La Guyane contrée sud-américaine et amazonienne

13 janvier 2026

Temps de lecture : 7 minutes

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La Guyane contrée sud-américaine et amazonienne

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Comment comprendre la situation paradoxale d’une communauté territoriale française, dernier territoire non indépendant sur le continent sud-américain ? Il faut d’abord revenir brièvement sur l’histoire de la Guyane, et, bien que cette Amazonie française ait des atouts évidents en termes de milieux naturels, elle a aussi des faiblesses, démographiques et économiques principalement. Sa gouvernance est compliquée et, surtout, la Guyane est de plus en plus intégrée, bon gré mal gré, au continent, par des coopérations transfrontalières dont le pont sur l’Oyapock est le symbole le plus visible, et le plus ambigu.


Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires. 

Marc Pavé, professeur en classes préparatoires (Cayenne)
Hervé Théry, directeur de recherche émérite au CNRS


Une ancienne périphérie de l’empire colonial français

L’histoire de la Guyane de la première moitié du xviie siècle au milieu du xixe siècle relève de l’histoire coloniale européenne en Amérique du Sud. L’implantation des Français y reste limitée (moins de 15 000 personnes libres et esclaves, presque toutes présentes sur la côte), tandis que les peuples amérindiens voient leurs effectifs s’effondrer jusqu’au début du xxe siècle, surtout à cause du choc microbien au contact des Français. Les colons mettent en place une économie esclavagiste de plantation fondée d’abord sur la culture de la canne à sucre. De 1848 (année de l’abolition définitive de l’esclavage) au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la vie de ce territoire s’organise surtout autour du bagne, de l’orpaillage (jusque dans les années 1920) et de l’exploitation de la gomme de balata et du bois de rose. Avec le départ des planteurs blancs, une configuration originale se met en place, avec l’émergence d’une petite agriculture locale sur abattis (brûlis), l’appel à l’immigration de jeunes travailleurs d’Inde (coolies) et de Chine, ainsi que l’affirmation d’une bourgeoisie locale noire et métisse, décidée à faire valoir ses droits, puisque, depuis 1848, les habitants de la Guyane sont en principe des citoyens français à part entière et non pas des sujets de l’empire colonial.

Cependant, ce territoire est en marge des espaces les plus convoités et des grandes voies de circulations maritimes. Le boom de l’orpaillage est international et provisoire, à son apogée vers 1900. Ainsi, en 1946, au moment de l’obtention de la départementalisation, la Guyane reste peu peuplée (moins de 40 000 habitants) et difficile à vivre, avec un taux de natalité encore inférieur à celui de la mortalité et un niveau de vie moyen comparable aux autres territoires colonisés. La quasi-totalité des échanges se font encore avec la métropole.
Dans la seconde moitié du xxe siècle, plusieurs changements interviennent avec des effets cumulatifs, toujours valables aujourd’hui. La mortalité connaît une baisse conséquente, certes toujours en retard par rapport à la France métropolitaine. La population augmente fortement, parce que la natalité se maintient et aussi en raison d’une immigration désormais importante (en proportion de la population totale). On constate aussi un intérêt croissant pour les 90 % du territoire recouvert par la forêt amazonienne. Le Parc amazonien de Guyane est créé en 2007 et surtout l’importance des peuples amérindiens et bushinengués (descendants des communautés d’esclaves enfuis des plantations) s’affirme dans de nombreux domaines. Avec une population dépassant désormais les 300 000 habitants, aux origines multiples et entremêlées, avec d’importantes inégalités sociales, la Guyane connaît une vie politique et des relations avec l’État complexes, mais elle possède aussi de forts atouts humains pour l’avenir.

Pilote d’un « catrala », les pirogues qui relient les deux rives de l’Oyapock, côté Brésil et côté Guyane. © Hervé Théry

Un département amazonien et ultrapériphérique

La Guyane est le département le moins densément peuplé de France (3,2 habitants/km²), avec à peine plus que la population de la Lozère (le moins peuplé des départements métropolitains) sur plus de huit fois la superficie de la Gironde (le plus grand département métropolitain). Mais sa population s’accroît rapidement, elle est passée de 27 863 habitants en 1954 à 288 382 en 2022, selon l’Insee. Ces données sont toutefois incertaines, en raison du grand nombre de clandestins attirés par les possibilités d’emplois et le haut niveau de vie de la Guyane, soit entre 30 000 et 50 000 personnes.

Sa répartition est très inégale, fortement concentrée sur la bande côtière, plus de la moitié des habitants résident dans l’Île de Cayenne, et plus de 20 % à Cayenne même. La région du Maroni, à l’ouest, constitue le deuxième pôle de peuplement (et le plus en essor) et la ville de Kourou, le troisième.

L’économie est fortement dépendante des transferts depuis la métropole. Ses activités productives sont très limitées. Deux types d’agriculture coexistent sur les 5 % de terres non couvertes de forêts : d’une part, une agriculture familiale, pratiquée par plus de 80 % des exploitants sur un tiers de la surface agricole utile, d’autre part, une agriculture marchande concentrée sur la bande littorale. Les difficultés d’accès au foncier sont le problème majeur pour les agriculteurs, puisque 90 % du territoire appartient au domaine privé de l’État.

L’extraction de l’or, en expansion depuis les années 1990, est la seconde activité exportatrice après le bois. Aujourd’hui, il est extrait soit de manière légale, par des exploitations soumises au Code minier (une trentaine de sociétés, artisans et PME), soit de manière clandestine par l’orpaillage illégal. Plusieurs milliers de chercheurs d’or, venus principalement du Brésil ou du Suriname, exploitent le sous-sol, dans un climat de violence dont les orpailleurs sont les premières victimes.

Une grave conséquence de cette exploitation illégale est la déforestation, avec de nombreux impacts indirects, conflits avec les Amérindiens, dérangement de la faune, perturbation du cycle de l’eau et des écosystèmes aquatiques, rejets de déchets divers. Ce sont ces impacts et l’opposition déterminée des défenseurs de l’environnement qui ont amené à suspendre sine die en 2019 le projet d’exploitation du gisement dit de la « Montagne d’Or ».

Le tourisme en est à ses débuts, les infrastructures n’étant pas encore à la hauteur des attentes : il ne représente actuellement qu’environ 5 % du PIB. L’économie pourrait, au cours des prochaines années, être notablement transformée par l’exploitation de gisements pétroliers off-shore, mais, après les premières découvertes, les derniers résultats ont été décevants.

La Guyane vit donc largement de l’activité du Centre spatial guyanais, qui représente près de 20 % du PIB. Après l’indépendance de l’Algérie, le Centre national d’études spatiales (CNES) avait dû quitter la base de lancement de Hammaguir et 14 sites avaient été étudiés, tous situés près de l’Équateur, où l’effet de fronde produit par la rotation terrestre permet d’obtenir 15 % de gain de performance supplémentaire.

Le rapport du CNES recommandait la Guyane, qui offre plusieurs avantages, dont la faible densité de population et l’ouverture sur l’océan Atlantique, qui réduit les risques en cas de problèmes sur le lanceur. De plus, elle n’est pas sujette aux tremblements de terre ou aux cyclones et, étant en territoire français, elle a l’avantage de la stabilité politique. Avec l’Agence spatiale européenne (ESA), créée en 1973, la France finance les deux tiers du budget annuel de la base de Kourou et a également payé sa modernisation pour le premier lancement d’Ariane, le 24 décembre 1979.

Gouvernances et disparités

Malgré sa population limitée, la Guyane a une gouvernance complexe. La présence de l’État y est forte, sous l’autorité du préfet, en raison de sa situation stratégique et du Centre spatial. Elle se manifeste aussi par une présence militaire significative, totalisant 2 200 hommes. Elle a un statut de collectivité territoriale unique depuis 2016. Comme La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique, elle était devenue département français d’outre-mer (DOM) en 1946 ; depuis 1983, elle était à la fois une région et un département, puis, à la suite du référendum de 2010, le conseil régional et le conseil général ont été remplacés par ce statut en 2016. La CTG (Collectivité territoriale de Guyane) compte 22 communes, certaines comme Maripasoula et Camopi plus vastes que bien des départements métropolitains, mais des populations très faibles (159 habitants à Saül, 217 à Saint-Élie, 221 à Ouanary).

“La Guyane reste un territoire défavorisé, mais elle reste par rapport aux pays voisins” 

Outre les classiques rivalités entre niveaux de gouvernance, il en existe d’autres, qui ne les recoupent que partiellement. Les Créoles (Français autochtones, descendants des anciens esclaves africains métissés avec les autres populations présentes sur le territoire depuis 1850) restent la communauté la plus nombreuse, mais son importance relative ne cesse de diminuer ; ils représentaient 75 % de la population dans les années 1970, mais ils ne sont plus que la plus nombreuse des minorités. Leurs représentants ont acquis le pouvoir politique local alors que le pouvoir administratif, militaire et technique reste largement entre les mains des « Métros » (Français de métropole, en séjour plus ou moins long en Guyane).

Les relations entre les uns et les autres sont souvent tendues : les Créoles ont des relations ambiguës avec l’Hexagone, dont ils attendent beaucoup – notamment sur le plan financier – tout en ressentant assez mal leur dépendance à son égard. À l’appui de leurs demandes incessantes, ils argumentent qu’elles sont justifiées en tant que réparation du préjudice subi par leurs ancêtres du temps de l’esclavage et rattrapage du retard de la Guyane par rapport à l’Hexagone.

Les disparités, en effet, sont fortes, on y compte beaucoup plus de bénéficiaires du RSA et de la CMU, les prix à la consommation y sont supérieurs de près de 12 % à ceux de la métropole. L’écart est plus marqué pour les logements (20 % plus chers) et pour les produits alimentaires (45 %). Ce surcoût s’explique principalement par un marché local peu développé, qui oblige à beaucoup importer, et par la taxation des produits importés, soumis à l’octroi de mer, censé protéger le marché local. Le taux de chômage et l’insécurité y sont sensiblement plus élevés et la Guyane compte moitié moins de médecins généralistes par 1 000 habitants que la métropole et près de quatre fois moins pour les médecins spécialistes.

Malgré sa taille et ses ressources naturelles, la Guyane reste donc un territoire défavorisé en comparaison avec l’Hexagone. En revanche, elle est riche par rapport aux pays voisins, Suriname et Guyana, et aux régions voisines du Venezuela et du Brésil. Avec ce dernier, la Guyane développe des relations en partie subies, avec la présence illégale d’orpailleurs brésiliens. La construction du pont international sur l’Oyapock est un bon symbole – ambigu – de ces relations compliquées.

Sa genèse a été longue. Elle remonte à la rencontre à Saint-Georges de l’Oyapock, en 1997, de Jacques Chirac et du président brésilien Fernando Henrique Cardoso. L’accord franco-brésilien sur sa construction n’a été signé qu’en 2005, les travaux ont débuté en 2009, ralentis par la découverte de vestiges archéologiques. Le samedi 28 mai 2011, la jonction entre les deux tronçons du tablier, avançant à partir des deux rives, a été effectuée et, en septembre, le pont était terminé. Il n’a toutefois été inauguré que le 18 mars 2017, en raison de problèmes techniques et administratifs.

Les premiers ont été résolus, ce qui a permis d’ouvrir le trafic international sur le pont le 31 mars 2014, sur les seconds, les progrès ont été plus lents, les accords sur le transport ont été signés, mais les restrictions sanitaires et liées aux assurances demeurent et les habitants continuent à faire confiance aux catraias, les canots à moteur qui relient Saint-Georges de l’Oyapock (France) à Oiapoque (Brésil).

À propos de l’auteur
Hervé Théry

Hervé Théry

Directeur de recherche émérite au CNRS-Creda, professor de posgraduação na Universidade de São Paulo (USP-PPGH), codirecteur de la revue Confins. Blog de recherche Braises.

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