<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Vauban : penser le politique pour Sa Majesté et pour la France

20 août 2022

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Sébastien Le Prestre de Vauban Crédits: Georgius LXXXIX (Wikicommons)
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Vauban : penser le politique pour Sa Majesté et pour la France

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Son génie militaire a édifié « la ceinture de fer » qui égrène un chapelet de fortifications aux frontières du royaume. Avec lui, les villes françaises étaient imprenables et les villes adverses prises. Parcourant le royaume tout au long de sa carrière militaire, il a vu la misère populaire et cherché les moyens de la résorber. Stratège et architecte, Vauban fut aussi l’un des pères de l’économie politique française.

Né dans le Morvan, Sébastien Le Prestre (1633-1707) devenu marquis de Vauban n’a cessé de parcourir les terres de France. Entré dans la carrière militaire à l’âge de 17 ans, c’est d’abord aux côtés de Condé qu’il combat, le plaçant ainsi dans le camp des frondeurs. Un choix qui est davantage mû par les liens familiaux et féodaux que par les affinités politiques. Capturé par les armées royales en 1653, il rencontre Mazarin et se met à son service. Il restera auprès du roi jusqu’à sa mort. Ses qualités humaines, son intelligence, sa compréhension de la guerre et de la poliorcétique le conduisent à être placé dans le service des fortifications. À lui le soin de défendre les villes et faire le siège des cités ennemies. Dans cette frontière du nord et de l’est morcelée par les principautés et les possessions espagnoles, il place son armée devant Tournai, Douai et Lille. Charge ensuite lui revient d’édifier la citadelle de Lille, encore considérée comme l’un de ses chefs-d’œuvre. Le siège de Maastricht (1673) est l’un de ses hauts faits. Place stratégique sur les bords de la Meuse, Maastricht ouvre la route du nord. Pour la prendre, Vauban transforme et améliore l’art du siège, chose dont il s’explique dans son Traité des sièges et de l’attaque de places (1704). Commandant en chef de l’opération, il s’appuie sur le génie pour creuser des tranchées, qu’il fait réaliser en lignes sinueuses et parallèles, dotées de casemates et de redoutes où les hommes peuvent se regrouper et se mettre à l’abri. La ville est prise en treize jours, chose remarquée dans toute l’Europe. Praticien de la guerre, il l’a aussi pratiquée et vécue. Par ses fortifications implantées sur toutes les frontières du royaume, y compris maritimes, il a contribué à matérialiser la « ceinture de fer » et le « pré carré ». Esthétiques et efficaces, ses constructions contribuent non seulement à protéger le pays, mais aussi à lui donner une unité architecturale et de style. En ce sens, comme Lenôtre et sous une autre forme, il est l’un des jardiniers de la France, donnant au pays une concrétisation matérielle et patrimoniale de sa pensée et de sa projection. Avec Vauban, l’idée est faite pierre et l’espace est fait discours politique.

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Père de l’école française d’économie politique

Cet ingénieur et ce militaire souffrit de l’indigence des populations rurales qu’il croisa tout au long de sa carrière. De là sa volonté de comprendre l’économie et les moyens de résorber la pauvreté. Sa pensée est là aussi originale et initie le mouvement de l’école française d’économie politique qui, partant de Boisguilbert, a donné comme successeurs des penseurs comme Turgot et Frédéric Bastiat. Pour Vauban, la chose est entendue : ce sont les hommes qui font la richesse d’un pays, non les choses : « Ce ne sont pas les monceaux d’or et d’argent qui font les richesses du pays, mais le bon emploi qu’on en fait journellement, l’abondance des denrées et leur consommation, sans quoi rien ne profite. » Usage des choses, inventivité et ingéniosité, politique de l’offre et non de la demande, tels sont les premiers principes économiques posés par Vauban. Conscient qu’il ne peut y avoir de politique économique sans connaissance juste du pays, Vauban milite pour la mise en place d’une recension précise et régulière des populations. Il est en effet indispensable de connaître le nombre et le type afin de savoir exactement à qui l’on s’adresse. D’où sa Lettre sur la manière de faire les statistiques et ses recensements réguliers de la population de Lille et de Valenciennes, mais aussi sa Description géographique de l’élection de Vézelay (1696), étude approfondie des 54 paroisses. Soucieux de nourrir une population touchée par les disettes et les famines, il publia aussi une Chronologie des cochons, mêlant conseils d’élevage et études statistiques afin de démontrer que l’élevage porcin pouvait contribuer à nourrir la population rurale. Son économie est fondée sur les faits et la volonté constante d’établir une théorie à partir de l’étude scientifique et rationnelle des modes de vie. Sa grande œuvre demeure la fiscalité, dont son traité de Dîme royale (1695) circula de façon privée avant d’être publiée après sa mort. Véritable révolution fiscale, Vauban reprend et développe des éléments déjà avancés par Richelieu dans son Testament politique et repris ensuite par Turgot lors de ses tentatives avortées de réforme de la fiscalité.

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Vauban est conscient que toucher à l’impôt, c’est toucher à l’essence de la société. La vision que l’on se fait de la fiscalité, sa mise en place, son assiette et son objet relève en premier de la philosophie politique et de l’anthropologie et en second des questions budgétaires. C’est pourquoi les réflexions de Vauban sur l’impôt sont à mettre en regard de sa pensée sur la noblesse (Idée d’une excellente noblesse et des moyens de la distinguer par les Générations) et sur son désaveu de l’abrogation de l’édit de Nantes (Mémoire sur les huguenots). Le recensement des populations est alors indispensable afin d’établir une fiscalité juste, c’est-à-dire qui permette à la fois de subvenir aux besoins de l’État et qui n’obère pas les capacités d’essor économique. Lorsqu’il écrit : « Le paysan laisse dépérir le peu de terre qu’il a, en ne la travaillant qu’à demi, de peur que si elle rendait ce qu’elle pourrait rendre étant bien fumée et cultivée, on n’en prît occasion de l’imposer doublement à la taille », il a compris les effets désincitatifs pervers d’une fiscalité trop lourde et trop contraignante. Sans remettre en cause la société d’ordre, Vauban a aussi perçu que celle-ci était d’abord un corps social, c’est-à-dire que toutes les parties contribuent au développement de l’ensemble et qu’à ce titre s’il y a une noblesse, elle ne peut vivre au détriment de la paysannerie, ce qu’il exprime dans cette formule « la basse partie du peuple qui, par son travail, soutient et fait subsister la haute ».

Pour Vauban, il est donc indispensable que tous payent un impôt monétaire, y compris la noblesse, pour laquelle l’impôt du sang élaboré à l’époque médiévale n’est plus de mise. Cette dîme royale est un impôt unique de 10 % sur le revenu, payé par l’ensemble de la population, car « rien n’est si injuste que d’exempter de cette contribution ceux qui sont le plus en état de la payer pour en rejeter le fardeau sur les moins accommodés, qui succombent sous le faix, lequel serait d’ailleurs très léger s’il était porté par tous à proportion des forces d’un chacun ; d’où il suit que toute exemption à cet égard est un désordre qui doit être corrigé ». Son projet fiscal est une véritable révolution et l’on comprend que c’est de façon anonyme et cachée que sa pensée fut d’abord diffusée.

« Comme tous ceux qui composent un État ont besoin de sa protection pour subsister, et se maintenir chacun dans son état et sa situation naturelle, il est raisonnable que tous contribuent aussi selon leurs revenus, à ses dépenses et à son entretien : c’est l’intention des maximes mises au commencement de ces mémoires. […] Après beaucoup de réflexions et d’expériences, il m’a paru que le roi avait un moyen sûr et efficace pour remédier à tous ces maux, présents et à venir. Ce moyen consiste à faire contribuer un chacun selon son revenu au besoin de l’État ; mais d’une manière aisée et facile, par une proportion dont personne n’aura lieu de se plaindre, parce qu’elle sera tellement répandue et distribuée, que quoiqu’elle soit également portée par tous les particuliers, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, aucun n’en sera surchargé, parce que personne n’en portera qu’à proportion de son revenu. »

Au regard de l’histoire, après l’échec des réformes de Turgot à cause de l’opposition du Parlement de Paris, on voit aussi ce qu’une mise en place de la réforme Vauban aurait pu éviter de drames à la France. Si ce type d’impôt n’est que très partiellement mis en place en France aujourd’hui, l’idée a été reprise dans de nombreux pays et appliquée sous le nom de flat tax, qui a l’avantage de la facilité, de la compréhensibilité et de l’efficacité. Impôt juste, la dîme royale est donc à même de permettre le consentement à l’impôt, fondement d’une saine relation entre le contribuable et le fisc. Sa conception de l’impôt reflète une conception de l’homme et de la société et aussi une conception de l’État. C’est ici l’idée que l’intervention de la puissance publique est légitime dans la mesure où elle protège la propriété des sujets, où elle garantit la sécurité des biens et des personnes. Homme de guerre, ayant connu à la fois la guerre civile que fut la Fronde et la guerre étrangère, Vauban sait plus que quiconque la nécessité d’avoir un État fort pour garantir la paix à l’intérieur comme à l’extérieur et aussi que cet État fort passe par une économie puissante, seule à même de développer l’industrie et l’agriculture et de fournir les finances nécessaires à l’entretien et au développement d’une armée digne et de lignes de défense redoutables. Or l’économie pour Vauban ne repose pas sur l’accumulation d’or et d’argent, mais sur l’échange des biens et la circulation monétaire qui permettent d’animer et de favoriser les productions.

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Dans cette France du début du xviiie siècle, qui connaît notamment la guerre de Succession d’Espagne, Vauban constate une déflation de l’économie nationale, une crise économique pour utiliser le vocable contemporain, qu’il attribue à deux causes principales. La première cause est le ralentissement économique de la production, dû à la sur taxation des producteurs : « Il est donc manifeste que la première cause de la diminution des biens de la campagne est le défaut de culture, et que ce défaut provient de la manière d’imposer les tailles et de les lever. » C’est donc la nature et le fonctionnement de l’impôt qui pour Vauban cause ce délitement économique. Richelieu ne dit pas autre chose dans son Testament politique : « Les dépenses absolument nécessaires pour la subsistance de l’État étant assurées, le moins qu’on peut lever sur le peuple est le meilleur. Pour n’être pas contraint à faire de grandes levées, il faut peu dépenser et il n’y a pas de meilleurs moyens pour faire des dépenses modérées que de bannir toutes les profusions et condamner tous les moyens qui sont à cette fin. La France serait trop riche et le peuple trop abondant si elle ne souffrait pas la dissipation des deniers publics que les autres États dépensent avec règle. »

La deuxième cause de cette crise est la diminution de la consommation, due à la fois aux taxations multiples provoquées par les nombreux péages et octrois qui renchérissent le prix des marchandises, et par la bureaucratie outrancière et étouffante qui empêche la liberté économique : « L’autre cause de cette diminution est le défaut de consommation, qui provient principalement de deux autres, dont une est la hauteur et la multiplicité des droits des aides et des douanes provinciales, qui emportent souvent le prix et la valeur des denrées […] ; l’autre les vexations inexprimables que font les commis à la levée des aides. […] Car il faut parler à tant de bureaux pour transporter les denrées, non seulement d’une province ou d’un pays à un autre, par exemple de Bretagne en Normandie, ce qui rend les Français étrangers aux Français mêmes. »

Pression fiscale élevée, bureaucratie étouffante, tracasserie administrative, impôts injustes et confiscatoires semblent être des éléments récurrents de l’histoire économique de la France. La proposition fiscale de Vauban est donc une véritable révolution, tout autant économique que politique. Celle-ci est restée lettre morte sous l’Ancien Régime et ne fut appliquée que dans la douleur de l’année 1789. Mais en associant art de la guerre, réflexions économiques, pensées sociales et urbanistiques, Vauban a développé une idée complète du politique qu’il a non seulement pensé, mais aussi mis en mouvement durant ses années d’activité, preuve que de l’idée à la réalisation il y a de nombreuses possibilités.

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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