Contraintes budgétaires obligent, les reprises sont à l’honneur à l’Opéra de Paris. Un Bal Masqué en est un bon exemple : il s’agit d’une production qui a presque vingt ans dont la mise en scène au classicisme soigné et d’une sobriété vraiment exemplaire est signée par Gilbert Deflo.
Netrebko en Amelia
Tête d’affiche d’une distribution vocale très internationale, Anna Netrebko y brille comme un diamant noir sans susciter, comme c’était encore le cas à Paris en 2023, les oppositions liées au contexte de la guerre menée par la Russie en Ukraine. À l’automne 2025, la venue de la star mondiale à l’Opéra de Zürich a provoqué l’ire de l’ambassadrice d’Ukraine en Suisse, qui n’a pas hésité à déclarer qu’Anna Netrebko « est une arme » et qu’elle est « la vitrine du Kremlin ». Toutefois, Zürich a maintenu les représentations rappelant que la Diva ne se produit plus en Russie depuis 2022. Anna Netrebko peut donc remplir ses engagements de star internationale et assurer à ce Bal Masqué l’ovation unanime de son public. Pour elle, il s’agit d’ailleurs d’une prise de rôle, puisque ce n’est qu’à l’automne dernier, à Naples, que la soprano, pourtant familière de l’opéra verdien, a fait ses débuts en Amelia. Netrebko est donc bien une « jeune » Amelia sur la scène de l’opéra Bastille, ce simple fait garantissant l’intérêt d’un Bal par ailleurs plutôt poussif pour ne pas dire tout à fait statique.
Viva VERDI !
Créé le 17 février 1859 au théâtre Apollo de Rome, Un Bal Masqué est le fruit d’une double conjoncture historique. Cette année, qui marque l’apogée de la carrière de Verdi alors au sommet de sa puissance créatrice, est aussi l’année cruciale des débuts de l’Unité italienne. Succès politico-musical, Un Bal Masqué a été surtout porté par l’immense bouffée de patriotisme qui avait envahi l’Italie depuis que Victor-Emmanuel II, soutenu par Napoléon III, avait déclaré la guerre à l’Autriche. Fait significatif de la convergence entre politique et opéra, les foules qui acclament alors le nom de VERDI, acclament en réalité un acronyme pour Viva Vittorio Emmanuele Re d’Italia ! Tout ceci est évidemment absent de l’intrigue du Bal Masqué dont le livret est le fruit de multiples transpositions. Verdi avait voulu reprendre un opéra d’Eugène Scribe Gustave III ou le Bal Masqué déjà mis en musique par Auber en 1833 et racontant l’assassinat de Gustave III de Suède par un conspirateur en 1792. Une histoire de régicide commis au beau milieu d’un bal est un magnifique sujet, d’une qualité presque « cinématographique » à laquelle parviendra d’ailleurs l’œuvre de Verdi.
Mais depuis l’attentat d’Orsini contre Napoléon III en 1858, la censure a tellement redoublé ses exigences que Verdi en vient à écrire à son librettiste Antonio Somma : « je suis dans un beau pétrin ! La censure, c’est presque sûr, interdira notre livret. Pourquoi ? Je ne le sais. J’avais bien raison de vous dire qu’il fallait à tout prix éviter toute phrase, tout mot qui puisse avoir un caractère suspect (…). Ils m’ont proposé quelques modifications. 1-Changer le héros en seigneur, écartant tout à fait l’idée du souverain. 2-Changer la femme en sœur. 3-Transformer la scène de la sorcière en la transportant à l’époque où on croyait aux sorcières. 4-Pas de bal. 5-Le meurtre dans les coulisses. 6-Éliminer la scène des noms tirés au sort. Et tant d’autres choses ! ».
Transpositions d’époque
Au prix d’une étrange transposition à Boston à la fin du XVIIe siècle, auprès d’un « gouverneur de Boston, comte de Warwick » (Riccardo chanté par le ténor américain Matthew Polenzani), Verdi et son librettiste ont tout de même réussi à conserver les aspects les plus dramaturgiques : la devineresse Ulrica ( la mezzo américaine Elizabeth DeShong), l’assassinat et bien sûr l’adultère, même si Renato (le baryton québécois Etienne Dupuis) laisse entendre qu’il n’a pas porté atteinte à la vertu d’Amelia… La mise en scène de l’Opéra Bastille procède encore à une transposition dans l’Amérique du XIXe siècle, dans un décor unique et synthétique montrant une salle d’audience d’une froide architecture néo-classique évoquant le président Lincoln et l’aigle américain (Pluribus Unum, le thème est très à la mode !). De l’autre, le domaine d’Ulrica avec ses totems surmontés d’aigles faisant dos à la salle est le lieu obscur d’un culte vaudou. C’est de là qu’Elizabeth DeShong entame son « Re dell’ abisso, afrettati », air redoutable qui, ce soir, ne parvient pas tout à fait à créer la surprise et l’effroi. La soprano Sara Blanch avec une voix un peu légère interprète Oscar tandis que Andreas Cascante, Blake Denson et Christian Rodrigue Moungoungou font entendre un trio de barytons conspirateurs. Cheveux roux sagement nattés, la cheffe d’orchestre Speranza Scappucci fait merveille. Sa direction vive et précise, son attention constante au maintien de l’équilibre entre l’orchestre et le plateau sauvent la mise. Dans cette production, il ne fait aucun doute que c’est elle qui conduit le bal.










