers le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) afin de trouver un interlocuteur prêt à défendre leurs intérêts. Ce qu’a fait le MUJAO en chassant le MNLA de Gao le 27 juin 2012. »

Problème : si le MNLA a fait amende honorable et travaille depuis l’opération Serval avec les forces françaises pour contrôler certaines zones du Nord, le MUJAO est lui imprégné d’un salafisme violent, il impose la charia et est répertorié comme organisation terroriste. A l’instar des autres groupes djihadistes tels qu’Ansar Dine, étrillés par les raids des forces spéciales françaises puis le rouleau compresseur de la Légion Étrangère, le MUJAO a subi de nombreuses pertes et s’est retiré du devant de la scène.

Mais le mal était fait. Le germe de la violence avait été instillé dans les rapports inter-ethniques.

À partir de 2015, la situation dans le centre du Mali s’aggrave. Abdoul Aziz Diallo est secrétaire administratif de l’association Tabital Pulaku, organisme puissant et reconnu par l’État qui défend les intérêts des Peuls. Pour lui la situation dans le centre du Mali est « grave et inquiétante. Le phénomène des milices armées se développent. Les exactions contre les Peules sont devenus monnaie courante. Les « dozo », terme désignant traditionnellement la caste des chasseurs, s’érigent en justicier et veulent palier l’absence ou l’inefficacité de l’armée malienne. Sous couvert de milices d’autodéfenses, ils règlent par la violence des situations qui jusqu’alors étaient dénouées par le dialogue. En retour, les pasteurs Peules, pauvres et peu scolarisés, aisément manipulables, se jettent dans les bras du premier venu qui propose de l’aide. »

Très présent dans cette zone, le peuple peul, disséminé sur 8 pays d’Afrique de l’Ouest, est majoritairement un peuple d’éleveurs.

Très présent dans cette zone, le peuple peul, disséminé sur 8 pays d’Afrique de l’Ouest, est majoritairement un peuple d’éleveurs.

Ce premier venu peut être Amadou Koufa, chef de la Katiba Macina, une milice salafiste. Imam wahabite peule, Amadou Koufa a créé son mouvement en 2015 et bénéficierait de l’aide d’Ansar Dine. C’est lui que traque l’armée malienne dans le centre du pays. Une traque difficile. Les terroristes cherchent, comme le révolutionnaire, à « être dans le peuple comme un poisson dans l’eau », selon le conseil de Mao. Les possibilités de dérapage sont nombreuses.

Mahmoud Dicko est le président du Haut Conseil Islamique du Mali, une instance de concertation entre l’Etat malien et la religion (95 % des Maliens sont musulmans). Ce fut l’un des artisans de la passerelle de communication entre les groupes rebelles du Nord et l’Etat après les événements de 2013. Il se désespère de voir la situation s’aggraver dans le centre du Mali. Il insiste : « Ce n’est pas un conflit inter-ethnique, Peules et Dogon se connaissent depuis des siècles, les mariages mixtes sont nombreux. Le Mali est par essence un état pluri-ethnique, il doit rester le Mali de tout le monde. Par ailleurs, tous ceux qui ont pris les armes pour régler des problèmes intérieurs s’en sont mordu les doigts. Regardez l’Afghanistan ou la Somalie ! » L’imam est bien conscient que des groupes pourraient avoir intérêt à jeter de l’huile sur le feu des tensions au centre du Mali. Voire favoriser une grille de lecture ethnique. Alors il pousse ce cri d’alarme: « Il ne faut pas laisser l’opportunité à qui que ce soit de venir faire la guerre au Mali. » Comprendre : en ethnicisant le conflit et en répandant des armes, se crée une zone d’instabilité et de violence. Pour les GAT, c’est un argumentaire de sédition et un espace de manœuvre. Pile sur les arrières du dispositif Barkhane.

Si Mahmoud Dicko déplore les exactions commises conte les Peules par l’armée malienne dans le centre, ce qui accentue la défiance, il souligne que les FAMAS sont sous-équipées et désemparées face à une lutte anti-terroriste par essence très difficile. Il fustige plus largement la mauvaise gouvernance de l’Etat malien qui a créé de nombreuses frustrations dont on voit les conséquences dans le centre. L’injustice sociale, le sous-développement économique et l’incurie de l’Etat sont le terreau idéal de la violence.

De là à imaginer que l’État malien favorise en sous-main l’armement de milices d’auto-défense pour palier les limites de l’armée malienne, voire déstabiliser une région qui échappe à son contrôle, il n’y a qu’un pas. Pas que franchissent sans ambages les différents représentants de la communauté peule rencontrés. Pour l’association Andal Poulaku, il est évident que les FAMAS soutiennent les milices des Dogons, par exemple le groupe Dana Amassogo qui en deux ans auraient incendié une trentaine de villages peuls, égrenant des morts dans son sillage. L’association souligne que de nombreux Dogons sont présents dans l’armée malienne, contrairement aux Peules. Elle rappelle enfin que les Peuls peuvent difficilement porter plainte et témoigner des exactions, l’État étant peu présent sur place. La gendarmerie malienne ne maille pas le territoire et la justice fonctionne difficilement. Porter plainte n’est de facto pas une option envisageable.

Un point également relevé par Hamidou Oungaiba de l’association Dina Dogon qui, elle, défend les intérêts de la culture Dogon. Il fustige le désintérêt de l’Etat pour cette région centre, les lenteurs administratives, l’absence des forces de l’ordre. L’un de ses adhérents, maire de la commune de Sanga qui regroupe 61 villages (35 000 hab) peuplés exclusivement de Dogons explique qu’il n’y a aucun poste de police ou de gendarmerie sur son territoire. S’il veut l’intervention des forces de sécurité de l’Etat, il doit la demander à la préfecture et le coût lui en est facturé ! Pour eux, créer des milices d’autodéfenses est une réponse évidente au problème. Ils pointent surtout du doigt la responsabilité des djihadistes du MNLA, du MUJAO ou de la Katiba Macina et de leurs membres étrangers qui ont importé dans les rapports sociaux une dose de violence funeste.

Le ministère malien de la défense a publié un communiqué le 19 juin 2018 reconnaissant l’implication des FAMAS dans des exactions commises à Nantaka et par conséquent le lancement d’une enquête disciplinaire. En première approche, les autorités avaient réfuté auprès de la rédaction de RFI l’implication de militaires maliens dans ces exactions. Interrogé, le porte-parole du gouvernement malien, Amadou Koïta, ministre de la jeunesse et de la construction citoyenne temporise. La justice a été saisie effectivement et suit son cours. Il rejette l’accusation selon laquelle les FAMAS arment des milices, Dogon ou autres et rappelle que l’armée, institution régalienne par excellence, n’est pas ethnicisée et, au contraire, est au service de tous les citoyens. Il déplore l’emploi de la grille de lecture ethnique qui en soi accentue le phénomène, comme une prophétie auto-réalisatrice. « Chaque vie humaine, qu’elle soit Peul ou Dogon est une vie humaine. Le Mali n’a jamais été une terre de ségrégation ethnique contrairement à d’autres pays d’Afrique. Ce n’est pas dans les gênes Maliens » clame-t-il. Cependant il reconnaît que la lutte anti-terroriste est une lutte longue et ardue auxquelles se frottent les armées occidentales elles-mêmes avec les plus grandes difficultés. « Les terroristes essayent d’instrumentaliser les tensions inter-ethniques, de les favoriser. Ils sont les seuls à y trouver un intérêt objectif. Il ne faut pas faire leur jeu ».

Brémia Ely Dicko, sociologue, connaît bien la région centre et l’ethnie peule. Il relève les antagonismes historiques et leurs mécanismes d’autorégulation, les effets cumulatifs du sous-développement, de la défaillance des services de l’Etat et le fait que les djihadistes aient très vite cherché à supprimer les élites traditionnelles. Mais pour les habitants concrètement les solutions sont difficiles à trouver. Seul le retour à la fois d’un Etat de droit efficace mais aussi des structures de régulations sociales permettront de restaurer la paix et d’évincer les GAT qui pourraient utiliser le terrain conquis afin de tendre des embuscades aux convois logistiques français.

Il conclut : « Un pasteur Peul me disait : j’ai acheté un fusil pour protéger mes bêtes et ma vie car l’État avait fui. Si je ne porte pas ce fusil, des djihadistes ou des Dogons ou des Donzos me tuent. Si je le porte, les FAMAS me prennent pour un terroriste et me tuent. Que dois-je faire ? ».

Une question demeure. La France devra-t-elle étendre son action à la région centre afin d’assurer ses flux logistiques ? Peut-elle seulement l’envisager ? Il faudrait en effet renforcer sensiblement le dispositif militaire existant et ce dans un contexte d’emploi des forces déjà en tension…

Cédric Riedmark
Juillet 2018

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