70 livres, des cours et des conférences, des centaines d’articles. Gérard Chaliand fut un grand voyageur et, surtout, un grand travailleur. Arnaud Blin a travaillé à ses côtés pour la rédaction de plusieurs ouvrages. Il revient sur les méthodes de travail et l’application de Gérard Chaliand.
Gérard Chaliand fut un auteur prolifique avec environ soixante-dix titres à son actif, étalés sur presque autant d’années. Il débute dans la poésie avec un recueil salué par André Breton – excusez du peu – ! et il s’essaiera – j’oserai dire s’amusera – dans divers genres, y compris le théâtre, la littérature de jeunesse et même la gastronomie. Mais ce sont ses écrits politiques et ses études historiques qui allaient meubler les rayons des librairies et des grandes bibliothèques. J’eus la chance de travailler sur quatre ouvrages avec lui, dont trois signés ensemble, ainsi que sur une revue, Puissances et Influences, éditée avec l’historien et stratégiste François Géré. Ainsi ai-je pu observer de près l’approche intellectuelle et la méthode de travail de Gérard Chaliand et apprécier son travail en équipe, sachant combien l’écriture d’un ouvrage à plusieurs peut-être potentiellement source de tensions et même de conflits.
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J’étais encore étudiant en sciences politiques aux États-Unis lorsque Gérard Chaliand me contacta pour l’aider à publier son Anthologie de la stratégie (Bouquins) en anglais pour l’université de California Press. Il s’agissait pour moi de récupérer les textes en anglais qui figuraient dans l’anthologie et d’éditer les présentations à ces textes. Déjà, je pus constater l’approche directe et pragmatique de Gérard : ses instructions étaient claires et précises et, à partir du moment où l’on s’entendit sur le mode opératoire, il me fit entièrement confiance sans intervenir subrepticement pour un oui ou pour un non. Peu de temps après cette entrée en matière, il me contacta à nouveau, mais pour un projet beaucoup plus sérieux et ambitieux : la rédaction d’un dictionnaire de stratégie que l’éditeur belge Complexe désirait publier. N’étant pas certain d’être à la hauteur, j’hésitais, mais je me laissai finalement convaincre.

Gérard Chaliand en 2004.
Gérard Chaliand était alors au fait de sa notoriété, j’étais totalement inconnu. Pourtant, il me traita d’égal à égal et nous avons signé un contrat à deux, où mon nom allait figurer sur la couverture à côté du sien. Comme toujours avec Gérard Chaliand, le contrat stipulait une date de remise assez courte qui nécessitait un travail soutenu. Et c’est là que je découvris véritablement sa méthode, et son extraordinaire capacité de travail. Cela commença par une période de réflexion et d’échanges intenses devant nous permettre de bien définir les objectifs et de bien cerner le champ d’étude avec l’élaboration des entrées, la longueur des articles, le type d’informations fournies et la nécessité de maintenir un équilibre entre un travail sérieux et accessible à un public élargi. Gérard voulait produire un ouvrage original qui ne soit pas focalisé sur le monde occidental, où la réflexion stratégique primerait sur les relations historiques et biographiques traditionnelles.
Plutôt que d’écrire ensemble à deux mains, nous nous sommes réparti la tâche et avons décidé de contacter quelques experts pour rédiger certains articles plus longs. Ces séances de travail se faisaient sur trois ou quatre jours, autour d’un repas ou d’un feu, lors de longues marches dans la campagne et autour de cartes et de documents étalés sur une table ou sur le sol. Toujours, il voulait visualiser, sentir la chose, la toucher. Avec Jean-Pierre Rageau, ils avaient révolutionné la manière dont on regarde les cartes géopolitiques. Quel que soit le thème traité, il aimait travailler avec des outils visuels et il nous astreignait systématiquement à un exercice cartographique poussé qui servait à poser la problématique. La bonne humeur était de rigueur durant ces séances de travail et nos conversations étaient alimentées par d’innombrables anecdotes, souvent vécues, qui illustraient les thématiques que nous traitions.
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C’était aussi quelqu’un qui avait besoin de bouger et son énergie physique était impressionnante, tout en allant de pair avec son bouillonnement intellectuel. On sait désormais l’impact positif que peut avoir l’exercice sur le cerveau et il en était arrivé à la même conclusion de manière intuitive. Sa grande culture, son expérience du terrain, son histoire personnelle insufflaient un caractère particulier à tout ce qu’il entreprenait. Son regard était à la fois intérieur et extérieur, son approche universaliste, avec une volonté de comprendre et de mettre en perspective toutes les parties, pas seulement celle des vainqueurs des élites, ou de ceux qui ont le monopole de l’écriture.
J’ajouterai qu’il avait une sainte horreur du jargonnage et d’une théorisation excessive et, bien qu’il ait consultée tous les ouvrages, articles et sources primaires qu’on pouvait trouver, il s’interdisait d’alourdir ses textes de centaines de notes de bas de pages destinées à impressionner le monde académique. Il s’en tenait aux sources qu’il avait vraiment utilisées.
Certains universitaires lui reprochèrent de ne pas appliquer leurs normes, mais il maintint toujours le cap qu’il s’était fixé. En tout état de cause, les plus grands reconnaissaient son originalité et la force de son propos. Son indépendance professionnelle et son dédain pour la société de consommation lui donnaient une grande liberté qui lui permettait de traiter toutes les thématiques qui l’intéressaient sans se soucier de crever les frontières de l’ultraspécialisation. En retour, ses connaissances à la fois diverses et approfondies lui permettaient de faire des comparatifs originaux entre les époques, les cultures et les aires géographiques.
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Une fois la feuille de route établie, Gérard Chaliand exigeait un rythme de travail élevé qui, dans son cas, pouvait atteindre jusqu’à 80 ou 90 heures de travail par semaine, parfois même plus. Mais il se gardait toujours un espace pour l’exercice physique. Lui-même écrivait à la main, puis il effectuait ses corrections sur le manuscrit originel avant de le faire saisir à la machine ou sur ordinateur. Je fus singulièrement frappé, moi qui travaillais sur ordinateur avec des corrections perpétuelles, de voir combien ses textes étaient déjà presque parfaits dès le premier jet.
Sur tous les thèmes liés à la géopolitique ou à l’histoire de la guerre et de la paix, Gérard Chaliand appartenait résolument à l’école dite réaliste bien que politiquement, il fut un homme de gauche. Quand bien même la vision réaliste n’est pas incompatible avec une sensibilité de gauche, elle est plus souvent associée à certains conservatismes, mais, dans son cas, sa vision sans concession de la dureté des rapports de forces ne l’empêchait pas de désirer un monde plus juste et moins cruel envers les faibles. La phrase qui, pour lui résumait cet état de fait était celle qu’avait prononcée Brennus lors du sac de Rome (390 av. J.-C.) : « Malheur aux vaincus ! » L’énergie qu’il déploya notamment pour la cause kurde, durant des décennies, atteste de cet engagement.
Dans le domaine de la grande politique, ses auteurs préférés étaient Thucydide, Kautilya et Machiavel et plus près de nous, Hans Morgenthau et Raymond Aron, pour ne citer que les plus emblématiques. Mais il admirait par-dessus tout Shakespeare, qui, selon lui, avait compris mieux que quiconque l’essence du pouvoir, ainsi que d’autres auteurs de fiction, comme Cervantès ou Joseph Conrad, sans parler des épopées comme l’Iliade, le Mahâbhârata, l’Histoire secrète des Mongols et d’autres textes moins connus qu’il fit publier dans diverses anthologies.
Il aimait aussi certains auteurs méconnus, comme Bernal Diaz del Castillo, auteur d’une remarquable relation de la conquête du Mexique, mais longtemps méprisé parce que d’origine modeste et simple soldat et qu’il considérait comme un héritier du grand Thucydide. Sans l’exiger formellement, il s’attendait à ce que j’aie lu pour ma part tous ces auteurs fondamentaux et, a contrario, ne portait aucun intérêt à ce qui avait pu être publié, par exemple sur la « théorie des relations internationales ». Ayant pour ma part été plongé préalablement dans ce monde parallèle, j’ose dire qu’il n’avait pas complètement tort…
Après la publication du dictionnaire, finalement sorti chez Perrin, nous avons travaillé à nouveau sur deux autres ouvrages, un essai politique sur les faucons de George W. Bush qui, je pense, annonçait les désordres qui suivirent l’aventurisme de cette présidence (America is Back : les nouveaux césars du Pentagone) et, surtout, une Histoire du terrorisme.
À vrai dire, j’étais réticent au départ à me lancer dans un nouveau mégaprojet de plusieurs centaines de pages. Gérard Chaliand sut à nouveau me convaincre de le rejoindre dans cette aventure. Lui-même était l’un des pionniers des études sur le terrorisme, qu’il avait abordées via le prisme de la guérilla, dont il était alors considéré comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux, sinon le meilleur. C’était un thème sur lequel nous avions travaillé ensemble dans le cadre de la revue que nous avions créée et, depuis les attentats du 11 septembre, c’était alors LE sujet phare des études géopolitiques. La thématique était néanmoins beaucoup plus étroite que pour le dictionnaire, mais les délais de remise, encore une fois, étaient serrés.
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Toujours désireux de maintenir son indépendance, Gérard Chaliand n’avait pas cherché à profiter de la manne que constituaient alors les études sur le terrorisme, le gouvernement américain, entre autres, ayant alors alloué des budgets fantasmagoriques à l’étude du phénomène. Face au vent de panique qui avait suivi les attentats, Gérard Chaliand restait mesuré quant à l’impact réel du terrorisme islamiste et il refusa de se laisser entraîner dans la psychose du « terrorisme nucléaire » dont il estimait le risque quasiment nul, ce qui fut confirmé par la suite. Dans le même ordre d’idées, il comprit immédiatement que le projet des néo-conservateurs au Moyen-Orient était voué à l’échec. C’est pourquoi l’idée d’écrire un livre sur l’histoire du terrorisme lui sembla être le meilleur moyen de remettre le phénomène en perspective et aussi, à travers son évolution sur le long terme, d’en expliquer les tenants et les aboutissants, ainsi que les limites.
Notre modus operandi de travail étant désormais bien rodé, nous nous sommes réunis tous les deux pendant une dizaine de jours afin de bien définir notre feuille de route. Comme à son habitude, il fit appel à une poignée de spécialistes pour rédiger certains chapitres, comme Philippe Migaux pour le terrorisme islamiste ou Ariel Mérari pour la « théorie du chaos ». La difficulté de cet ouvrage tenait au fait qu’il s’agissait d’une étude historique couplée à une analyse politique et il s’ingénia à ce que je garde toujours cet objectif en vue. Son expérience de terrain dans les guérillas fut essentielle pour bien appréhender les ressorts de la guerre psychologique dans les conflits asymétriques. Comme il aimait à le souligner, si la guérilla est l’arme du faible, le terrorisme est l’arme de l’extrêmement faible.
Le livre terminé – dans les délais – sorti en librairie le jour même des attentats de Madrid de 2004, nous eûmes à faire face à un véritable raz de marée médiatique qui me permit d’observer de près un autre aspect de l’homme, que certes je connaissais, mais de loin : son extraordinaire talent pour la communication. Il nous arriva à cette époque de faire une dizaine d’émissions ou d’entretiens en une seule journée et plus je fatiguais, plus lui-même semblait galvanisé par ce tourbillon. C’est lors de ces discussions – parfois tendues, car il aimait bien provoquer ses interlocuteurs – sur les plateaux de télévision ou radiophoniques, ou face à un public, qu’il pouvait étaler toute l’étendue de ses connaissances et gratifier son audience de l’acuité de ses analyses, dans un style flamboyant où se mêlaient son dynamisme physiologique et son agilité intellectuelle. Pour tout dire, quel spectacle !
Mais finalement, qu’est-ce qui le distinguait des autres analystes et « géostratèges » ? J’ai mentionné sa grande culture, mais, surtout en France, il n’était pas le seul à posséder un solide bagage culturel. En revanche, son expérience du terrain était incomparable : il avait passé des années à crapahuter sac à dos, parfois un pistolet mitrailleur en bandoulière, aux quatre coins du monde avec ces « irréguliers » comme il aimait à les appeler. Il ne se contentait pas de passer quelques jours avec ces guérilleros, mais des semaines, voire des mois entiers. Il avait connu les grands chefs de ces guerres particulières, d’Amilcar Cabral à Ernesto « Che « Guevara.
Ce vécu lui donnait une sensibilité supérieure, mais aussi un recul et il ne se laissa jamais bercer naïvement par les idéologies du XXe siècle, quand bien même il fut un fer de lance de la décolonisation. C’est dans ce sens que j’ai souvent vu des parallèles entre Gérard Chaliand et Raymond Aron, même si l’un et l’autre provenaient d’horizons intellectuels très différents. Et c’était donc là son autre grande force, de ne jamais se laisser entraîner, pour quelque raison, idéologique ou personnelle, sur ces chemins hasardeux où se perdaient souvent ses contemporains, par naïveté ou par faiblesse, par paresse ou par ambition, par exaltation ou par déception. C’est avec cette rigueur morale et intellectuelle qu’il appréhendait des phénomènes complexes, comme la guérilla et le terrorisme, la guerre psychologique et les conflits asymétriques.
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