Telefónica, de l’essor au déclin ?

10 novembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Affiche promotionnelle de la série Las chicas del cable dans les rues de Madrid (c) Wikipedia
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Telefónica, de l’essor au déclin ?

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Diffusée en 2017, la première saison de la série espagnole à succès Les Demoiselles du téléphone (Las chicas del cable, en version originale) donne à voir aux téléspectateurs les débuts de la téléphonie fixe outre-Pyrénées [1]. Les protagonistes sont en effet opératrices des premiers standards téléphoniques de Madrid et assistent à un événement historique majeur avec la première communication transatlantique de ce type, qui a lieu entre le roi Alphonse XIII (1886-1931) et le président des États-Unis d’Amérique Calvin Coolidge (1923-1929). Cet événement se déroule le 13 octobre 1928 et donne l’occasion à notre voisin ibérique de renforcer ses liens avec la première puissance mondiale, mais aussi de réaffirmer son passé impérial dans le Nouveau Monde [2].

 

Naissance d’un futur géant

 

C’est au sein des locaux de la Compagnie téléphonique nationale d’Espagne (CTNE), sur l’avenue du Comte-de-Peñalver (ensuite incorporée à la Gran Vía), en plein cœur de la capitale, que cet appel est rendu possible. Fondée le 19 avril 1924 [3], l’entreprise de télécommunications a son siège dans le bâtiment Telefónica. Du haut de ses près de 90 mètres, il s’agit de l’un des premiers gratte-ciels d’Europe et il abrite aujourd’hui la Fondation Telefónica, qui se consacre au développement des communications virtuelles [4]. En 1945, dans le cadre de sa politique économique interventionniste, le régime franquiste décide de nationaliser l’entreprise en rachetant 79,6 % de ses actions puis en donnant à la CTNE son nom actuel [5]. Quinze ans plus tard, il s’agit de la plus importante firme du pays avec 100 000 actionnaires et 32 000 employés.

 

L’entrée du secteur privé et la conquête du globe

 

Après l’avènement de la démocratie, pour faire suite aux mesures de privatisations et de désendettement de l’État engagées par son prédécesseur, le socialiste Felipe González (1982-1996), le président du gouvernement espagnol José Maria Aznar (1996-2004) cède peu à peu la compagnie à des acteurs privés. C’est à partir de cette période que Telefónica entame un formidable processus d’expansion internationale, sous la houlette de Juan Villalonga (président directeur général de 1997 à 2000 [6]) et surtout de son successeur, César Alierta (qui occupe ce poste entre 2000 et 2016 [7]).

En 1994 est ainsi constitué Movistar, premier opérateur de téléphonie mobile d’Espagne et propriétaire de l’une des principales équipes cyclistes professionnelles du circuit mondial. Telefónica imite dans le même temps les géants espagnols du monde de la banque et des travaux publics en entrant tout naturellement sur le marché latino-américain, d’abord au Chili et en Argentine (1990), puis au Pérou (1994), au Brésil (1998), en Colombie (2006) et au Costa Rica (2011). En Europe, la compagnie conquiert d’importantes parts de marché et rachète des concurrents au Portugal (2003) et en République tchèque (2005). L’hégémonie de la firme devient patente après la création de la filiale Vivo au sein de la première puissance latino-américaine, en 2003, et l’achat des actifs d’O2 au Royaume-Uni, en Allemagne et en Irlande (2006).

En 2013, Telefónica figure d’ores et déjà parmi les plus importantes entreprises de téléphonie au monde. Elle est ainsi sixième sur la planète en nombre total de clients (317,3 millions), cinquième en matière de revenus (un peu plus de 62,3 milliards d’euros) et neuvième en capitalisation boursière (approximativement 47,5 milliards d’euros) [8]. Bon an, mal an, elle reste ainsi la première firme téléphonique d’Europe et l’une des principales au niveau global [9] ; au plus fort de cette expansion, elle opère dans plus de vingt pays sur tout le globe[10].

Très engagée dans le déploiement de la 5G outre-Pyrénées [11], notamment en partenariat avec Huawei [12], l’entreprise cherche à rester dans la course face ses concurrents intérieurs (notamment la britannique Vodafone, la française Orange et l’espagnole MásMóvil [13]) [14]. Dans un pays où le nombre de téléphones portables intelligents par habitant est plus élevé que la moyenne européenne [15], Telefónica souhaite également assurer sa part de marché en matière d’Internet à très haut débit. Il faut dire que notre voisin pyrénéen est champion d’Europe dans le déploiement de la fibre optique.

 

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Des défis insolubles ?

 

Pourtant, malgré de nouveaux partenariats internationaux et une volonté de peser toujours plus dans la politique économique nationale, les dernières années sont compliquées pour la firme sise à Madrid. La forte chute de l’action de Telefónica (qui a perdu la moitié de sa valeur en quelques mois) [16] se conjugue à toute une série de facteurs qui nuisent à la rentabilité de l’entreprise : la réduction de ses marges en raison de la guerre des prix (notamment en Espagne même), l’essor de nouvelles marques espagnoles (MásMóvil, Jazztel, Cellnex [17]) aussi bien au niveau national qu’international, les limitations imposées en interne par la Commission nationale des Marchés et de la Concurrence (CMMC), la volatilité de la monnaie de certains pays latino-américains, les difficultés pour rapatrier les bénéfices depuis des nations comme le Venezuela [18] : autant de problèmes qui poussent la compagnie téléphonique à revoir sa stratégie.

Dorénavant, le nouveau président directeur général du groupe, José María Álvarez-Pallete, veut se concentrer sur ses principaux marchés (Espagne, Royaume-Uni, Allemagne, Brésil) en désinvestissant massivement en Amérique latine ou en y cherchant de nouveaux associés pour renflouer les caisses [19]. Il faut dire que la dette accumulée par la firme est en effet considérable (42 milliards de dollars) et que les défis à relever sont nombreux dans un panorama économique, politique et technologique changeant [20].

Le plus dur est peut-être à venir, néanmoins. On apprenait en effet au mois de septembre 2020 que l’opérateur téléphonique allemand Deutsche Telekom souhaitait profiter de la faiblesse de l’action de Telefónica (moins de 2,90 euros à l’heure actuelle) pour s’emparer de la majeure partie de son capital. Et pourtant, l’entreprise germanique est moins puissante que sa consœur ibérique ! [21] Si ce mouvement se confirmait, il s’agirait d’un camouflet pour tout un pays tant Telefónica est devenue, en près de cent ans d’histoire, synonyme de la réussite de l’Espagne au niveau international.

 

[1] Klein, Nicolas, « L’Espagne, un acteur majeur des séries télévisées », Conflits, 5 septembre 2020.

[2] Harkema, Leslie, « «Felices años veinte?»: Las chicas del cable and the iconicity of 1920s in Madrid » in George Jr., David et Tang, Wan Sonya (éd.), Televising Restoration Spain: history and fiction in twenty-first-century costume dramas, New York : Palgrave Macmillan, 2018, pages 221-239.

[3] García Algarra, Francisco Javier, Creación en prensa de la marca Telefónica en su período formativo, Madrid : Presses de l’Université nationale d’Éducation à Distance (UNED), 2013, page 1.

[4] Voir le site officiel de la Fondation Telefónica : https://www.fundaciontelefonica.com.

[5] Voir la page « Historia » sur le site officiel de Telefónica : https://www.telefonica.com/es/web/about_telefonica/historia.

[6] « El expresidente de Telefónica Juan Villalonga aparece en Los Papeles del Paraíso », El Diario, 7 novembre 2017.

[7] Muñoz, Ramón, « César Alierta deja el consejo de Telefónica en el que ha estado 20 años », El País, 5 mai 2017.

[8] « Otros datos de interés sobre Telefónica » in Atlas de Marcas Renombradas, Madrid : Foro de Marcas Renombradas, 2013.

[9] Abril, Inés, « América Móvil supera a Telefónica en Bolsa y alcanza el cuarto puesto mundial », Cinco Días, 8 juillet 2010. Voir également Informe de gestión consolidado – 2019, Madrid : Fondation Telefónica, 2020, pages 22-60.

[10] Orgaz, Cristina, « Por qué Telefónica decidió desprenderse de la mayor parte de su negocio en América Latina », BBC Mundo, 29 novembre 2019.

[11] Lorenzo, Antonio, « España dibuja un mapa del 5G exclusivo para urbanitas », El Economista, 4 octobre 2020.

[12] Klein, Nicolas, « L’Espagne et la Chine, des relations encore à construire », Conflits, 29 février 2020.

[13] « MásMóvil desbanca a Euskaltel como cuarto operador principal de telefonía fija », Cinco Días, 14 décembre 2019.

[14] Lorenzo, Antonio, « La telefonía móvil española cumple 25 años de feroz competencia », El Economista, 15 décembre 2019.

[15] « España consolida la digitalización con una clara predilección por el smartphone », site officiel de la compagnie Deloitte.

[16] « Telefónica, en mínimos de los últimos 25 años », Estrategias de Inversión, 21 septembre 2020.

[17] Millán Alonso, Santiago, « Cellnex supera en capitalización bursátil a Telefónica por momentos », Cinco Días, 3 juillet 2020.

[18] Taylor, Daniel, « ¿«Quo vadis» Telefónica? Pallete en un brete si la acción no sube en bolsa », Estrategias de Inversión, 23 septembre 2020.

[19] Lorenzo, Antonio, « Telefónica escuchará ofertas por ocho de sus filiales latinoamericanas », El Economista, 27 novembre 2019.

[20] Orgaz, Cristina, op. cit.

[21] « Pérdida de soberanía », OkDiario, 1er octobre 2020.

 

À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).
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