Le F-35 Lightning II de Lockheed-Martin (LM) – première firme d’armement au monde – est tout à la fois un chasseur furtif redoutable, un fleuron du complexe militaro-industriel des États-Unis et un outil de leur diplomatie.
Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires.
Issu du programme JSF (Joint Strike Fighter) lancé en 1994 et devenu le plus grand projet d’armement de l’histoire (2 000 Mds $ jusqu’à son terme en 2044), il est préféré au X-32 de Boeing et effectue son premier vol le 15 décembre 2006. Livré à 1 215 exemplaires1 (mi-2025), il est en service ou commandé dans 20 forces aériennes du monde (contre neuf au Rafale et au Typhoon2). Il équipe, dans ses trois versions, l’US Air Force, l’US Navy, le Marine Corps, 14 des 32 pays de l’OTAN et cinq pays alliés, sur 49 bases, lui assurant une présence planétaire, du pôle Nord à l’Indopacifique.
Objet de combat et de diplomatie
Hautement sophistiqué, le F-35 dispose de trois avantages décisifs : furtivité maximum ; avionique exceptionnelle grâce aux nombreux capteurs (radar AESA AN/APG-81 – le meilleur au monde –, système de ciblage électro-optique EOTS pour frapper en profondeur, six caméras infra-rouge couvrant 360 ° autour de l’avion, etc.) dont les innombrables données sont fusionnées en une image unique et cohérente projetée sur le casque du pilote ; capacité de mise en réseau avec d’autres plateformes de combat. Le F-35 peut « voir » et frapper de loin le premier. Dès l’origine, JSF prend une dimension mondiale, impliquant auprès des États-Unis huit pays partenaires historiques (le Royaume-Uni dès 1995, puis le Canada) devant cofinancer les études et coopérer industriellement. L’objectif est de parvenir à l’interopérabilité des forces aériennes occidentales alliées, notamment de l’OTAN, dont l’élargissement lui profite. À terme, des escadrons mixtes (US-Asie-Europe) pourront effectuer ensemble des missions coordonnées. Au centre du dispositif industriel, l’usine géante (5 500 salariés, 240 ha) de Fort Worth au Texas est le point d’assemblage final de plus de 50 000 pièces provenant de près de 1 900 fournisseurs répartis dans tous les États-Unis (290 000 emplois) et une quarantaine de pays, au sein d’une gigantesque chaîne d’approvisionnement planétaire. Associés à LM, les géants de la technologie BAE Systems, RTX et Northrop Grumman et nombre de grandes firmes américaines – Pratt & Whitney (turboréacteur F 135-PW 100), GE Aerospace (systèmes électroniques) ou Collins Aerospace/Elbit (casque de pilote) – et européennes – Martin-Baker (siège éjectable), Leonardo, Rolls-Royce, Rheinmetall, Kongsberg, etc., contribuent à la fabrication.

© Revue Conflits
La demande croissante des clients étrangers a conduit LM à ouvrir trois autres usines d’assemblage à Nagoya (Japon), Cameri (Italie) et Linnavuori (Finlande), consacrant l’européanisation du F-35, commandé par 13 pays européens où 25 % des pièces sont fabriquées. Le dispositif est complété par des centres de maintenance régionaux et les bases aériennes d’Eglin, Luke et Ebbing qui ont formé plus de 3 000 pilotes et 18 855 techniciens de maintenance hautement qualifiés. D’un prix d’achat abordable (82 à 109 M $) et compatible avec les standards de l’OTAN, le F-35 est une option d’autant plus attractive pour les États pressés d’accroître et de moderniser leur flotte, qu’il est rapidement disponible grâce à des cadences de production inégalées3 (156/an) résultant de gains de productivité stupéfiants (160 000 heures de travail pour le premier F-35 en 2006, 42 000 heures aujourd’hui) et d’économie d’échelle. Combat Proven (Iran, Yémen, Irak, Syrie), le F-35 a effectué 658 950 sorties et plus d’un million d’heures de vol.
Des difficultés malgré tout
Pourtant, certaines difficultés d’ordre financier, technique et géopolitique, obscurcissent son horizon. Le budget fédéral de 2026 prévoit l’achat de 24 F-35 seulement, quand l’armée de l’air en réclame 72 pour compenser le vieillissement de la flotte et maintenir l’équilibre avec la Chine, qui lance chaque année 240 chasseurs (dont 120 furtifs). Dans l’Indopacifique, Washington ne peut aligner que 520 chasseurs face aux 1 100 appareils chinois. Avec les clients étrangers, des contentieux ont éclaté à la suite des fortes augmentations de prix imprévues (Suisse, Canada, Belgique) et ce alors que les prix varient aussi selon les clients : la Finlande a obtenu un rabais de 35 % par rapport à la Norvège, afin d’évincer le F-18 Super-Hornet concurrent de Boeing, et conforter l’entrée d’Helsinki dans l’OTAN. Le prix d’achat initial est d’ailleurs illusoire : il n’inclut pas les 25 M $ supplémentaires de la mise à niveau des standards ou les 50 M $ de modernisation du bloc 4, ni les abonnements obligatoires aux bibliothèques de menace.
“Le F-35 est un produit de luxe”
Les coûts de modernisation, de maintenance et de fonctionnement très lourds (par exemple, le revêtement furtif doit être régulièrement nettoyé, voire décapé) accroissent l’enveloppe initiale de plus 60 %. Le F-35 est un produit de luxe. Autre problème : la dépendance des États-Unis à l’égard de la Chine (samarium, terbium …) et de la Russie (titane), chaque F-35 contenant 408 kg de métaux critiques que les États-Unis ne produisent plus. Washington a dû suspendre des livraisons en 2022, après la découverte d’un alliage cobalt-samarium chinois dans les pompes de lubrification produites par Honeywell. Mais surtout, la modernisation et les mises à niveau continues des matériels et logiciels – indispensables face aux menaces croissantes – finissent par générer des flottes hétérogènes, les premiers appareils à équipement basique et les plus récents, modernisés des années plus tard, posant de délicats problèmes de rétrocompatibilité. Le taux de disponibilité opérationnelle reste bas4, les appareils étant immobilisés pour réparation et maintenance ; le coût élevé de l’heure de vol réduit l’entraînement des pilotes.
Avec autant de rigidités et de contraintes contractuelles obligeant les clients à s’insérer dans la logique industrielle américaine (seul Israël a réussi à préserver sa souveraineté technologique avec le F-35I-Adir équipé selon ses normes), le F-35 n’est pas encore devenu « l’avion de l’OTAN ». Sur le marché international très concurrentiel, aucun chasseur n’est à ce jour dominant, mais il tend à devenir le standard de référence en Europe, mettant à mal la coopération européenne dans ce domaine. L’Allemagne n’a-t-elle pas commandé 15 F-35 supplémentaires, tout en soutenant la « souveraineté européenne » en matière de défense et en renâclant au projet SCAF ? L’exportation de F-35 est un acte politique majeur, qui redessine les équilibres géopolitiques. Nombre d’États interdits d’achat sont ainsi courtisés par la Chine. La Roumanie a résilié en 2023 deux contrats majeurs avec Naval Group (quatre frégates Godwin, deux sous-marins Scorpène) pour acheter 32 F-35. Le Maroc s’apprête à acquérir (avec le feu vert d’Israël) 32 F-35 pour contrer les Su-35 russes livrés à l’Algérie. La Turquie, partenaire historique du JSF, en est exclue le 17 juillet 2019 pour avoir acheté des systèmes de défense aérienne S-400 russes ; Ankara décide alors d’accélérer son programme de chasseur de 5e génération (Kaan) puis bloque l’adhésion de la Suède à l’OTAN.

Un F-35 de l’US Navy passe au-dessus de l’USS Zumwalt (DDG-1000) © Revue Conflits
Ankara lève son veto quand les États-Unis assouplissent leur position, en acceptant finalement, en lieu et place des F-35, de moderniser les F-16 turcs. De même, J. Biden suspend en janvier 2021 la vente de 50 appareils aux Émirats arabes unis, car Abu Dhabi a attribué à Huawei le déploiement de la 5G sur son territoire (le Rafale bénéficie alors d’une commande de 80 appareils dès décembre). La brutale politique de D. Trump brise le lien de confiance avec le Canada, qui avait commandé 88 appareils, mais n’a signé pour l’instant que pour 16, dont quatre livrables en 2026 ; le prix des chasseurs ayant augmenté de 46 %, Ottawa repousse sa décision finale à l’automne 20255.
Autant de péripéties sur fond de concurrence accrue avec un marché qui explose6 et une évolution technologique accélérée. Les chasseurs de génération 4++, parfois plus abordables (Rafale F4, KF-21 sud-coréen, JAS 39 E/F Gripen suédois, F-15 EX-Eagle II Boeing), restent de sérieux rivaux sur certains marchés, le combat rapproché – où ils excellent – étant loin d’avoir disparu. Pour la 5e génération, le F-35 garde une large avance sur le russe Su-35 Felon, moins sur le performant chinois Chengdu Ju-20 en attendant, vers 2035, le Rafale F5 et le Kaan turc. Pour la 6e génération en revanche, Boeing a raflé le contrat du F-47 NGAD et LM est évincé du programme F/A-XX de l’US Navy. Certes les projets SCAF et Tempest piétinent, mais LM doit impérativement s’adapter : moderniser encore le F-35, en le portant à 80 % des capacités de la 6e génération au moindre coût, préparer le bloc 5, la navigation avec drones ailiers de combat, etc., sans compter les parades à la défense aérienne. Aujourd’hui, les 600 F-35 et 183 F-22 Raptor américains assurent encore la suprématie aérienne occidentale. Pour combien de temps ?
1 Contre 507 Rafale et 762 Typhoon (2025).
2 A (atterrissage et décollage conventionnels) ; B (décollage court et atterrissage vertical) ; C (variante pour porte-avions de toutes tailles).
3 Contre 35 pour le Rafale et 20 pour le Typhoon.
4 51,9 % (version A), 59,7 % (B) et 62 % (C) en 2023.
5 Donald Trump a annoncé le 17 novembre 2025 vouloir vendre jusqu’à 48 F-35 à l’Arabie Saoudite »
6 50 à 100 Mds $/an. En janvier 2025, 6 091 avions de combat étaient en commande dans le monde (dont 4 350 fermes).








