<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Grande bataille – Yorktown, la France accouche les Etats-Unis

10 août 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis, 4 juillet 1776 (c) Sipa 51195070_000001
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Grande bataille – Yorktown, la France accouche les Etats-Unis

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L’intervention française dans la guerre d’Indépendance des États-Unis est tout sauf improvisée. Évincée du Canada à la suite de la guerre de Sept Ans (1756-1763), la France avait préparé sa revanche sur l’Angleterre en reconstruisant sa flotte de guerre et en entrant en contact dès 1775 avec les Insurgents.

Après leur victoire de Saratoga (1777), une des rares dans une bataille rangée, les Américains purent convaincre Louis XVI de signer une alliance en bonne et due forme (1778) et de leur envoyer ce qui leur faisait le plus défaut : des troupes aguerries et des vaisseaux de ligne. Après les volontaires, symbolisés par La Fayette et la Légion de Lauzun, c’est un corps expéditionnaire d’une dizaine de milliers d’hommes et une flotte d’une trentaine de vaisseaux qui rejoint l’Amérique à la fin du printemps 1780 sous le commandement de Rochambeau (pour les troupes) et de Grasse (pour la flotte).

Le feu à la maison

Cette aide est la bienvenue. Cinq ans après la proclamation d’indépendance (1776), la situation des Insurgents est encore précaire car les adversaires sont un peu dans la situation d’un « pat » aux échecs. Hormis leur succès de Saratoga, les Insurgents n’ont pris aucun avantage décisif, mais ils érodent les effectifs et le moral des Anglais dans une « petite guerre » et un harcèlement où leurs miliciens excellent bien plus que dans des batailles rangées. Les officiers britanniques paient d’ailleurs un lourd tribut à l’efficacité des « snipers » américains. Les Anglais tiennent les villes et les places fortes, mais semblent incapables de juguler la rébellion, malgré le renfort de troupes étrangères et le soutien d’une partie des Américains – les Loyalistes – qui représentent entre 20 et 30 % de la population des colonies.

 

Car la guerre d’Indépendance est aussi une première guerre civile pour les États-Unis, qui sont loin d’être aussi « unis » que le proclame la Déclaration d’indépendance. Au début des années 1780, la situation économique et sociale est chaotique : la monnaie introduite par le Congrès s’est effondrée à cause de l’inflation, les pénuries sont aggravées par les profiteurs de guerre et les États (qui ne sont pas encore fédérés) se disputent sur les perspectives d’agrandissement territorial au-delà d’une indépendance qui n’est même pas acquise !

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1781 sera pourtant l’année décisive. Le corps expéditionnaire français devient enfin opérationnel, le Congrès tranche la querelle entre la Virginie et le Maryland et adopte les Articles de Confédération, qui renforcent les liens entre les États et préfigurent la Constitution de 1787, et le financier Robert Morris rétablit en quelques semaines la confiance dans la monnaie métallique, qui supplante la monnaie papier et est ainsi en mesure de financer la campagne qui s’annonce.

Campagne décisive en Virginie

Depuis l’année précédente, George Washington voulait attaquer les troupes du général Clinton, qui tenaient New York. Mais Rochambeau, recevant des renforts des Antilles, oriente la campagne vers le Sud, en Virginie, et plus précisément vers Yorktown, une place forte sur les rives de la Chesapeake où le général Cornwallis s’est replié avec 8 000 hommes pour refaire ses forces après sa campagne dans la Caroline voisine. Mécontent, Washington ne peut faire autrement que rejoindre ses alliés en Virginie pour mettre le siège devant Yorktown.

La campagne commence au mieux : de Grasse, qui a pris position avec une vingtaine de vaisseaux à l’entrée de la profonde ria de la Chesapeake (qui remonte jusqu’au site de la future capitale fédérale), repousse le 5 septembre l’escadre de Graves venue pour débloquer Cornwallis ; même si l’engagement est limité et les pertes minimes (un navire sabordé et 5 endommagés), c’est une des rares défaites navales de la Royal Navy depuis la fin du xviie siècle, après celle subie à la Grenade en 1779 devant d’Estaing et Suffren, et ses conséquences sont colossales. En effet, Cornwallis est désormais irrémédiablement isolé et subit les bombardements de la flotte française autant que ceux des artilleurs à terre, qui font l’admiration des Américains par leur savoir-faire et l’efficacité de leur matériel – c’est la première utilisation de l’artillerie conçue par Gribeauval. Les travaux de siège progressent et après la chute des redoutes extérieures le 14 octobre, plus d’une centaine de canons sont en mesure de bombarder le camp retranché au plus près.

Devant la vanité de la résistance, Cornwallis capitule le 19 et livre un quart des troupes anglaises stationnées sur le continent américain.

 

Le 19 avril 1783, huit ans jour pour jour après les batailles de Lexington et Concord qui avaient ouvert le conflit, les hostilités étaient closes, et le traité signé à Paris en septembre reconnaissait l’indépendance des 13 colonies. Même si elles n’ont pas fait énormément de victimes, les batailles de la Chesapeake et de Yorktown ont vraiment eu des conséquences géopolitiques majeures. Cela dit, la guerre d’Indépendance fut la plus meurtrière de l’histoire américaine après la guerre de Sécession si l’on rapporte le nombre de morts à la population – ses quelque 27 000 morts pour les seuls partisans du Congrès représentaient près de 1 % de la population américaine de l’époque, contre 0,3 % pour les pertes de la Seconde Guerre mondiale.

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Yorktown aujourd’hui

Les Américains d’aujourd’hui sont-ils conscients de cette réalité ? Comme la plupart des sites d’événements historiques dans ce pays, Yorktown relève du National Park Service et comporte un musée dédié ; les commémorations annuelles de la bataille permettent aux associations de « reenactment », très actives aux États-Unis, de faire revivre la période et de la présenter aux visiteurs. Toutefois, ce devoir de mémoire est plus orienté vers la contribution et le mode de vie des « premiers Américains » que vers la célébration de la participation française – en 2016, les animations prévues présentaient des troupes britanniques et « continentales », aucune française. Il est important que les Français eux-mêmes entretiennent ce souvenir, comme lors de la commémoration solennelle sur le site en 2006 ou avec l’escale à Yorktown en 2015 de l’Hermione, la réplique de la frégate qui amena La Fayette en Amérique en 1780.

 

Autre marqueur important des créances mémorielles : les noms de navires de la marine de guerre. L’US Navy a connu cinq Yorktown, dont deux porte-avions durant la Seconde Guerre mondiale. Depuis la mise en réserve du croiseur lance-missiles en 2004, aucun navire en construction n’est annoncé sous ce nom. Même La Fayette, qui baptisa une série de 9 SNLE entre 1963 et 1994, n’a pas encore trouvé de navire pour relever son nom, en dépit d’un appel de congressistes en 2007. Les Américains du xxie siècle considéreront-ils que leur dette historique a été soldée par l’intervention des États-Unis dans les guerres mondiales ? La poussée d’isolationnisme perceptible à travers la candidature de D. Trump entraînera-t-elle aussi, comme c’est souvent le cas, une révision de l’histoire ?

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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