Nuages noirs sur la Tunisie

26 septembre 2019

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : La fantasia et la mer. Une image pour touristes de la Tunisie éternelle. Et du passé ? (c) Pixabay
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Nuages noirs sur la Tunisie

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Les élections présidentielles en cours et la mort concomitante de l’ex-Président Ben Ali mettent en lumière, en ce moment, la Tunisie. De tous les articles parus récemment sur ce thème, dont beaucoup sont purement descriptifs et restent à la surface des choses, l’un des meilleurs est, sans conteste, celui d’Hakim El Karoui du 16/09 pour L’Opinion, car il met bien en exergue les faiblesses du régime tunisien et les dangers auxquels il va être confronté, et aussi certaines des causes ayant conduit à la situation actuelle.


Difficultés institutionnelles et économiques

Pour ce qui est des faiblesses et des dangers, El Karoui montre qu’ils sont de deux ordres : institutionnels d’abord, économiques ensuite, les seconds découlant des premiers.

Concernant les institutions, il rappelle que « la loi électorale comme la Constitution ont été élaborées pour empêcher l’apparition d’une majorité claire » : un système type IVe République, régime d’assemblée donc plus que régime parlementaire (où le rôle du Parlement n’est pas de diriger ou même de gouverner, mais d’équilibrer et limiter les pouvoirs d’un exécutif fort). L’une des conséquences de ce choix, dit encore El Karoui, c’est le « brouillage total de tous clivages politiques » et le fait que l’élection « n’a permis de structurer aucun débat de nature politique ».

Connaissant très bien la Tunisie par mon épouse (apparentée à l’ancien Président Caïd Essebsi), je visite ce pays depuis près de 40 ans, et je me souviens, entre autres choses, des discussions interminables de la Constituante, comme si le temps, l’économie et les urgences avaient comme par magie disparu.

Il résulte de ce laxisme politique, rappelle El Karoui, une situation économique catastrophique : la dette de l’État a augmenté chaque année de 20% depuis 2011, le budget de l’État a été multiplié par 2, le PIB par tête a baissé entre 10 et 15%. El Karoui conclut en disant que, coincée qu’elle est entre d’un côté le besoin de soutenir la consommation pour répondre aux attentes sociales, et de l’autre celui de rembourser la dette, « l’heure de vérité approche pour la Tunisie », avec à la clef la nécessité d’un « programme d’ajustement structurel massif », en d’autres termes, un régime au pain sec et à l’eau pour longtemps pour les Tunisiens.

Si Béji Caïd Essebsi, qui était un avocat de formation, mais un diplomate de cœur et d’esprit, avait su conserver une certaine marge de manœuvre dans ce système compliqué et peu verticalisé, il n’en restait pas moins vrai que, selon l’expression d’un ami tunisien, la Tunisie restait jusqu’ici « un funambule sur un fil, qui n’est pas encore tombé ». Béji avait été capable, par deux fois (à la tête du gouvernement provisoire, puis à la tête de l’État), de « sauver les meubles », mais pas, son âge en étant sans doute aussi une cause, de dessiner un avenir pour le pays, ni d’y entraîner les siens.

Un pays aux nombreuses contradictions

Aujourd’hui, l’illusion et le funambule tombent, et le pays se retrouve devant ses contradictions :
– La bourgeoisie tunisienne a toujours eu un tropisme fortement marqué pour l’Europe, plus que pour son propre continent. À l’époque de Bourguiba déjà, les amis tunisiens se plaignaient amèrement et sans cesse du manque de liberté, ce qui était vrai certes, comparé aux démocraties occidentales. Mais ce faisant, ils oubliaient à quel point ils étaient bien lotis s’ils acceptaient de se comparer, sur le plan institutionnel comme économique, à n’importe lequel des autres régimes africains ou proche-orientaux. Leurs critiques sous Ben Ali étaient tout à fait les mêmes, ne faisant pas le « distinguo » occidental d’ailleurs entre le « gentil » Bourguiba socialiste, et le « méchant et corrompu » Ben Ali pas socialiste, et n’oubliant pas que Bourguiba avait très bien su, en son temps, faire tirer sur la foule et emprisonner et assassiner ses opposants…

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– Si la construction de l’État tunisien moderne doit sans conteste être attribuée à Bourguiba, et c’était une réussite, il n’en reste pas moins que toutes ses tentatives de développement économique, d’essence socialiste, ont été de cuisants échecs, et que si « miracle tunisien » il y a eu, à un certain moment, il n’est pas dû à Bourguiba, mais à Ben Ali. Ce dernier a su privatiser le système bancaire, attirer les capitaux étrangers, développer le tourisme, assurer la sécurité, maîtriser l’inflation, en d’autres termes mettre les Tunisiens au travail dans l’ordre et la méthode et leur rendre une bonne part des fruits économiques, même s’il s’est servi au passage, c’est incontestable. Le moindre de ses mérites n’était pas, d’ailleurs, d’avoir commencé la modernisation par l’agriculture, et d’avoir ainsi rendu le pays, en dix ans, autosuffisant dans ses besoins de base, en lait en particulier. Si l’Occident n’a su voir que la « répression » (assez modeste comparée à d’autres pays, certains opposants, je ne le sais que trop bien, ayant même pu être, à l’époque, interviewés dans leur cellule par des TV occidentales…), le bilan global de Ben Ali, sur sa période de règne, n’a pas été négatif, loin de là.

Le bilan positif de Ben Ali

Il a d’abord véritablement sauvé son pays au moment de sa prise de pouvoir en 1987 (il faut rappeler que, à cette époque, les Tunisiens ne craignaient pas moins qu’une guerre civile, à cause des tensions politiques internes dues à la déliquescence totale du pouvoir bourguibien). Il a ensuite garanti à son pays, pendant près de 25 ans, un taux de croissance moyen de près de 5%, une performance miraculeuse pour ce petit pays émergent aux gens intelligents, mais avec bien peu de ressources. Pendant toute cette période, et jusqu’à ce que les images fortes de la révolution ne le discréditent, il avait gardé une forte popularité auprès du « petit peuple » tunisien. C’est probablement encore le cas aujourd’hui chez beaucoup d’entre eux, et peut-être plus que jamais [simple_tooltip content=’Voilà ce que disaient ouvertement les chauffeurs de taxi, deux ans à peine après la révolution : « À l’époque de Ben Ali, nous avions du travail, nous n’en avons plus. Nous avions du tourisme, nous n’en avons plus. Nous avions de la sécurité, nous n’en avons plus. Nous n’avions pas d’inflation, maintenant, nous ne pouvons plus acheter nos pièces détachées importées. Concluez vous-même… ». Je m’étais permis de rappeler ces conversations à mon grand ami Ahmed Mestiri, l’historique et magnifique chef de l’opposition à Bourguiba. Il m’avait répondu : « Il faut toujours écouter ce que dit le peuple ».’]1[/simple_tooltip] (*). Je m’étais permis de rappeler ces évidences, à l’époque, à Jalloul Ayed, mon ami et Ministre des Finances du premier gouvernement de Caïd Essebsi. Il ne m’avait pas violemment démenti…

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– Si Ben Ali a modernisé le système économique tunisien, autrefois inefficace et socialiste, il ne l’a pas totalement transformé, conservant en particulier (tout en limitant son influence) la présence tutélaire de l’UGTT, le grand syndicat national, un véritable « État dans l’État ». Avec la révolution, le pouvoir de l’UGTT n’a pas diminué, bien au contraire. Dans beaucoup de secteurs, ni la production ni la productivité n’ont retrouvé leur niveau de 2009. La Compagnie des phosphates de Gafsa, par exemple, a vu sa production chuter de 8 millions de tonnes en 2009 (5e producteur mondial) à 5 millions de tonnes en 2014 (8e producteur mondial). La vérité est là : la Tunisie n’a plus de projet politique, plus de chef, et elle ne travaille plus.

Le Printemps arabe a tué la Tunisie

La conclusion de tout ceci, c’est qu’Hakim El Karoui n’a pas le courage d’aller jusqu’au bout de son raisonnement ni aucun commentateur non plus. S’ils reconnaissent, plus ou moins ouvertement, que les « beaux jours » du pays sont finis pour longtemps, et qu’il aura « du mal à sortir de l’ornière », façon pudique de dire qu’il est fichu, aucun n’ose dire la vérité, à savoir que l’on a tué la « poule aux œufs d’or », que le « miracle tunisien » est bel et bien mort, et que c’est la révolution qui l’a tué. Ils sont incapables, on comprend bien pourquoi, de regretter les causes dont ils décrivent si bien les conséquences funestes, puisqu’ils en ont été, presque tous, les instigateurs (à l’exception notable, il est vrai, d’Hubert Védrine, beaucoup plus circonspect sur les « printemps arabes » que la plupart des analystes).

– les élites politiques tunisiennes ont préféré, imitant ainsi notre IVe République, assurer leur avenir et leurs petites combines, plutôt que de s’entendre sur la nécessité impérieuse d’une constitution capable de produire un chef pour entraîner le pays.

– les élites bourgeoises ont rêvé, croyant ou faisant semblant de croire que l’on pourrait calquer le système politique sur le système occidental, et oubliant que si leur tropisme à eux était bien tourné vers nous, celui de tout le reste du « pays profond » ne l’était pas.

– les élites occidentales, bien plus préoccupées par leur image que par la vérité, leur ont vendu, avec force propagande, l’idée romantique comme quoi la révolution entraînerait « naturellement » la liberté et la richesse, et qu’un jour, aux cris de « démocratie », on danserait dans des rues où le lait et le miel couleraient sans travailler. Tous ces marchands de sable, on ne les entend plus beaucoup, aujourd’hui, se mobiliser pour que les capitaux privés s’implantent en masse dans ce pays « libéré »…

– le peuple tunisien l’a cru aussi. Si les élites bourgeoises s’en sortiront, comme toujours, parce qu’elles ont de l’argent et des relations, ce sont eux, les petits, qui paieront le prix fort de l’ajustement structurel, alors que tous les autres détourneront le regard en disant « tellement dommage… mais nécessaire ! ». Et que dire si demain, toujours en embuscade, ce sont les islamistes, et les mafias dans leurs bagages, qui remportent la mise ? Tous ces vautours ont le temps, ils attendent…. Plus dure encore sera la chute.

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Ce qu’il aurait fallu faire, plutôt que de « corneriser » Ben Ali (ce qui, en plus, était d’une stupidité géopolitique totale) jusqu’à ce que son régime saute, c’était de le forcer à l’ouverture politique et au multipartisme, comme cela avait déjà été tenté sous Bourguiba, notamment par le ministre Ahmed Mestiri au Congrès du PSD à Monastir en 1971. L’évolution plutôt que la révolution. Mais nos « belles âmes » intellectuelles occidentales avaient tant besoin de se mettre en valeur, d’affirmer les « droits de l’homme » au mépris des réalités, et nos plateaux TV étaient si accueillants…

L’histoire de la révolution tunisienne est une tragédie où un pays et son peuple sont sacrifiés sous nos yeux. Ils vont le payer durant longtemps. Qui aura le courage de le dire, au moins pour servir d’exemple à d’autres ?

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À propos de l’auteur
François Martin

François Martin

Consultant et conseiller municipal. Il est membre du fond de recherche Amitié Politique
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