Donald Trump est fasciné par l’âge d’or américain, celui qu’il imagine se situer dans les années 1900. Un mythe de l’âge d’or qui n’est pas sans poser quelques problèmes historiques.
Dans son discours d’investiture le 20 janvier 2025, Trump affirme le désir de recréer un « nouvel âge d’or américain ». Quelques jours plus tard, il précise cette référence à la période des années 1870-1900 nommée Gilded Age : « Les États-Unis étaient les plus riches de 1870 à 1913. C’est là que nous étions un pays avec des droits de douane. » Donc, Donald Trump souhaite ressusciter un passé qui semble le fasciner. Ses choix autocratiques et libertariens vont le confirmer. Trump allant jusqu’à proclamer son admiration pour William McKinley (1896-1900), président républicain symbole d’une politique tarifaire agressive. Gilded signifie « doré à la surface », l’apparence de prospérité dissimule des réalités sociales bien moins reluisantes. La richesse et le progrès technologique évidents de l’époque vont cacher de graves inégalités sociales, de la corruption politique et des conditions de vie difficiles pour la majorité de la population.
The Gilded Age
Le Gilded Age est une période de l’histoire des États-Unis qui s’étend approximativement de la fin de la guerre de Sécession (1865) jusqu’au début du XXe siècle (vers 1900-1910). Le terme a été popularisé par le roman satirique The Gilded Age: A Tale of Today (1873), coécrit par Mark Twain (1835-1010) et Charles Dudley Warner (1829-1900).
Au cours de cette période, le Parti républicain domine nettement la scène politique nationale. Fondé comme un parti abolitionniste et protectionniste, il bénéficie en effet de la victoire de l’Union au cours de la guerre de Sécession. Le G.O.P (Grand Old Party), domine dans le nord et l’ouest et est très lié aux milieux d’affaires et à la bourgeoisie nordiste. Le parti démocrate, lui, représente essentiellement le sud des États-Unis et les communautés immigrées les moins bien intégrées, particulièrement les catholiques et les juifs. Il parvient ainsi à dominer certaines villes du nord, comme New York, où il bénéficie du soutien d’une forte communauté irlandaise. Économiquement, le Gilded Age va se caractériser par :
Une croissance économique et industrielle rapide avec le développement des chemins de fer, de l’acier, du pétrole et de l’électricité, ce qui va amener l’émergence de puissants « capitaines d’industrie », communément dénommés les « barons voleurs » (robber barons), comme nous allons le voir par la suite.
À lire aussi : Trump impose une nouvelle grammaire au monde. Entretien avec Peer de Jong
Ensuite, une immigration massive (plus particulièrement en provenance de l’Europe de l’Est et du Sud) qui va chercher du travail et va participer à une urbanisation rapide de villes comme New-York, Chicago et Pittsburgh, entre autres. Cette caractéristique du Gilded Age va entrainer des inégalités sociales grandissantes entre une élite capitalistique restreinte et une paupérisation du milieu ouvrier avec des conditions de travail dangereuses et mal rémunérées, sans système de protection sociale. Enfin, une corruption politique, ou plutôt un clientélisme endémique caractérisé par :
Les machine politiques, comme Tammany Hall. Son chef, William « Boss » Tweed contrôle les emplois publics, l’accès au logement social et les aides pour les immigrants (principalement irlandais et italiens). En échange, les bénéficiaires de ces aides devaient voter pour le parti au pouvoir. Le « Spoil system » (Système des dépouilles) où le président ou les chefs politiques remplacent les fonctionnaires par des partisans loyaux après chaque élection ce qui amène un système inefficace, incompétent et particulièrement corrompu. On va voir apparaitre un début de réforme du système en 1883 avec le Pendleton Act.
Les « robber barons »
La croissance économique extrêmement rapide va voir arriver les tycoons, qu’on peut traduire par magnats, c’est à dire des visionnaires qui vont moderniser l’économie, créer des emplois, développer des organismes financiers puissants, se comporter en philanthropes et créer des institutions culturelles (universités, musées) qu’on retrouve aujourd’hui sous forme de fonds et de fondations. Mais, ces tycoons peuvent être aussi vus comme des « barons voleurs » (robber barons) c’est-à-dire des chefs d’entreprise richissimes qui exploite la main d’œuvre en la maltraitant, manipulent les marchés sans véritable opposition et écrase la concurrence. C’est l’avènement du capitalisme américain avec les monopoles et les trusts, mais aussi, en réaction, des mouvements syndicaux : le syndicat the Knights of Labour affiche 750 000 membres en 1886, et l’American Federation of Labor, créé également en 1886, rassemble plusieurs associations syndicales déterminées à jouer un rôle politique majeur afin d’améliorer le sort des travailleurs américains. Un début de réglementation économique comme la loi antitrust, dite Sherman Act est votée en 1890.
Les débuts de la Mafia
Sous le vernis de « l’âge doré », la période du Gilded Age joue un rôle central dans l’émergence et le développement de la mafia et du crime organisé. En effet, des millions d’immigrants, notamment d’Italie, d’Irlande et d’Europe de l’Est, arrivent aux États-Unis, souvent pour fuir la misère ou les persécutions et s’installent dans les grandes villes (New York, Chicago, etc.) dans des conditions très difficiles. Les gangs ethniques, siciliens et irlandais, se forment pour assurer une forme de protection ou de solidarité qui tourne rapidement à l’activité criminelle. D’autre part, la corruption facilite l’implantation d’organisations criminelles en achetant la protection de policiers, juges ou hommes politiques. La véritable montée en puissance de la mafia (Cosa Nostra, etc.) se produira durant la Prohibition (années 1920), mais les bases sont posées pendant le Gilded Age : réseaux de pouvoir, contrôle territorial, infiltration des institutions. La période a posé les fondations sociales et politiques (réseaux, corruption, enclaves ethniques) que la mafia exploitera pleinement pendant la Prohibition.
Un « Nationalisme impérial »
L’ascension des États-Unis au premier rang économique mondial n’a pas été le moindre de ces bouleversements de cette période.
À lire aussi : Donald Trump : l’arme des droits de douane
Alors que ce pays, en 1865, était encore largement rural et peu densément peuplé, il fait déjà figure de géant industriel et démographique (près de 100 millions d’habitants) à la veille de la Première Guerre mondiale. À bien des égards, c’est entre 1865 et 1901, au cours du Gilded age qu’ont été posées les bases de la puissance actuelle des États-Unis. La deuxième moitié du XIXe siècle voit les États-Unis poursuivre leur expansion vers l’Ouest (Far West) de leur continent. À la fin du siècle, la conquête de l’Ouest est presque achevée. L’accession au rang d’État du Nouveau Mexique en 1912 y met officiellement fin. Après une politique isolationniste dictée par le développement à l’Ouest (coast to coast), celle-ci laisse place à une diplomatie plus offensive à la fin de la période et les Américains se montrent de plus en plus enclins à s’affirmer sur la scène internationale. Très conscients de leur puissance, les Américains se tournent, à la fin du XIXe siècle, vers une politique étrangère plus offensive. Cette politique agressive américaine va se produire sous la présidence de Theodore Roosevelt (1858-1919) qui succède à William McKinley (1843-1901), assassiné le 14 septembre 1901. Cette montée de l’impérialisme américain, se manifeste notamment par l’annexion de Hawaï (1898), la Guerre hispano-américaine (1898) qui aboutit à l’acquisition de territoires (Porto Rico, Guam, Philippines) et l’influence en Chine avec la politique de la porte ouverte (Open Door Policy), les États-Unis cherchant à garantir un accès égal au marché chinois.
Les liens entre le Gilded Age et la politique de Donald Trump
Difficile, aujourd’hui, de ne pas voir quelques similitudes entre le Gilded Age et la période Trump. Le gouvernement américain de l’Âge doré était profondément capitaliste : toute interférence de l’État dans l’économie était exclue. Tout comme la présidence de William McKinley a été façonnée à l’époque par des magnats du monde des affaires, l’administration Trump bénéficie des largesses et du soutien de diverses personnalités fortunées. Entre autres : l’investisseur technologique Peter Thiel, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, le PDG de Meta Mark Zuckerberg – et, évidemment, le patron de SpaceX, Elon Musk, même si les relations entre les deux hommes aujourd’hui deviennent très compliquées.
Ces liens apparaissent comme principalement économiques et politiques et ils reflètent des dynamiques similaires entre la fin du XIXe siècle et les États-Unis du XXIe siècle.
D’abord un capitalisme agressif et dérégulé : le Gilded Age est marqué par un capitalisme sauvage, peu régulé, dominé par de puissants monopoles avec le culte du « self made man »
Trump, homme d’affaires avant tout, est souvent associé à une vision du marché axée sur le profit, la dérégulation, et la réussite personnelle. Il a réduit de nombreuses règles économiques, ce qui rappelle l’environnement économique du Gilded Age. Mais, le parallélisme qu’on peut observer avec le Gilded Age est la mise en place d’une politique de droits de douane, initiée pendant la période par le Président William McKinley et prise, ou reprise, par Donald Trump aujourd’hui.
À lire aussi : Trump, l’homme qui voulait être roi
Ensuite, une concentration de richesses et, en conséquence, l’augmentation des inégalités. Le Gilded Age a vu une domination d’une élite immensément riche face à une majorité pauvre. L’ère Trump est marquée par une re-concentration des richesses, avec des milliardaires dominants (Musk, Bezos, Zuckerberg etc.) et une classe moyenne en difficulté. Trump promeut des politiques fiscales qui favorisent les plus riches, dans un climat économique de plus en plus inégalitaire. Paradoxalement, il exploite le mécontentement des classes moyennes et populaires en particulier dans les zones industrielles délaissées, contre les élites, l’immigration, la mondialisation. Ces classes populaires constituent le socle de son électorat.
Enfin, les rapports à la démocratie sont ambigus : durant le Gilded Age, la démocratie était souvent dévoyée par la corruption, l’argent, et l’influence des entreprises. Aujourd’hui, le Président américain est accusé d’affaiblir des institutions démocratiques (attaques contre la presse, la justice, contestation des résultats électoraux).
Au niveau international, l’expansion annoncée sur le Canada (devenant le 51e État américain), le Groenland et le canal de Panama peuvent rappeler l’impérialisme américain de la fin du XIXe siècle.
Conclusion
Le gouvernement américain de l’Âge doré était profondément capitaliste : toute interférence de l’État dans l’économie était exclue et sa neutralité servait de fait les plus riches qui n’hésitaient alors pas à tirer profit de ce système. C’est un des travers du libertarianisme qui agite les sphères du pouvoir américain aujourd’hui. La question est de savoir si les caractéristiques de la période du Gilded Age, mise en avant par Donald Trump, peuvent être adaptée au XXIe siècle ? La conjoncture n’est pas du tout la même mais, par exemple, les buts de la politique des droits de douane, mis en exergue par le Président actuel des États-Unis, rejoint celle de McKinley. D’autre part, l’entourage de Trump, même chez ses ministres, peut faire penser aux tycoons de la fin du XIXe siècle, la technologie et l’IA remplaçant les chemins de fer, l’acier. Selon son conseiller économique Stephen Miran, Trump se voit déjà à la tête d’une « Commission tarifaire » à l’image de celle qui, en 1887, distribuait les excédents amassés par la collecte de droits de douane. Selon Mark Twain « l’histoire ne se répète pas mais elle rime souvent », et un second Gilded Age appellerait alors un changement, à l’image de celui porté par l’Ère progressiste (1901-1920) annonçant le New Deal de 1932. Trump nous ayant maintenant habitué à une instabilité chronique, il est urgent d’attendre.
Tycoons
Il semble que le mot anglais Tycoon soit dérivé du mot japonais taikun signifiant « grand seigneur » ou « grand prince ». Les grands entrepreneurs les plus célèbres de l’époque du Gilded Age sont :
John D.Rockfeller (1839-1937) – Pétrole (Standard Oil qui deviendra Esso).
Andrew Carnegie (1835-1919) – Acier.
Cornelius Vanderbilt (1794-1877) – Chemins de fer et navigation.
John Pierpont Morgan (1837-1913) – finance, banque.
Jay Gould (1836-1892) – chemins de fer, finance.
Andrew Mellon (1855-1937) – banque industrie et homme politique.
La politique des droits de douane de William MCKinley
William McKinley, 25e Président des États-Unis d’Amérique est un fervent défenseur du protectionnisme. Il instaure une politique de droits de douane élevés protégeant ainsi l’industrie américaine et favorisant la croissance économique. En 1890, sous la présidence de Benjamin Harrison (1833-1901), 23e Président des États-Unis, le futur Président William McKinley fait adopter une loi appelée Mc Kinley Tariff Act. Les objectifs sont : protection de l’industrie nationale, soutien de l’emploi et des salaires et réduction de la dépendance des États-Unis vis-à-vis des importations. La principale mesure est l’augmentation des droits de douane avec des taux allant jusqu’à 49,5%. Ensuite, et sous la présidence de McKinley, la loi tarifaire nommée Dingley Tariff Act (ou Dingley Act) est adoptée aux États-Unis en 1897. Cette loi a été proposée par Nelson Dingley Jr., représentant républicain du Maine et consiste à réviser les tarifs douaniers à la hausse et contient des clauses de réciprocité. Cette loi est restée en vigueur jusqu’en 1909. Il est à noter que, pendant son mandat, McKinley a défendu les intérêts des ouvriers et des industries américaines en affirmant que des politiques protectionnistes créeraient des emplois et soutiendraient la classe ouvrière.
Pour aller plus loin
Twain M. et Ddley Warner C. « The Gilded Age: A Tale of Today » – Ind.published. (2025).
Morris C.R « The Tycoons: How Andrew Carnegie, John D. Rockefeller, Jay Gould, and J.P. Morgan Invented the American Supereconomy » – Ed. Times Books(2006)
Kaspi A. »Les américains » Ed.Points (2014).
Carles L., Vallet G., Rocca M. « Recréer un second Gilded Age (Age doré) : les illusions de Trump » (2025).
https://theconversation.com/recreer-un-second-gilded-age-age-dore-les-illusions-de-trump-252688
Brosseau G. « Les barons voleurs et le capitalisme américian au 19ème siècle » (2024) https://revue-histoire.fr/histoire-contemporaine/les-barons-voleurs-et-le-capitalisme-americain-au-xixe/?srsltid=AfmBOop5c1hISYBKvRMeCBqKmtW6Sf3g4
A voir
The Gilded Age, série télévisée historique américaine développée par Julian Fellowes et diffusée depuis le 24 janvier 2022 (Canal +).