- Chevron, Eni et plusieurs nouveaux investisseurs ont signé une série d’accords destinés à relancer la production vénézuélienne.
- Mais l’immensité des réserves ne suffira pas, car le succès de cette nouvelle ouverture pétrolière dépendra de la stabilité politique, de la sécurité juridique et de la reconstruction du réseau électrique.
Le sous-sol vénézuélien ne cesse d’attirer les convoitises. Avec plus de 300 milliards de barils de réserves prouvées, principalement sous la forme de pétrole lourd et extra-lourd, le pays dispose des ressources les plus importantes du monde. Pourtant, sa production, qui dépassait 3 millions de barils par jour (bpj) à la fin des années 1990, n’atteint aujourd’hui qu’environ 1,25 million de barils. Nationalisations, sanctions américaines, corruption, sous-investissement ont abouti à la dégradation des infrastructures, ce qui a inévitablement amené la paralysie progressive de cette industrie qui demeure le cœur de l’économie nationale.
La série d’accords signés à Caracas, le 2 septembre, pourrait marquer le début d’une nouvelle période. La cérémonie s’est déroulée en présence de la présidente par intérim Delcy Rodríguez et du secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright. Chevron, Eni, GE Vernova, GeoPark, Aspect Holdings, KEO Capital et Primavera figurent parmi les entreprises engagées dans cette nouvelle ouverture. La plupart de ces contrats organisent le passage des anciennes coentreprises dominées par PDVSA, la compagnie pétrolière nationale du Venezuela, à un régime plus favorable aux opérateurs privés, instauré par la réforme de la loi sur les hydrocarbures adoptée en janvier 2026.
Chevron et Eni, les deux piliers de la relance
Chevron est déjà le premier producteur pétrolier privé du Venezuela, avec environ 280 000 barils par jour, soit près du quart de la production nationale. L’entreprise américaine n’a jamais complètement quitté le pays. Lors des nationalisations décidées par Hugo Chávez en 2007, elle a accepté de devenir minoritaire dans des coentreprises contrôlées par PDVSA, tandis qu’ExxonMobil et ConocoPhillips refusaient ces nouvelles conditions et se retiraient. Chevron a ainsi préservé ses actifs, ses équipes et son accès aux immenses réserves vénézuéliennes, malgré les sanctions américaines et une activité longtemps très encadrée. Cette continuité lui donne désormais un avantage considérable.
Le groupe prévoit d’investir plus de 7 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années afin de porter sa production vénézuélienne à environ 600 000 barils par jour d’ici à 2031. Chevron estime pouvoir maintenir ensuite un plateau compris entre 600 000 et 700 000 barils par jour pendant plusieurs années.

Donald Trump pendant l’opération Absolute Resolve le 3 janvier 2027 ayant conduit à l’arrestation de Maduro. (C) The White House
L’entreprise exploite trois grandes JV (joint ventures) avec PDVSA. PetroBoscan produit un pétrole lourd dans le bassin du lac Maracaibo. Petropiar associe extraction de brut extra-lourd et installations de valorisation dans la ceinture de l’Orénoque. Petroindependencia opère notamment dans la région de Carabobo. Les nouveaux accords accordent à Chevron davantage de contrôle opérationnel, de visibilité financière et de garanties juridiques, notamment la possibilité de recourir à l’arbitrage international.
Ce changement est essentiel. Jusqu’à présent, Chevron se montrait disposée à réinvestir une partie des revenus tirés de ses opérations, mais hésitait à engager de nouveaux capitaux (Capex) à long terme. La réforme contractuelle et le rapprochement entre Washington et Caracas modifient ce calcul. La compagnie affirme en outre pouvoir produire à un coût inférieur à 20 dollars le baril, un niveau qui rendrait ses opérations rentables même en cas de baisse sensible des cours.
Eni constitue l’autre acteur majeur de cette nouvelle phase. Le groupe italien a obtenu la responsabilité totale et exclusive de Junín 5, un immense gisement de pétrole lourd situé dans la ceinture de l’Orénoque. Le contrat, conclu pour vingt-cinq ans et susceptible d’être prolongé, remplace l’ancienne coentreprise Petrojunín, dans laquelle Eni détenait 40 % aux côtés de PDVSA.
Junín 5 contiendrait 35 milliards de barils de pétrole, mais n’en produit actuellement qu’environ 12 000 par jour. Eni veut porter la production de l’ensemble de ses projets pétroliers vénézuéliens à 400 000 barils par jour avant la fin de la décennie. Le développement de Junín 5 devrait mobiliser à lui seul 1,5 milliard de dollars.
La présence italienne ne se limite toutefois pas au pétrole. Eni détient, avec l’espagnol Repsol, la moitié de Cardón IV, qui exploite Perla, le plus important gisement gazier offshore découvert en Amérique latine. L’entreprise possède également 26 % de PetroSucre, opérateur du champ pétrolier offshore de Corocoro. En 2025, sa production vénézuélienne atteignait 64 000 barils équivalent pétrole par jour, provenant principalement de Perla, qui assure à lui seul environ 35 % de la consommation gazière du pays.
À côté des majors historiques apparaît une série d’acteurs nouveaux ou moins connus. Le colombien GeoPark doit participer à la remise en état de champs de pétrole lourd de la ceinture de l’Orénoque. L’objectif est de reprendre des installations existantes dont la production s’est effondrée faute d’entretien, avant de remettre progressivement en exploitation les puits récupérables.
Aspect Holdings, entreprise américaine basée à Denver, s’engage pour sa part dans des opérations d’exploration. Son président, Alex Cranberg, a insisté lors de la signature sur le caractère durable de l’investissement, précisant que la société entend s’installer au Venezuela pour plusieurs années, rechercher de nouveaux réservoirs et déterminer lesquels peuvent être exploités de manière rentable.
KEO Capital a, de son côté, conclu un accord portant sur PetroUrdaneta, dans la région du lac Maracaibo. Le montage prévoit une facilité de crédit de 350 millions de dollars et doit permettre au nouvel investisseur d’assumer la direction opérationnelle du projet. Les champs concernés produisent des pétroles plus légers que ceux de l’Orénoque, donc plus faciles à raffiner et généralement mieux valorisés sur le marché international.
Enfin, Primavera, société d’investissement cofondée par Fred Ehrsam (également cofondateur de la plateforme de cryptomonnaies Coinbase) négocie le développement de plusieurs zones pétrolières dans l’est du pays. Sa présence illustre l’arrivée de capitaux privés issus de secteurs extérieurs à l’industrie pétrolière traditionnelle.
Cette multiplication des acteurs répond à la nécessité de remettre rapidement en activité des milliers de puits existants sans faire reposer l’ensemble de l’effort financier sur PDVSA, lourdement endettée et techniquement affaiblie. Elle comporte cependant un risque de fragmentation, si chaque opérateur développe ses propres installations, ses propres réseaux logistiques et ses propres moyens de production électrique sans véritable coordination nationale.
Le verrou de l’électricité
Et puis il y a le problème de l’électricité sans laquelle le pétrole ne peut pas être extrait. Or, le réseau vénézuélien constitue probablement le principal obstacle matériel à l’augmentation rapide de la production. Le pays ne produit qu’environ 12 gigawatts pour une demande estimée à 15 gigawatts. Les coupures restent fréquentes et pénalisent déjà les ménages comme l’industrie.
Faute d’un approvisionnement fiable, certains projets pétroliers envisagent de créer leurs propres unités de production, formant des îlots énergétiques autonomes autour des installations de forage et de traitement. Cette solution peut permettre de redémarrer rapidement certains champs, mais elle ne remplace pas la reconstruction du système national.
C’est précisément la mission confiée à GE Vernova. L’accord conclu avec le gouvernement vénézuélien prévoit de restaurer des centrales, des sous-stations et des réseaux de transport, avec l’objectif annoncé d’ajouter plus de 5 000 mégawatts de capacité en quatre ans. Une attention particulière doit être accordée au complexe hydroélectrique de Guri, dans l’État de Bolívar, qui fournit l’essentiel de l’électricité du pays, mais fonctionne très en dessous de ses capacités en raison du défaut d’entretien. La remise à niveau du réseau est donc indissociable de la renaissance pétrolière. Reuters confirme que le déficit électrique a joué un rôle central dans l’accord signé avec GE Vernova.
Pour les investisseurs, le Venezuela représente un cas presque idéal de « fruit à portée de main » (low hanging fruits). Les réserves sont connues, une grande partie des infrastructures existe déjà et de nombreux champs pourraient produire davantage après la réparation des puits, pipelines, stations de pompage et unités de traitement. Il n’est pas nécessaire de découvrir un nouveau bassin pétrolier, il faut remettre en marche celui qui existe. Mais cette apparente facilité technique masque le véritable obstacle. Les grandes compagnies se souviennent des expropriations de 2007, des modifications unilatérales des contrats, de l’opacité de PDVSA et des sanctions américaines. Elles ne mobiliseront plusieurs dizaines de milliards de dollars que si les nouvelles règles survivent aux changements de gouvernement à Caracas comme à Washington.
Un pari institutionnel et politique
La reconstruction de l’industrie pétrolière vénézuélienne sera donc autant une question géologique qu’une question institutionnelle. Les ressources, les infrastructures et les compétences n’ont pas entièrement disparu. Ce qui manque encore est un cadre politique capable de garantir la propriété, les contrats, la circulation des capitaux et l’indépendance des décisions industrielles.
Cette question de légitimité est également soulevée par María Corina Machado. La cheffe de l’opposition estime que les ressources naturelles du Venezuela appartiennent à la population et non à un « régime illégitime » dépourvu du mandat démocratique nécessaire pour les engager. Sans rejeter la participation des États-Unis ni celle des compagnies étrangères, elle réclame des contrats transparents, des appels d’offres ouverts et de véritables garanties juridiques. Selon elle, seule la légitimité d’un gouvernement démocratique peut réduire durablement le risque-pays et sécuriser les investissements à long terme.
Le pari actuellement engagé repose sur une idée simple : si le problème politique est résolu, les capitaux, les technologies et la production suivront. Les accords de septembre montrent que les entreprises commencent à y croire. Reste à savoir si la stabilité retrouvée sera suffisamment solide pour transformer les promesses d’investissement en barils effectivement produits.
Delcy Rodríguez a présenté l’accord conclu avec les États-Unis comme le moteur d’une véritable renaissance économique. La présidente par intérim estime que les dix-sept champs concernés pourraient attirer plus de 100 milliards de dollars d’investissements et rapporter environ 209 milliards de dollars de redevances et d’impôts à l’État vénézuélien sur vingt-cinq ans. Cette estimation, fondée sur un prix moyen de 65 dollars le baril, représente un peu plus de 8 milliards de dollars par an. Elle suppose toutefois que les investissements annoncés soient effectivement réalisés et que l’objectif de 1,5 million de barils par jour soit atteint et durablement maintenu.

Donald Trump rencontre les dirigeants des Majors à Washington le 9 janvier 2026 après la capture de Maduro. Credit: Bonnie Cash / Pool via CNP – 567969068 – //Bonnie Cash – Pool via CNP/DPA/SIPA/2601100355
Ces chiffres spectaculaires doivent donc être replacés dans leur contexte. Comme le montrent les projets annoncés par Chevron, Eni et les autres opérateurs, la hausse de la production ne se fera pas en quelques mois et, dans un premier temps, elle devrait se limiter à quelques centaines de milliers de barils supplémentaires par jour. Chevron veut porter sa production d’environ 280 000 à 600 000 barils par jour d’ici à 2031, tandis qu’Eni part, à Junín 5, d’un niveau de seulement 12 000 barils. Entre la signature des contrats, la remise en état des puits, la réparation des oléoducs et la reconstruction du réseau électrique, plusieurs années seront nécessaires avant que les milliards promis n’entrent réellement dans les caisses de l’État. Sans compter que ces entreprises restent réticentes à engager immédiatement des capitaux importants et privilégient, dans un premier temps, le réinvestissement des bénéfices réalisés sur place.
La capture de Nicolás Maduro par les forces américaines, le 3 janvier 2026, avait pourtant suscité un immense espoir. Un mois plus tard, 72 % des Vénézuéliens interrogés estimaient que le pays évoluait dans la bonne direction. Beaucoup imaginaient que la disparition du chef de l’État entraînerait rapidement une libéralisation politique, le retour des capitaux étrangers et une amélioration des conditions de vie.
Huit mois plus tard, le bilan est plus contrasté. La peur a reculé, les manifestations sont plus nombreuses, la parole politique est plus libre et plus d’un millier de prisonniers politiques auraient été libérés. La production pétrolière a progressé de près de 30 % depuis janvier et le gouvernement a relevé le revenu mensuel minimum à 240 dollars. Mais ces améliorations restent fragiles et très inégalement ressenties.

Manifestation à Caracas, la capitale du Venezuela. (Credit Image: © Iris Estrada/TASS via ZUMA Press)/20261013_zaa_t113_595/ZEUS/2610141020
Pour la majorité de la population, la vie quotidienne demeure dominée par la hausse des prix, la faiblesse des salaires et les coupures d’électricité. En août, l’inflation a certes ralenti à 8,9 % sur un mois, mais elle dépassait encore 530 % sur un an. Les deux séismes du 24 juin, qui ont fait plus de 6 500 morts et détruit des centaines de bâtiments, ont encore aggravé la situation et révélé l’état de délabrement des infrastructures et des services publics.
L’enthousiasme du mois de janvier laisse ainsi place à une impatience croissante. Les fonctionnaires, les enseignants, les personnels de santé et les retraités manifestent pour obtenir de meilleurs revenus. Dans les marchés et les petits commerces, beaucoup disent ne constater encore aucun changement matériel décisif.
L’espoir n’a pourtant pas entièrement disparu. Selon une enquête DatinCorp réalisée en août, 57 % des personnes interrogées pensent que la situation de leur famille s’améliorera au cours des douze prochains mois et 62 % estiment que le pays finira par sortir de la crise. Mais 69 % réclament également de nouveaux dirigeants. Les Vénézuéliens semblent donc encore disposés à patienter, mais ils attendent désormais des résultats concrets : de l’électricité, des emplois, des salaires capables de suivre les prix et un calendrier politique crédible.









