Un remède contre la morosité : un roman d’Ante Tomić, La combe aux Aspic

2 mars 2022

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : c : Canva
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Un remède contre la morosité : un roman d’Ante Tomić, La combe aux Aspic

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Les Aspic ne sont pas des reptiles, mais les derniers membres d’une tribu qui vivait autrefois en Dalmatie, dans une combe perdue. Cinq personnages, mal embouchés, qui mènent une guerre anachronique contre l’État. La fable va conduire ces nouveaux Candides à la découverte du monde moderne, libéral et globalisé.

 

Ante Tomić, Miracle à la Combe aux Aspic, Paris, éditions Noir sur Blanc, 2021, 208 p. (Il existe aussi une éditions électronique.)

Jadis, les Aspic étaient « des hommes fiers et insoumis, des brigands et des contrebandiers : dissimulés sous des peaux de mouton, ils bondissaient hors du troupeau et, de leurs lames courtes et recourbées, tranchaient la gorge tour à tour aux percepteurs ottomans, aux géomètres autrichiens, aux gendarmes, policiers et facteurs yougoslaves. » D’une histoire qui commence de la sorte, des écrivains raisonnables auraient tiré un drame ; Ante Tomić, lui, prend l’affaire avec le détachement d’un auteur de conte philosophique.

Cinq brutes, un père et quatre fils, en possession d’un arsenal constitué au fil des guerres en Croatie, montent nuit et jour la garde pour qu’aucun fonctionnaire ne vienne leur réclamer de régler les factures d’électricité, immatriculer leur voiture ou, pis encore, payer des impôts. Mais la vie quotidienne devient compliquée quand aucun de ces durs à cuire ne se montre capable d’exécuter les tâches qu’accomplissait la mère. Depuis que la mort a libéré cette malheureuse d’une vie de labeur et d’ennui, plus de cuisine, plus de vaisselle, ni de lessive… L’aîné, Krešimir, se décide à partir à la recherche d’une femme. On frémit en imaginant un enlèvement de Sabine.

La recherche d’une femme

C’est à Split que l’audacieux va accomplir son rêve. En 1993, alors qu’il combattait dans les rangs de l’armée d’indépendance[1], il a passé une nuit avec la serveuse d’un bar qu’il n’a pas oubliée. Quinze ans ont passé, l’ordre capitaliste a fait changer cinq ou six fois le bar de propriétaire et de destination ; la dernière est un salon de beauté. Krešimir finit par retrouver sa conquête, mais il lui faut l’enlever dans la cathédrale de Split, le jour de son mariage avec un autre prétendant. Il y parviendra grâce à l’aide de ses anciens compagnons d’armes, redevenus commandos, mais ils auront mis la ville dans un tel émoi que l’analyse de l’événement à l’heure du journal télévisé requiert forcément un expert.

« Nous pouvons supposer, bien sûr, qu’il s’agit d’une manœuvre du crime organisé, mais il serait imprudent de tirer des conclusions trop hâtives, lança l’expert avec réserve. Le mode opératoire ouvre un large spectre de possibilités. Les mitrailleuses lourdes, par exemple, sont d’ordinaire utilisées par les combattants tchétchènes, les lance-roquettes sont la signature des Afghans, les explosifs sont généralement imputés aux indépendantistes basques. Tout cela est très confus, mais c’est peut-être l’objectif même des responsables sans scrupule de cet acte terroriste…

« […] L’expert en terrorisme conclut savamment son analyse de la situation : – D’après les images que nous venons de voir, je pense qu’il n’y a plus de doutes. S’il fallait dessiner un profil du planificateur de cet acte criminel, je dirais avec une quasi-certitude que nous sommes à la recherche d’un taliban adopté par un combattant tchétchène marié à une séparatiste basque[2]. »

Une histoire en Croatie

 

On apprendra par la suite que les insultes entre époux et entre amis ne sont pas rares (mais toujours énergiques), que l’Église est respectée et que certains croient même encore aux sorcières, mais ils ne sont pas encore entrés dans l’époque. La Croatie, elle, appartient désormais à l’univers commun. La voiture individuelle, les pizzerias, les filles en leggings, l’agro-tourisme… Heureusement pour l’historien qui se rappelle le cauchemar de ses concours — la question balkanique —, le méchant de cette histoire, le chef de la police, confesse qu’il n’est pas purement croate. Sans cet aveu qui replace l’histoire dans le contexte d’interminables conflits ethniques, le lecteur aurait pu croire qu’il se trouvait dans n’importe quelle part du marché planétaire en compagnie de personnages déjantés. Il se sera bien diverti entretemps.

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[1]         Une guerre d’indépendance n’est jamais qu’une sécession réussie, et une guerre de sécession, un projet d’indépendance avorté.

[2]         Miracle à la combe aux Aspic, pp. 77-78.

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À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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