Les câbles sous-marins sont la cible d’attaques intentionnelles et d’actes de malveillance. Leur protection et leur sécurité est donc une priorité pour les marines.
Le 25 décembre 2024, un navire immatriculé aux îles Cook soupçonné de faire partie de la « flotte fantôme » russe laissait traîner une ancre sur une centaine de kilomètres, causant d’importantes dégradations à cinq câbles sous-marins au large de la Finlande. Trois membres de l’équipage du pétrolier Eagle S comparaissent depuis le 25 août devant un tribunal finlandais alors que l’accusation retient une négligence intentionnelle de leur part, une infraction relevant du pénal.
Les incidents de ce type mettant en cause des navires liés aux « flottes fantômes » russe et chinoise sont en augmentation depuis le lancement de l’« opération spéciale » le 24 février 2022 et font peser des risques économiques et sécuritaires majeurs sur les pays qui en sont victimes. La récente procédure ouverte par les autorités finlandaises témoigne d’un durcissement de la réponse des pays qui subissent ces dégradations, comme en attestent les résultats positifs de la mission Baltic Sentry mais aussi certaines initiatives nationales comme celle des Etats-Unis destinée à sécuriser les chaînes de production des câbles sous-marins.
Des actes de sabotage à haut potentiel de nuisance
Les câbles sous-marins constituent un des principaux moyens de connecter les différents réseaux internet mondiaux et sont vitaux dans de nombreux domaines allant des transactions financières à la communication internet ou téléphonique. Alors que Goldman Sachs estime qu’environ 600 de ces câbles sont en service, ces derniers, composés de fibres optiques et d’une capacité de plusieurs centaines de gigabits par seconde, permettent d’assurer la transmission de 99% des données mondiales[1]. Le quotidien The Hindu précise que ces câbles sont le support de 80% du commerce mondial[2] quand The Financial Times ajoute qu’ils permettent la réalisation d’environ 10 000 milliards de dollars de transactions financières chaque jour[3]. Il convient d’ajouter à cela l’importance de ces infrastructures comme canal de communication diplomatique.
Qualifiés par le gouvernement français de « couche physique accessible du cyberespace », les câbles sous-marins sont une cible de choix pour les opérations de guerre hybride menées les « flottes fantômes » russe et chinoise. En novembre 2024, un navire commercial battant pavillon chinois endommageait sérieusement deux câbles reliant la Suède à la Lituanie et l’Allemagne à la Finlande. Taïwan dénonce régulièrement l’implication de la Chine dans des opérations similaires comme en 2023 lorsque 14 000 habitants furent privés d’accès à Internet[4]. De son côté, le think tank britannique Policy Exchange relève « plus de 70 signalements de navires russes au comportement anormal à proximité d’infrastructures maritimes essentielles » depuis 2021[5].
La principale difficulté que posent ces actes de sabotage provient de leur nature asymétrique, ce qui rend leur détection et leur poursuite délicate pour les pays qui les subissent. Ces derniers se voient ainsi quasi-systématiquement opposer l’argument de la négligence par les navires mis en cause quand ils ne se heurtent pas aux démentis des autorités dont ils dépendent. Ces actions, également qualifiées « d’attaques en zone grise » en raison de la difficulté d’établir la culpabilité de leurs auteurs, sont par ailleurs calibrées afin d’infliger un certain degré de dégâts ne justifiant pas le déclenchement d’une réponse musclée[6].
Un rapport de l’International Institute for Strategic Studies indique que le recours par la Russie à de tels procédés avait pour but premier de déstabiliser les gouvernements européens et d’affaiblir les capacités de l’OTAN et de l’Union Européenne à réagir dans le cadre du conflit ukrainien[7]. Si ces objectifs n’ont pour le moment pas été atteints, il n’en demeure pas moins que les capitales européennes peinent à se coordonner pour répondre à ces attaques. Les opérations attribuées à la Chine mettent en lumière ce manque de coordination à l’échelle mondiale. Une tendance qui pourrait toutefois s’inverser.
Des initiatives multiples
En janvier dernier, l’OTAN lançait une nouvelle activité militaire du nom de « Baltic Sentry ». Cette mission est destinée à accroître la présence militaire de l’OTAN en mer Baltique dans un objectif de dissuasion ainsi qu’à améliorer la capacité de réaction des alliés en cas d’actes de sabotage visant les câbles sous-marins. Divisée en deux task forces, la mission dispose de navires ainsi que de drones et d’avions de surveillance et peut compter sur des ressources supplémentaires que les pays bordant la mer Baltique peuvent mettre à sa disposition. Les task forces coopèrent régulièrement avec les marines et les forces de police locales. L’OTAN a également développé une application d’intelligence artificielle permettant d’analyser le trafic maritime, ce qui facilite la détection des comportements inhabituels. Comme l’explique un commandant : « Ce mélange d’intelligence artificielle et de vigilance humaine a pour but de repérer les comportements inhabituels tels que la façon de naviguer, les ports dans lesquels les navires font escale ou leurs réactions aux appels radios provenant des navires de patrouille »[8].
Depuis son lancement, la mission Baltic Sentry affiche des résultats positifs. Selon le commandant Arlo Abrahamson, porte-parole du Commandement maritime allié, « depuis le lancement de la mission Baltic Sentry, il n’y a pas eu de cas de sabotage d’infrastructures sous-marines en mer Baltique »[9]. Les approches misant sur la dissuasion se multiplient comme en témoigne le lancement en février par l’Union Européenne d’un plan pour répondre à la menace pesant sur les câbles sous-marins. Ce Plan d’action sur la sécurité des câbles s’articule autour de quatre axes : la prévention, la détection, la réponse et le rétablissement, et la dissuasion[10]. Un groupe d’experts a récemment approuvé une cartographie et une évaluation coordonnée des risques à l’échelle de l’Union Européenne afin de renforcer l’efficacité du Plan[11]. Des initiatives similaires ont été prises par le Japon, en coopération avec l’Union Européenne à l’occasion du troisième Conseil de partenariat numérique[12], ou par Taïwan. Les autorités taïwanaises ont ainsi mis en place une plateforme dédiée coordonnant l’action de plusieurs services dans le but d’endiguer ce qu’elles qualifient de campagne de pression menée par Pékin[13].
Considérant la protection des câbles sous-marins comme un enjeu de sécurité nationale, l’administration Trump II a décidé de renforcer la règlementation en la matière afin de prévenir toute influence étrangère hostile dès la phase de conception ou lors de travaux de réparation des câbles sous-marins. Le 7 août dernier, la Federal Communications Commission a adopté de nouvelles règles instaurant une présomption de refus dans le cadre de toute demande d’obtention de licence émanant d’entreprises chinoises, cubaines, russes, iraniennes ou encore vénézuéliennes[14]. Les partenaires européens, tels qu’Alcatel Submarine Networks, ou japonais, comme l’entreprise NEC, seront désormais privilégiés par Washington[15].
[1] https://econreview.studentorg.berkeley.edu/global-undersea-internet-cables-economic-leverage-and-strategic-implications/
[2] https://www.thehindu.com/sci-tech/technology/why-are-undersea-cables-important-explained/article69408007.ece
[3] https://www.ft.com/content/cf16a5b4-6961-4b6c-80fb-6238b73338bd
[4] https://www.wsj.com/opinion/nato-deployment-baltic-sea-undersea-cables-china-russia-europe-c34fa89f?mod=Searchresults_pos3&page=1
[5] https://policyexchange.org.uk/wp-content/uploads/From-space-to-seabed.pdf
[6] https://www.nytimes.com/2025/08/19/world/europe/russia-hybrid-attacks-europe.html?searchResultPosition=9
[7] https://www.iiss.org/research-paper/2025/08/the-scale-of-russian–sabotage-operations–against-europes-critical–infrastructure/
[8] https://www.wsj.com/world/europe/nato-russia-undersea-cable-pipeline-prevention-212d93ff?mod=Searchresults_pos15&page=1
[9] https://asia.nikkei.com/politics/international-relations/nato-effective-in-patrolling-baltic-undersea-cables-says-commander
[10] https://www.euractiv.fr/section/tech/news/face-a-la-multiplication-des-incidents-la-commission-devoile-un-plan-pour-proteger-les-cables-sous-marins/
[11] https://digital-strategy.ec.europa.eu/fr/news/eu-action-plan-cable-security-mapping-and-risk-assessment-approach-agreed-group-member-states-and
[12] https://digital-strategy.ec.europa.eu/fr/news/eu-and-japan-reinforce-tech-and-digital-partnership
[13] https://www.scmp.com/news/china/politics/article/3308373/taiwan-sets-platform-coordinated-response-undersea-cable-disruptions
[14] https://www.steptoe.com/en/news-publications/stepwise-risk-outlook/subsea-cables-and-us-national-security.html
[15] https://asia.nikkei.com/spotlight/supply-chain/us-to-shut-out-china-from-undersea-cable-supply-chains