Un processus d’autonomie de la Corse s’intensifie. Depuis 1982, l’île est déjà administrée selon le statut spécial de la collectivité territoriale de Corse, dont les compétences ont été progressivement renforcées. Par un accord signé le 4 mars 2025, le gouvernement pourrait lui reconnaître un « pouvoir normatif délégué ». Autrement dit, un pouvoir législatif. Une ligne rouge inacceptable pour certains, comme Paul-Marie Bartoli, maire de Propriano. Le conseil d’Etat a également critiqué cet accord dans une observation, mais le gouvernement a pour l’instant choisi de l’écarter.
Paul-Marie Bartoli est maire de Propriano depuis 2001, il a été président de l’Office des Transports de Corse entre 2010 et 2015. Élu de la gauche républicaine, il s’oppose fermement à l’autonomie de la Corse.
D’où vient la proposition d’autonomie de la Corse ?
La proposition d’autonomie est venue dans le cadre d’une insurrection suite à la mort tragique de M. Yvan Colonna en mars 2022, alors qu’il était en détention à la prison d’Arles. Je prends le pari que l’on n’aurait jamais réussi à faire descendre dans la rue des jeunes de 14-15 ans si M. Colonna avait été assassiné par un co-détenu corse. Il n’y aurait eu aucune manifestation. Ce qui a provoqué cette réaction, c’est que l’assassin présumé est un islamiste radical. Ceux qui ont poussé la jeunesse dans la rue ont dit que c’était l’Etat français qui avait tué M. Yvan Colonna, et cela a fédéré une partie de l’opinion publique corse.
Est-ce que le gouvernement, vraiment, face à cette insurrection d’une partie de la jeunesse insulaire, aurait dû répondre une énième fois par une proposition d’évolution institutionnelle ? Je ne crois pas. Je pense que ça a été une erreur. J’avais dit à M. Gérald Darmanin, quand il est venu me voir, que je ne lui mettrai pas de bâtons dans les roues ! Et j’avais ajouté que je ne ferai rien pour empêcher la discussion, non pas parce que je n’ai pas envie de me battre, mais parce que je pensais que cela pouvait servir à toiletter le statut qui est le nôtre, déjà particulier et très avancé. Il mérite d’être amélioré pour corriger ce qui ne permet pas de fonctionner de manière optimale.
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Mais ce qui est proposé, ce que le gouvernement, le président de la République et les nationalistes appellent « écritures constitutionnelles », participe au démantèlement de la nation. Et on veut nous faire croire que le processus – que les journalistes ont appelé le processus de Beauvau – a pris du retard à cause de la dissolution. Ce n’est pas vrai. Il est en difficulté depuis la tribune du printemps 2024 des constitutionnalistes de tout premier plan qui se sont positionnés contre le processus au motif qu’il mettait en danger l’unité de la République.
Quelle est la position du Conseil d’État dans ce dossier ?
Sans surprise, il a des réserves très importantes. Ce sont même plus des réserves : le Conseil d’État dit clairement que l’on ne peut pas accorder le pouvoir législatif à la Corse. Le processus prévoit un « pouvoir normatif » pour que les gens ne comprennent pas, mais c’est en réalité un pouvoir législatif.
Le gouvernement peut s’affranchir de cet avis, et il s’apprête à le faire. Ce serait une faute politique gravissime. Pourquoi ? Parce que si le texte voté par l’Assemblée de Corse le 5 juillet 2023 repris par le comité de pilotage présidé par le Ministre de l’Intérieur était validé par le gouvernement et présenté in extenso au Parlement, il y a fort peu de chance qu’il soit adopté. Il n’y aurait pas de majorité des trois cinquièmes au Congrès, même s’il était adopté par l’Assemblée Nationale car au Sénat, ça ne passera pas.
Et voilà pourquoi je dis que c’est une faute politique. Parce que le Président de la République et une partie du gouvernement diront : « ce n’est pas de notre faute, c’est la faute de la majorité sénatoriale ». Tenir un tel discours serait gravissime. Dire aux nationalistes : on a tout fait, mais les « jacobins » ont fait capoter le processus. C’est très dangereux. Cela pourrait engendrer un regain de violence.
À vos yeux, quel cadre constitutionnel pourrait être acceptable pour la Corse ?
Le gouvernement aurait été bien inspiré de s’appuyer sur l’avis du Conseil d’État pour ramener le texte à quelque chose de beaucoup plus raisonnable. Notamment pour que la Corse ne sorte pas de l’article 72 de la Constitution. Peut-on aller vers un article 72-5 ? Je suis convaincu que c’est possible, à condition que l’exposé des motifs soit très clair. Il faut écrire, et ne pas avoir peur de l’écrire, que c’est pour mieux ancrer la Corse dans la République et rendre les politiques publiques plus efficientes.
La loi organique viendra ensuite. Il faudra beaucoup de temps. Elle permettra de gommer les défauts de notre statut actuel. Mais pour moi l’enjeu, c’est ça. Hélas le gouvernement et la majorité de l’Assemblée de Corse ont préféré les symboles alors que les symboles ne résolvent pas les problèmes.
Vous parlez souvent d’un matraquage autour de l’autonomie. Pouvez-vous préciser ?
On s’est éloignés considérablement du pragmatisme au cours de ces trois ans de discussion. À tout bout de champ, il y a un matraquage médiatique sur l’opinion publique insulaire pour dire : « autonomie, autonomie, autonomie ». Le général de Gaulle disait : « ils sautent sur leur chaise comme des cabris pour scander : l’Europe ! l’Europe ! ». Eh bien moi, je dis : « ils sautent sur leur chaise comme des cabris pour crier : autonomie ! autonomie ! autonomie ! ».
Nous assistons à une véritable mise en condition de l’opinion publique.
Nous avons déjà un statut qui nous donne des pouvoirs que des régions autonomes n’ont pas. Mais nous n’exerçons même pas les compétences que nous avons. Je vais vous dire très sincèrement : ce qu’il faut, c’est se pencher de manière pragmatique sur l’exercice des compétences actuelles et sur tout ce qui ne fonctionne pas.
C’est-à-dire ?
Il y aurait beaucoup à dire. En tant qu’élu depuis plus de vingt-huit ans, je connais les problèmes qui nous assaillent et qui nuisent gravement au développement du territoire insulaire. Je vais vous donner trois exemples.
Il y a la question fondamentale des déchets. Nous sommes les seuls à avoir refusé un incinérateur, aujourd’hui on enfouit les poubelles jusqu’à saturation. Et pourtant, la compétence en la matière est déjà dévolue à la Collectivité de Corse. Qu’a-t-on fait ? Rien. Et ça fait dix ans qu’on attend une solution.
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On refuse aussi de se pencher réellement sur le problème des transports. On préfère poursuivre dans une économie dirigée. La Collectivité de Corse veut moins de tourisme. Les tarifs explosent, les Corses se plaignent des prix, mais ce n’est pas la faute de l’État français si le prix des billets de Corsica Línea et d’Air Corsica explosent ! Ce sont nos choix, nos responsabilités.
Je vais vous surprendre : je suis indépendantiste, mais pour l’indépendance énergétique. Je suis autonomiste, mais pour l’autonomie alimentaire.
Et enfin, la question de l’eau. Vu le réchauffement climatique, préserver la ressource en eau est capital. Il faut des retenues, des infrastructures. C’est une priorité absolue. L’eau, ce sera le combat du XXIe siècle. Et nous, on est à la traîne.
Je vais vous surprendre : je suis indépendantiste, mais pour l’indépendance énergétique. Je suis autonomiste, mais pour l’autonomie alimentaire. Pourquoi importer du fourrage si on peut le produire ici ? Pourquoi importer des fruits et légumes si on peut les cultiver ? Produire ici, c’est aussi régler une partie des problèmes de fret. Il faut développer une vraie politique agricole, adapter nos outils à nos réalités insulaires.
Vous voyez, ce sont là les vraies urgences. Ce n’est pas l’institutionnel qui changera la vie des Corses. Ce sont des politiques publiques efficaces, réalistes, appliquées sérieusement. Le reste, c’est du théâtre politique.
Que pensent les Corses de l’autonomie ?
En Corse, personne, j’ai bien dit personne, ne vous parlera sérieusement d’autonomie. On vous parle de tas d’autres sujets, mais en tout cas, certainement pas d’autonomie, y compris parmi l’électorat nationaliste.
Moi je crois que si on posait la question clairement aux Corses, la réponse serait non à l’autonomie. Et les porteurs de ce projet risqué le savent. C’est pour ça qu’ils ne veulent pas consulter le peuple.
Il faut consulter les Corses. Pas comme cela a été prévu – une fois que la loi constitutionnelle serait approuvée. Il fallait consulter en amont. Et pourquoi ils ne le font pas ? Parce que la Corse s’est déjà exprimée. Et quatre fois. L’un des thèmes du programme du Rassemblement National est l’unité de la République et le refus de l’autonomie. Au premier et second tour de la présidentielle 2022, Mme Le Pen est arrivée largement en tête en Corse, sauf à Propriano parce que j’ai préféré soutenir M. Macron. Ensuite, les législatives, où là encore le RN a réalisé de gros scores. Puis les européennes de 2024 : M. Bardella a fait des scores supérieurs à ceux du continent. Et enfin, après la dissolution, aux législatives anticipées, les candidats RN ont été présents au second tour dans trois circonscriptions et auraient pu se maintenir dans les quatre, et parfois ils ont viré en tête au premier tour.
Comment analyser ces résultats du RN plus importants en Corse que sur le Continent ? les Corses refusent l’autonomie. Et ce n’est pas les nouveaux arrivants qui votent RN, ce sont des Corses. Les résultats dans les petites communes ou il n’y a pas de nouveaux arrivants le prouvent.
Et puis surtout, comment peut-on envisager une telle réforme sans consulter ceux qui en seraient les premiers concernés ? Et pas seulement en Corse ! Ce n’est pas une affaire insulaire. On touche à l’organisation de la République. Une telle réforme devrait être soumise à référendum national. La Corse n’est ni la Nouvelle-Calédonie, ni la Polynésie Française, par son histoire, par son lien indéfectible avec la France et par le fait qu’elle se situe dans l’union européenne.
Moi je crois que si on posait la question clairement aux Corses, la réponse serait non à l’autonomie. Et les porteurs de ce projet risqué le savent. C’est pour ça qu’ils ne veulent pas consulter le peuple.
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