Lieu d’exception, de l’utopie du possible, l’île échappe toujours en partie au discours que l’on tient sur elle, et c’est précisément pour cela qu’elle fascine. Ainsi, pendant longtemps, la Polynésie a conforté le mythe de la « Nouvelle Cythère », pays béni des dieux, havre de paix protégé par la distance des vents mauvais de l’Histoire. Aujourd’hui, avec la montée irrésistible de la Chine dans le grand océan, les quatre territoires français du Pacifique offrent à la France un gigantesque domaine maritime, plein de richesses, mais posant de redoutables défis.
Eugène Berg. Ancien ambassadeur de France aux îles Fidji
Contrairement à son ancienne grande rivale maritime, la Grande-Bretagne, la France est le seul pays européen à avoir des territoires dans cette région. Il s’agit de la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, ainsi que la Polynésie française, et de l’île de Clipperton. Les statuts de ces territoires ont évolué au fil du temps. Dans un océan dominé par les Anglo-Saxons (général MacArthur1), ce réseau d’influence se distingue du réseau américano-micronésien, qui s’étend des Philippines aux États-Unis et comprend Guam, les États fédérés de Micronésie-Marshall, Wake et Hawaï. Cela permet à la France de posséder la deuxième ZEE du monde (11,35 millions de km2), celle de la Polynésie française, en constituant avec 4,7 millions de km2, 40 %.
Wallis-et-Futuna, une République, deux îles, trois rois
Dans leur Atlas des îles et États du Pacifique Sud, Benoît Antheaume et Joël Bonnemaison désignaient Wallis-et-Futuna, de territoire français le plus singulier : « Une République, deux îles, trois rois ». De fait, entre l’archipel des Fidji et ceux des Samoa et de Tonga, au cœur du Pacifique à 2 000 km de la Nouvelle-Calédonie et à 3 000 km de la Polynésie française, les îles Wallis-et-Futuna (250 km2, 11 151 habitants, le territoire a perdu le quart de sa population en vingt ans) sont parmi les plus « lointaines » du Pacifique. Cette collectivité d’outre-mer, COM, a durablement été maintenue à l’écart, dans un état de quasi-oubli, ce qui a renforcé son aspect intemporel, ainsi que les assises traditionnelles de sa société, grandement imprégnée de catholicisme2.
L’île de Wallis ou Uvea en langue polynésienne, est une île basse d’origine volcanique, entourée d’un lagon parsemé d’îlots, les motu. Elle fut peuplée, il y a 2 000 ans, depuis l’archipel de Tonga. À un moment donné, elle fut partie intégrante du Royaume de Tonga, alors que l’île principale de Futuna fut colonisée à partir du Samoa occidental. Reste Alofi, îlot inhabité. Trois royaumes coutumiers Uvea, Alo, Sigaven dirigés par un roi où le système coutumier reste très présent coexistent avec l’administration française. La forte identité polynésienne se manifesta au travers des danses, de l’artisanat (tapa, tressage) et de l’importance des cérémonies coutumières. Cela signifie que l’économie se résume à l’agriculture vivrière (taro, igname, noix de coco, pêche, tourisme), vu l’éloignement. D’où l’envergure de l’aide financière de la métropole.
Le PIB du territoire est d’environ 200 millions d’euros. Le PIB par habitant, 16 400 € par an. Le secteur public représente une large part de la valeur ajoutée : environ 55 % du PIB, 60,6 % des salariés déclarés y travaillant. Vu l’absence d’industrie significative et l’absence d’exportations structurées, le territoire dépend des importations pour l’alimentation, les biens de consommation, matériaux, carburants, etc. L’économie est petite, non industrialisée, essentiellement axée sur le secteur public, l’agriculture de subsistance, la pêche et les importations. Le marché du travail privé est très limité. La démographie baisse, en grande partie à cause d’émigration des jeunes, ce qui réduit la main-d’œuvre et pèse sur le dynamisme économique.
La Polynésie française : un continent maritime
Située à environ 6 000 km de l’Australie et 4 000 km de la Nouvelle-Zélande, la Polynésie française est composée de 118 îles, dont 76 habitées. Sa superficie terrestre est de 4 167 km² et sa superficie maritime est l’un des plus grands espaces maritimes du monde. Elle regroupe cinq grands ensembles d’îles. Les îles de la Société, le groupe le plus habité, comprennent Tahiti (où se trouve Papeete, la capitale), Moorea, Bora-Bora (l’île de 29 km2 surnommée « la perle du Pacifique », qui concentre à elle seule 37 % des entrées, devant Tahiti [33,9 %] et Moorea [23,1 %]), Huahine, Raiatea… Les Tuamotu, atolls parmi les plus vastes du monde. Très peuplé : Rangiroa, Fakarava, Makemo. Les Gambiers, ensemble d’îles volcaniques isolées. Les Marquises, aux reliefs montagneux et à forte culture. Avec ses îles célèbres : Nuku Hiva, Hiva Oa. Les Australes Archipel méridional, plus frais et agricole. La population, 280 000 habitants, est très jeune et est principalement composée de Polynésiens. À côté du français langue officielle, on parle différentes langues polynésiennes : tahitien, marquisien, pa’umotu (tuamotien), mangarévien…
Collectivité d’outre-mer (COM) depuis la réforme de 2003, qui a remplacé l’ancien statut de « TOM » (Territoire d’Outre-Mer), la Polynésie française bénéficie d’une autonomie interne : un statut particulier (loi n° 2004-192) lui octroyant de larges compétences, sauf dans le domaine régalien (défense, monnaie, justice, relations extérieures, souveraineté). Son Assemblée de la Polynésie française, organe législatif territorial, élue tous les cinq ans au suffrage universel direct, adopte des « lois du pays » dans les domaines relevant de l’autonomie. Le gouvernement polynésien est composé du président de la Polynésie française, élu parmi les députés, et d’un cabinet de sept à dix ministres. Le Hautcommissariat de la République en Polynésie française, représentant de l’État français, s’occupe des compétences régaliennes (ordre public, défense, justice, etc.). Un organe consultatif, le Conseil économique, social, environnemental et culturel de la Polynésie française, CESEC, émet des avis sur les projets de loi, les politiques sociales, économiques et culturelles. Ce cadre institutionnel lui confère une autonomie administrative et locale, mais pas de souveraineté : l’État français conserve les compétences de souveraineté. L’Assemblée territoriale détient le pouvoir législatif interne pour la majorité des compétences locales. Elle élit le Président du gouvernement et adopte le budget, les « lois du pays », etc. Ce système politique local est multipartite, avec des partis autonomistes, indépendantistes, ou favorables au maintien dans la République. Parmi les partis récents : Ia Ora te Nunaʻa, un parti autonomiste fondé en 2022, anti-indépendance. Depuis des années, un vif débat institutionnel est en cours.
Certains responsables souhaitent conserver l’autonomie au sein de la République, d’autres militent pour l’indépendance ou une plus grande souveraineté en accroissant les domaines de compétence locale, adaptation des lois du pays, développement durable, gestion locale, et participation des collectivités aux décisions, tout en respectant le cadre national. La question d’un éventuel référendum d’indépendance, comme ceux qui se sont déroulés en Nouvelle-Calédonie, revient régulièrement dans les débats. Ce débat doit tenir compte des particularités de la Polynésie, qui regroupe de nombreux archipels dispersés. Les décisions doivent concilier des réalités très variées (centre, Tahiti, périphérie, archipels éloignés) adaptation des lois du pays, développement durable, gestion locale, et participation des collectivités aux décisions, tout en respectant le cadre national.
Après les élections de 2023, le parti indépendantiste Tavini Tāvini Huiraʻatira a obtenu 38 députés sur 57 à l’Assemblée territoriale, ce qui lui assure une majorité confortable pour gouverner seul. Le mode de scrutin territorial combinant une prime majoritaire à la liste arrivée en tête et la représentation proportionnelle. En mai 2023, le dirigeant de Tāvini Huiraʻattira, Moetai Brotherson, a été élu président de la Polynésie française. Son gouvernement reste modéré : son discours privilégie une démarche progressive. Il évoque l’idée d’un référendum d’autodétermination dans l’avenir, mais sans calendrier fixe. L’accent est plutôt mis sur les enjeux sociaux, économiques, de développement et de souveraineté locale. Malgré la majorité Tavini, des tensions internes au parti se font jour, notamment sur le rythme et la stratégie autour de l’indépendance et des ressources marines.
“La question d’un éventuel référendum d’indépendance revient souvent dans les débats”
En 2025, le gouvernement a engagé des mesures de soutien aux petites entreprises et commerces locaux, montrant une volonté d’appuyer le développement économique local. Beaucoup craignent un glissement vers une instabilité ou un isolement économique si l’indépendance devenait trop pressante. En interne, au sein du Tavini, des divisions existent, entre partisans d’une approche graduelle (comme Brotherson) et ceux revendiquant un changement institutionnel rapide. Le lien avec l’État français reste central économiquement : les financements, les aides, mécanismes fiscaux, les importations… Toute évolution institutionnelle ou vers l’indépendance doit donc composer avec ces réalités.
Le tourisme contribue à hauteur de 14,7 % du PIB et emploie une part importante des salariés polynésiens. À 55 kilomètres de l’île de Tahiti se trouve l’atoll de Tetiaora, qui abrite un resort de luxe, The Brando. Ce nom est un hommage au coup de cœur de Marlon Brando, qui y tourna Les Révoltés du Bounty de Lewis Milestone (1895-1980) et qui négocia un bail emphytéotique de 99 ans avec les autorités locales.
La production de perles de culture (perles de Tahiti) est un pilier important de l’économie d’exportation. En 2023, les exportations de perles de culture brutes ont atteint quelque 142 millions d’euros, alors que celles des exportations de poissons (notamment du thon) se sont élevées à 24 millions.

© Conflits
L’île de Clipperton, tête d’épingle perdue dans l’immensité du Pacifique, l’atoll le plus isolé du monde.
Appelée encore île de la Passion ou Passion-Clipperton, ce minuscule territoire de 6,8 km2, est la seule possession française dans le Pacifique Nord. Inhabitée, elle a néanmoins reçu un code postal : 98 799. Attribuée à la France en 1931 à la suite d’un arbitrage du roi d’Italie, elle a été rattachée à la Polynésie en 1936 avant d’en être détachée en 1960. Elle ne relève d’aucun statut de type DROM-COM, étant directement rattachée au gouvernement français, qui délègue ses pouvoirs au Haut-Commissaire de la République en Polynésie française. Sa mine de phosphate étant épuisée, son intérêt principal réside dans sa ZEE de 4 356 120 km2, autorisant la France d’être membre de la commission du thon tropical et de pouvoir pêcher le thon, une des grandes ressources halieutiques du Pacifique. La zone de Clarion – Clipperton (CCZ) serait l’une des plus riches du monde en nodules polymétalliques (cuivre, manganèse, cobalt, nickel) dont les réserves encore hypothétiques ont été évaluées entre 21 et 36 milliards de tonnes pour une valeur estimée de 18 400 milliards de dollars. Pour le moment c’est la société belge Global Sea Mineral Resources (GSR) qui détient des permis de recherche dans la zone. Comme toujours, il reste à la France à valoriser et développer ses territoires.
1 La population francophone atteint près de 600 000 locuteurs au sein des quelque 40 millions d’anglophones.
2 Pendant mon séjour dans le Pacifique, j’ai assisté à l’ordination d’un évêque à Uve’a, une île où l’Église catholique rassemble 99 % de la population et assure l’enseignement primaire. In Eugène Berg, Un ambassadeur dans le Pacifique, Hermann, documents, 2009.







