Un document rare sur la guerre d’Indochine : le journal du lieutenant-colonel Érulin

16 avril 2022

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Un document rare sur la guerre d’Indochine : le journal du lieutenant-colonel Érulin

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Le journal que le lieutenant-colonel Érulin a tenu de 1950 à sa mort, en 1951, est une source indispensable pour ceux qui ont à connaître la guerre irrégulière : l’auteur s’y livre sans retenue et son éditeur n’a rien corrigé du manuscrit. Quant à la guerre irrégulière, elle n’est pas près de disparaître.

Arnaud Érulin (éd.), Journal de Marche en Indochine du Lieutenant-Colonel André Érulin. Avril 1950 – Juin 1951, Ed. Amazon, 2021, 413 p.

Le journal commence le 4 avril 1950 quand Érulin prend ses fonctions d’adjoint au commandement de la Zone Nord du Delta, au Tonkin, et s’achève le 26 juin 1951 à l’hôpital Lanessan d’Hanoï où il est soigné après que sa jeep a heurté une mine. Il ne survivra pas à ses blessures. Son journal remplit deux cahiers qu’il n’avait pas l’intention de publier. À la différence des autobiographies toujours revues et corrigées, la mort impromptue a laissé au document la spontanéité d’un premier jet. Restitué à sa famille, il vient d’être édité par le petit-fils d’André Érulin.

La vérité du terrain

Un journal de guerre exerce souvent une fonction cathartique. Pour ceux qui ont vécu la séparation d’un déploiement opérationnel, les commentaires concernant les échanges familiaux et les problèmes domestiques, toujours présents mais auxquels on ne peut pas faire grand-chose, acquièrent une résonance familière. De même, les questions de rivalités, de promotion et de carrière qui ne sont jamais loin, trahissent le comportement normal d’un officier ambitieux dans n’importe quelle armée.

Érulin trouve le temps d’exprimer la beauté des paysages qu’il découvre lors de reconnaissances aériennes, autant que la dévastation par le Vietminh de villages du Tonkin. Quelques notations suggèrent la chaleur et l’humidité du Delta, la mélancolie de la bruine en hiver.

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Hors de la sphère privée, il traite de sujets auxquelles tout officier, qu’il soit britannique, français ou américain, est aujourd’hui confronté, depuis 2001, lorsqu’il a pour mission de réduire des insurrections complexes tout en contribuant à bâtir une nation sur des terres dévastées. Et pour les militaires qui ne disposent pas de fonds illimités, la lutte quotidienne du lieutenant-colonel menée contre le manque d’équipement et d’effectifs semblera familière.

À la différence des rapports laconiques, souvent standardisés, qui figurent dans les archives de la guerre d’Indochine, le journal détaille comme une opération était planifiée et exécutée durant la période 1950-1951. Les frustrations, les pressions de toutes sortes et les conflits internes sur le théâtre d’opérations sont exposés sans fard[1]. Et ces caractéristiques se retrouvent ailleurs qu’au Tonkin… Érulin passe plus de temps à évoquer les problèmes qui l’entravent qu’à vanter ses succès. Il reconnaît les erreurs qui ont été commises — les siennes autant que d’autres —, ne s’épargne aucune critique, révèle les difficultés structurelles des forces du CEFEO[2] et ne cache rien de la pénurie d’équipements, de matériel et d’hommes.

Le premier cahier expose la conduite de la guerre au Nord — laxisme et laisser-faire —, jusqu’à l’évacuation dramatique de Cao Bang, en octobre 1950. En temps réel, il critique la manière dont les opérations ont été montées, la maladresse des interventions de bien des unités, la sous-estimation funeste des capacités militaires du Vietminh[3]. La lucidité de ces réflexions écrites avant la catastrophe de la RC4 est remarquable[4]. Ses critiques à l’égard des officiers chargés du commandement supérieur ont résisté à l’épreuve du temps et supportent la confrontation avec les données tirées des archives du service historique de la Défense.

La deuxième partie du journal marque le changement de rythme qu’impose le général de Lattre arrivé en Indochine à la fin décembre 1950. Un esprit offensif souffle désormais sur le corps expéditionnaire. Érulin consacre des pages au type de commandement de certains officiers supérieurs — celui de Gambiez, plutôt nuancé, celui de De Lattre, agressif, emporté. À plusieurs reprises, la colère du général explose. Ce qui n’émeut pas le lieutenant-colonel, lui-même partisan de l’offensive et perfectionniste dans la conduite des opérations et des hommes. Mais il ne porte guère d’estime aux officiers d’état-major, craintifs devant le ‘Roi Jean’ et incapables de prendre une décision que de Lattre n’ait approuvée.

Le refus des exactions

Le lieutenant-colonel semble avoir été à l’aise avec les questions relatives au renseignement. Il décrit comment il constitue et met en place ses équipes, signale les manques de conservation du secret opérationnel et les imprudences[5]. Il se prononce sur la qualité des informations recueillies par ses troupes en cours d’opération. Il montre non seulement comment obtenir le renseignement mais aussi comment le traiter — ce qui reste encore aujourd’hui l’opération la plus délicate et parfois mal conduite.

Dans l’une des entrées les plus saisissantes du journal, il entre en fureur à propos du traitement qu’ont subi des prisonniers au cours de leur interrogatoire et il dénonce les dommages que peut causer un personnel de renseignement incompétent et mal formé[6]. Il n’hésite pas à mettre en cause la responsabilité du commandement, signale des incidents spécifiques, décrit les mesures qu’il a prises pour y mettre fin. En substrat de sa colère et de son intransigeance, son éducation militaire, l’expérience acquise pendant la Seconde Guerre mondiale (y compris en tant que membre de l’ORA, l’Organisation de résistance de l’armée), sa foi chrétienne et le respect des lois s’appliquant aux conflits armés telles qu’elles existaient à l’époque.

Comment se comporter en terre étrangère

La richesse de ses services et sa personnalité ont fait du lieutenant-colonel Érulin un officier apte à comprendre le type de guerre totale que mène le Vietminh et sa propre mission dans le contexte élargi du conflit[7]. Une question qu’il aborde semblera très pertinente aux lecteurs militaires français, britanniques ou américains du XXIe siècle, est celle de la complexité des relations avec le pays où se déroule le conflit.

Dans un contexte de guerre totale et de contre-insurrection, celles-ci sont complexes. Érulin se préoccupe des Vietnamiens et du sort des civils, ce qui explique qu’il soit parfois insatisfait de l’attitude des nationalistes du Dai Viet envers les prêtres et les évêques catholiques. Sa frustration sera familière à ceux qui ont combattu en Irak et en Afghanistan qui se souviennent de leurs relations avec les militaires et les civils.

Un dernier sujet rappellera aux anciens d’Irak et d’Afghanistan un risque à l’origine de tant de pertes et d’émotions brutales, celui que représentaient les engins explosifs improvisés (IEE) : c’est parce qu’il dirigeait depuis le front ses unités du groupe mobile n°4 que le lieutenant-colonel Érulin a été mortellement blessé par un engin piégé.

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[1] Contrairement à beaucoup d’écrits à la gloire du général de Lattre. Voir Raoul Salan, Mémoires. Fin d’un empire (Presses de la Cité, 1971) ou Paul Vanuxem , 1951. Le General vainqueur (SPL, 1977).

[2] Corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient.

[3] L’erreur qu’a constitué la négation des capacités du Vietminh en 1950 a été analysée dans l’Histoire de la guerre d’Indochine du général Yves Gras (Denoël, 1992) et celle publiée par le commandant Ivan Cadeau (Tallandier, 2019).

[4] Les combats qui se sont déroulés à proximité de route coloniale n°4, qui longe la frontière avec la Chine, moins célèbres que le siège de Diên Biên Phu, ont fait plus de victimes parmi les unités du corps expéditionnaire français.

[5] Il n’hésite cependant pas à livrer ses pensées intimes dans un journal ce qui, de nos jours, serait considéré comme une grave faille de sécurité.

[6] Journal de marche, pp. 292-294.

[7] Le récit est parsemé de commentaires sur les événements mondiaux et cite des documents qu’il parvient à trouver traitant plus largement de questions en lien avec le conflit.

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Alexandre Zervoudakis

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