<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « Un atlas est un manifeste » – Entretien avec Jean-Baptiste Noé

14 octobre 2026

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« Un atlas est un manifeste » – Entretien avec Jean-Baptiste Noé

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  • Jean-Baptiste Noé publie un atlas qui rassemble et réordonne les cartes parues dans Conflits, précédées d’une longue introduction sur la méthode géopolitique.

  • Son pari est à rebours d’un genre réputé neutre : un atlas n’a d’intérêt que s’il prend parti.

Jean-Baptiste Noé, Atlas géopolitique 2027. Puissances et fractures, L’Artilleur, 2026, 19,90 €

Propos recueillis par Mattéo Charton

Les atlas de géopolitique sont nombreux en librairie. Qu’est-ce qui justifiait d’en ajouter un ?

Jean-Baptiste Noé : Quand mon éditeur, avec qui j’avais déjà publié plusieurs livres, m’a proposé l’idée d’un atlas, ma première réaction a été de me demander ce que nous pourrions bien apporter de plus : les tables des libraires en sont couvertes. Et puis la réponse est venue, et elle tient en un mot : un regard.

Prendre des cartes et les publier les unes à la suite des autres donne un album, pas un atlas. Un atlas est ordonné. Il y a une manière de classer les cartes, de les ordonnancer, et ce classement dit quelque chose d’une pensée. Il révèle ce que l’on tient pour central et ce que l’on relègue. À partir de là, l’ouvrage devenait possible, parce qu’il devenait nécessaire. Cet atlas est un manifeste : il dit ce que nous pensons être la géopolitique, comment elle s’analyse et comment elle se pratique.

Vous conservez pourtant le classement par continents, qui est la convention du genre.

Sans surprise, oui : Europe, Asie, Moyen-Orient, Afrique, Amériques. C’est un cadre très formel et très contraint. Mais c’est justement ce qui m’intéresse dans l’exercice. À l’intérieur d’une contrainte aussi rigide subsiste un espace de liberté, et cet espace, c’est notre vision géopolitique.

Elle se voit à ce que nous avons cartographié. Nous répétons à Conflits que la géopolitique n’a rien à voir avec le commentaire d’actualité internationale, et qu’elle travaille à plusieurs échelles. Vous trouverez donc beaucoup de cartes sur la France, des cartes sur la criminalité et sur les mafias, sur les entreprises et la géoéconomie, sur la culture, sur la religion. Le champ couvert est bien plus large que celui des atlas habituels.

L’autre décision tient à la place de la France. Nous l’avons mise dans tous les continents. C’est le pays de treize fuseaux horaires, et cette présence mondiale, nous avons voulu la matérialiser : chaque chapitre continental s’ouvre par des cartes qui traitent de la France dans ce continent.

Pourquoi la carte occupe-t-elle une place aussi centrale dans votre manière de travailler ?

Parce qu’il n’y a pas de géopolitique sans carte. Dans le mot lui-même, il y a la géographie. Mais la carte fait deux choses à la fois, et c’est là que le sujet devient intéressant. Elle nous présente le monde, et elle est en même temps un objet que nous avons construit.

Une carte ne descend pas du ciel. Elle prend des éléments, des informations, et ces informations, quelqu’un les a triées et choisies. Toute carte est donc déjà l’expression d’une pensée humaine, d’une problématique, de quelque chose que l’on veut démontrer. On s’appuie sur des faits, bien sûr, on ne démontre pas n’importe quoi ; mais dans ces faits on a sélectionné. La carte est un discours en tant que tel.

« Toute carte est déjà l’expression d’une pensée humaine, d’une problématique, de quelque chose que l’on veut démontrer. La carte est un discours en tant que tel. »

Chaque carte raconte donc quelque chose, et l’ensemble raconte autre chose ?

C’est exactement cela, et j’y pense souvent sous la forme d’une comparaison avec la bande dessinée. Les albums d’Hergé obéissent toujours à la même construction, parce qu’ils paraissaient d’abord par planches hebdomadaires. Chaque planche est indépendante des autres et raconte une histoire à elle seule. Et ces planches mises bout à bout, une par semaine, cinquante-deux par an, ce qui donne à tous les albums le même format, finissent par raconter une autre histoire, plus vaste.

Une carte fonctionne de la même façon. Elle se lit seule, et l’ensemble des cartes, avec l’introduction et la conclusion qui les encadrent, raconte une grande histoire.

Reste le texte. Dans un atlas, le lecteur regarde les cartes, c’est le but du livre, et le texte passe un peu au second plan. C’est frustrant pour celui qui l’a écrit. Mais ce texte met des mots sur les cartes, il en donne l’explication, et il participe pleinement de la démonstration.

Vous inscrivez-vous dans une filiation ?

On écrit toujours par rapport à ceux qui nous ont précédés. Le premier à avoir publié un atlas de cette nature, peut-être même le tout premier, c’est Gérard Chaliand en 1983, et il a bouleversé la conception qu’on pouvait avoir de la discipline. Puis Alexandre de Marenches publie le sien en 1989, et c’est à ma connaissance la première fois que le terme de géopolitique est employé dans un titre d’atlas.

Ce qui m’a fasciné chez Alexandre de Marenches, c’est la date. Il écrit dans un monde où il y a l’Union soviétique et le mur de Berlin. Il publie sans savoir que le mur va tomber et que l’Union soviétique aura disparu trois ans plus tard.

Un atlas comporte donc toujours une part figée, qui est la présentation du monde tel qu’il est au moment où l’on écrit, et une ouverture vers un grand inconnu. Personne ne peut dire ce que sera le monde dans un an, dans deux ans, dans trois ans, et à dix ans certainement pas. C’est à la fois une photographie et ce que Vidal de la Blache appelait des germes de possibilités.

Quelle photographie du monde cet atlas propose-t-il ?

Celle d’un monde polarisé autour de deux axes, que j’appelle Chaosland et Technoland. Chaosland part du Mexique, traverse l’Afrique centrale et le Sahel et court jusqu’aux Philippines. C’est une zone où les États sont en pleine dissolution, avec des réseaux criminels et beaucoup de violence. Technoland, c’est la Chine de Shenzhen et de Shanghai, c’est la Silicon Valley, les voitures autonomes et les robots humanoïdes.

Nous vivons donc dans un monde où coexistent la violence extrême et l’archaïsme le plus noir — le vaudou, le sacrifice humain, la traite des êtres humains — et une avance technologique sans précédent dans l’histoire. Les deux sont contemporains l’un de l’autre, parfois à quelques heures d’avion.

« Nous vivons dans un monde où coexistent la violence extrême, l’archaïsme le plus noir et une avance technologique sans précédent. Les deux sont contemporains l’un de l’autre, parfois à quelques heures d’avion. »

Et la France, dans cette partition ?

C’est la grande question de l’ouvrage, et c’est pour cela qu’elle y est centrale. Sera-t-elle happée par Chaosland ou réussira-t-elle à s’arrimer à Technoland ? Il y a d’abord une raison toute simple à cette place : nous sommes français et nous vivons en France. Il y en a une autre, qui est que nous ne voulions pas d’un atlas ennuyeux, et qu’un livre vivant parle de ce qui concerne son lecteur. Mais il s’agit surtout d’une réflexion sur la puissance française. 2027 sera une année d’élections importantes, et l’ouvrage est aussi une projection sur les cinq années qui viennent.

Y a-t-il des choses qu’une carte ne peut pas dire ?

Beaucoup. On accorde à la carte une importance considérable, à juste titre, mais elle bute sur l’immatériel. Une pensée ne se cartographie pas, ou difficilement. La carte reflète le matériel et peine dès qu’on la sort de ce registre.

L’autre difficulté me perturbe davantage encore, et elle tient au rapport à l’espace. Un vaste espace est beaucoup plus visible qu’un petit. Sur une carte, les campagnes occupent une place sans commune mesure avec les villes, puisqu’une ville n’est qu’un point. Or c’est là qu’habite l’essentiel des populations, c’est là que se crée la richesse, c’est là que se trouve l’inventivité. Il existe donc une distorsion permanente entre la surface et l’utilité de cette surface.

Prenez le Sahel : des millions de kilomètres carrés, et il s’y passe des choses importantes. Mais pour l’avenir du monde, ce qui compte, c’est Dubaï. En Afrique même, c’est Tanger Med, c’est Mombasa. Regardez une carte du continent africain : Tanger Med n’y est pas même une tête d’épingle, alors que la ville est fondamentale pour l’Afrique, pendant que le Sahel prend toute la place. Ce problème de représentation ne se résout jamais tout à fait.

Vous insistez beaucoup sur la carte comme outil de décision. En quoi aide-t-elle à décider, dans le monde politique comme en entreprise ?

C’est ce que nous appelons la cartographie décisionnelle. D’un côté, la carte révèle. Elle produit des apocalypses, au sens propre du mot, qui veut dire révélation. Prenez une carte qui va de l’Europe à la Chine : au centre, le Kazakhstan, et l’on comprend aussitôt l’importance stratégique de ce pays. Prenez une carte des flux maritimes : l’importance de la mer Rouge et du détroit de Malacca saute aux yeux, et avec elle le fait qu’un incident dans ces régions se paie à l’échelle du monde entier. La carte montre des choses évidentes que l’on n’avait pas vues.

De l’autre côté, puisque nous l’avons construite, elle n’est pas neutre et ne s’impose pas d’elle-même. Pour qui travaille sur ces sujets dans une entreprise, l’enjeu est d’arriver à construire une carte. Pas nécessairement de maîtriser les logiciels : c’est un métier à part, le nôtre est fait par des géographes cartographes. Une feuille de papier blanc et un crayon suffisent à faire une carte.

Ce qui compte, c’est le travail qu’elle impose. Elle m’astreint à mettre une pensée sur le papier, donc à hiérarchiser. Elle m’oblige à capter de l’information et, dans cette information, à trier pour ne garder que l’essentiel. C’est un peu comme la calligraphie : il y a le blanc et il y a le noir, le plus important est le noir, mais c’est le blanc qui le met en relief. Faire une bonne carte suppose de capter énormément d’informations et d’en rejeter tout autant. En entreprise, on reçoit une masse de signaux, et tout l’enjeu consiste à en éliminer 98 % afin de ne conserver que les deux pour cent qui comptent vraiment. La carte est un travail de réduction. Je pars avec le maximum d’informations pour arriver au minimum essentiel, et cette concision apporte énormément à la pensée.

« En entreprise, on reçoit une masse de signaux, et tout l’enjeu consiste à en éliminer 98 % afin de ne conserver que les deux pour cent qui comptent vraiment. »

Vous défendez le papier et le crayon dans un métier entièrement numérisé.

Nous travaillons évidemment avec tous les outils numériques. Mais, en tout cas pour ma part, je tiens l’accès au papier et au crayon pour essentiel. D’abord parce qu’on va moins vite, ce qui oblige à réfléchir. Et puis parce qu’il existe un lien très puissant entre la main et la tête : dès qu’on gribouille, qu’on griffonne, la pensée se matérialise et se fixe.

Dessinez un pays à main levée et vous le stylisez. La France devient un hexagone, les États-Unis deviennent un grand rectangle avec un petit bout qui part faire la Floride. Vous avez déjà une appréhension de l’espace et des tailles, et vous êtes obligé de composer dans cet espace.

Le croquis est un excellent exercice, et on l’apprend très tôt : il y en a au baccalauréat, il y en a en hypokhâgne et en khâgne où l’on doit accompagner une dissertation de géographie d’un croquis. C’est aussi un langage, ce qui oblige à être clair pour vérifier qu’on a été compris. On ne s’y trompe pas impunément, pas même sur l’épaisseur d’un trait ou le choix d’une couleur. Ce qu’on appelle la sémiologie cartographique, que je suis très loin de maîtriser, c’est précisément cela : le choix des couleurs, des tailles. Un langage qui structure l’esprit.

Et tout se joue finalement sur deux éléments : le titre et la légende. Le titre, c’est la problématique — qu’est-ce que cette carte veut dire ? La légende, ce sont les informations que j’ai conservées. Faire une carte, c’est être contraint de répondre à ces deux questions.

Vous côtoyez les cartes tous les jours à Conflits. Comment la représentation cartographique a-t-elle évolué ?

Reprenez les premiers atlas, ceux des années 1980 et 1990. Ils étaient très modernes pour leur époque, et ils ont aujourd’hui quelque chose de touchant par leur naïveté — naïveté qui n’existe, bien entendu, que par comparaison avec ce que nous faisons maintenant. Ce qui a changé, c’est la maîtrise de l’outil informatique, qui permet des finesses de représentation et des choix typographiques auparavant inaccessibles.

Mais l’outil doit rester un outil, et c’est là que se joue la difficulté. L’informatique dans une carte, c’est comme les effets spéciaux au cinéma : c’est tellement fabuleux qu’on en met énormément, ça se voit trop, et ça devient indigeste. La bonne solution, au cinéma, consiste à ne pas les voir. Ils sont là, omniprésents, et le spectateur ne doit pas les repérer. C’est le travail de nos cartographes : utiliser l’informatique sans qu’elle se voie, pour ne garder que le discours.

J’ajoute une chose qui me tient à cœur. Nous avons désormais des cartes entièrement en couleur, et pourtant le noir et blanc conserve une puissance d’évocation extrêmement forte. Il oblige à être encore plus concis. On rate plus facilement une carte en noir et blanc qu’une carte en couleur, parce qu’il faut transcrire la pensée dans un format où il ne reste que deux valeurs. Il n’y en a pas dans cet atlas, et nous pourrions en faire. Je garde en mémoire les gravures de la Géographie universelle d’Élisée Reclus : tout le superflu a été éliminé, il ne reste que l’essentiel, et pourtant le paysage est là tout entier. C’est le cœur de notre travail, ce travail d’élimination pour ne conserver que le nécessaire.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.