<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Lire les classiques. La guerre du Péloponnèse, Thucydide

11 décembre 2019

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Statue de Thucydide devant le Parlement à Vienne. Auteur : Eye Ubiquitous / Rex Fe/REX/SIPA Numéro de reportage : REX40192629_000001
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Lire les classiques. La guerre du Péloponnèse, Thucydide

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La géopolitique, étude des rivalités de pouvoirs et d’influences, apparaît comme fille des pensées de Thucydide. Les conflits opposant Sparte à Athènes illustrent, plus qu’aucun autres, la réalité des rapports de forces qui perdurent encore aujourd’hui à échelle globale, ce qui démontre la réalité de ce concept à travers le temps.

 

La géopolitique commence et se termine avec Thucydide. Dans son histoire de la guerre entre Sparte et Athènes, il a tout dit, tout présenté des affrontements stratégiques, des jeux d’alliance, de l’économie et du droit, de la guerre culturelle et des retournements d’alliance. « Il avait prévu que ce serait une grande guerre et qu’elle aurait plus de retentissement que tous les conflits antérieurs » écrit-il dans son prologue. Mais pouvait-il prévoir que son texte allait nourrir la pensée stratégique durant des millénaires ? Il n’a pas l’aura mythologique d’Homère ni la naïveté enchanteresse d’Hérodote. On ne retrouve pas chez lui les chœurs et les sacrifices de la tragédie grecque, ni les tentatives d’explications de l’homme et de la nature de Platon et d’Aristote. Il n’y a ni Épidaure ni le Lycée dans son œuvre. Mais il y a Alcibiade et sa désastreuse expédition de Sicile, Périclès et son éloge des morts d’Athènes, qui est le panégyrique de la ville de l’Attique, il y a sa façon presque détachée de raconter son échec face à Brasidas et son ostracisme d’Athènes. Felix culpa qui permis au général de se faire historien et de nous raconter cette guerre essentielle que nous ne connaissons que par lui. Il est pourtant absent de L’École d’Athènes, la fresque vaticane où Raphaël a peint tous les grands noms du génie grec, alors qu’y figure Xénophon, qui acheva l’œuvre du maître après sa mort.

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Jacqueline de Romilly a dédié sa vie à l’œuvre de Thucydide.

Pourquoi une telle absence ? N’était-il pas assez philosophe, pas assez écrivain, pas assez astrologue ? Ou bien était-il trop réaliste, trop direct, trop logique ? Il nous présente l’humanité telle qu’elle est, la guerre telle qu’elle est, avec ses retournements d’alliance, ses échecs, ses massacres et la défaite finale d’Athènes qu’il est bon d’aimer alors que l’on ignore Sparte. Avec Thucydide, on ne plonge pas dans la beauté des idées, mais dans la réalité de ce que lui l’Athénien a vécu, vu et compris : la force, la brutalité, la grandeur et la mort.

Cette lecture ne laisse pas indemne, comme il le dit lui-même dans un poème de l’Anthologie palatine où on lui prête ces propos : « Mon ami, si tu es lettré, prends-moi dans tes mains ; mais si tu es tout à fait profane dans les arts des Muses, laisse là ce que tu ne saurais comprendre. Car je ne suis pas accessible à tous, et bien peu de gens admirent Thucydide, fils d’Oloros, de la race des Cécropides. » Est-ce un hasard alors si c’est le xxe siècle qui semble l’ajouter à l’école d’Athènes ? Carl Schmitt le cite et l’analyse dans son Nomos de la terre, Jacqueline de Romilly s’en est éprise dans son adolescence et n’a cessé de vivre avec lui, Graham Allison définit « le piège de Thucydide » et y voit le combat à venir des États-Unis et de la Chine. Alors que les études antiques ont presque disparu de la formation de la jeunesse de France, alors que la dernière réforme Blanquer du programme d’histoire ne laisse que douze heures aux secondes pour étudier la Grèce, Rome et le Moyen Âge, lire Thucydide est plus que jamais essentiel pour se plonger dans cette Méditerranée grecque qui est notre origine et ce texte majeur qui raconte beaucoup de l’homme.

Comment ne pas voir dans le dilemme d’Épidamne et de Corcyre une synthèse fulgurante de l’histoire politique de nombreux pays, passés et actuels ? « À la fondation d’Épidamne participèrent des Corinthiens. Avec le temps, la ville devint puissante et peuplée ; mais des révolutions intérieures s’y produisirent pendant de longues années et, à la suite d’une guerre contre les Barbares du voisinage, les habitants périrent et perdirent une partie de leur puissance. Enfin le parti démocratique d’Épidamne exila les aristocrates. Ceux-ci revinrent avec les Barbares et commirent sur terre et sur mer des actes de brigandage contre ceux qui étaient demeurés dans la ville. » En quelques lignes, tout est dit de la naissance d’une cité et de sa chute, des luttes civiles et des démagogies politiques, du soutien de l’étranger à des fins de courte vue politique et des conséquences à long terme. Et de cette bataille de cette cité de l’Adriatique, le point d’ignition de la guerre de la Grèce contre elle-même. En quelques lignes, c’est tout l’homme politique qui est explicité. Voilà pourquoi il faut lire les classiques.

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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