<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Fahrettin Altun : l’homme qui murmurait à l’oreille d’Erdoğan

3 février 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Fahrettin Altun, un proche collaborateur du président turc Recep Tayyip Erdogan, s'adresse aux journalistes à Ankara, en Turquie, le mardi 22 mars 2022. © (AP Photo/Burhan Ozbilici)/SIPA

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Fahrettin Altun : l’homme qui murmurait à l’oreille d’Erdoğan

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Longtemps inconnu du grand public, Fahrettin Altun occupe une place singulière dans la Turquie contemporaine. Éminence grise, communicant habile, sa disgrâce brutale n’est que plus révélatrice de l’impitoyable gestion en ressources humaines du Reis.

Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires. 

Istanbul, juin 2018, un homme entre deux âges remonte l’Istiklal Caddesi, la grande artère piétonne de la ville. Soudain, il s’arrête face à la devanture d’une librairie. Fébrile, il sort son smartphone et tweet : « Assez, c’est assez, n’est-il pas temps d’adopter une politique culturelle locale et nationale ? ». Un cliché accusateur illustre sa diatribe, on y voit un présentoir de livres fraîchement sortis. Pêle-mêle s’entassent des pamphlets d’opposants laïcs, des ouvrages de leaders kurdes emprisonnés ou bien le dernier succès de la romancière féministe Elif Shafak. Aussitôt, le tweet entraîne un flot de réactions indignées. Sans se démonter, notre twittos compulsif réplique : « Votre hégémonie politique est terminée, votre hégémonie culturelle prendra également fin… ». Quelques semaines plus tard, l’auteur de ces lignes, Fahrettin Altun, est propulsé directeur de la Communication de la Présidence turque. Véritable conseiller occulte, il est des années durant l’homme-orchestre de la guerre informationnelle du Reis.

Un gramscisme à la turka

Affublé du sobriquet de « Goebbels sans vitamines », Fahrettin Altun ne paye pas de mine. De fines lunettes, un visage fatigué, une barbe négligée ; tout en lui laisse deviner l’intellectuel à l’existence ascétique. Bien qu’il voie le jour à Stuttgart en 1976, Altun fait l’essentiel de ses études supérieures en Turquie. Aboutissement de son cursus à l’Université d’Istanbul Mimar Sinan, il décroche le titre de docteur. Dans sa thèse de sociologie comparative, il s’attache à montrer l’impact des médias sur les sociétés et leur rôle historique. Les travaux de Marshall MacLuhan (1911-1980) et de Jean Baudrillard (1929-2007) irriguent sa démonstration.

Si Altun connaît bien la pensée occidentale contemporaine, il garde ses distances. Acquis à la mouvance islamo-conservatrice, il se rapproche d’un groupe de jeunes professeurs qui gravitent autour d’Ahmet Davutoğlu, principal idéologue du néo-ottomanisme. Cette proximité lui ouvre beaucoup de portes.

À ce titre, Faherettin Altun est nommé de 2014 à 2018 coordinateur général adjoint de la Fondation pour la Recherche économique, Politique et social (Siyaset, Ekonomi ve Toplum Araştırmaları Vakfı-SETA). Ce think thank proche du Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi-AKP) donne le ton en matière de politique internationale et alimente les médias en notes et analyses clés en main. C’est d’ailleurs dans les couloirs du SETA qu’il croise d’autres « intellectuels organiques » de l’AKP, Burhanettin Duran, İbrahim Kalın auxquels vont bientôt l’opposer une rivalité féroce.

C’est aussi l’époque où il se met à publier. Sa pensée s’articule autour de trois idées forces : un nationalisme affirmé, le rejet de l’Occident en particulier, et de la modernité en général. Ce dernier aspect occupe une place fondamentale. De tous ses ouvrages, se détache La Théorie de la modernisation, une introduction critique¹.

Fortement inspiré de la littérature développementaliste anglo-saxonne, le livre dresse un réquisitoire en règle contre une modernité hors sol d’essence occidentale. Altun part du postulat suivant : la modernisation est une théorie apparue après 1945 sur les campus américains. Elle prend le relais des Lumières du XVIIIe siècle et annonce le mondialisme du XXIe siècle. Ce premier principe énoncé, il avance le deuxième point de sa démonstration : la théorie de la modernisation recouvre une idéologie universelle grosse de règles normatives. Cette affirmation débouche sur un troisième credo, celui de l’opposition entre un Occident prédateur et le reste du monde. En effet, si selon « Hegel, l’histoire est essentiellement un processus de libération, un processus qui tend vers le progrès. Le sujet, en atteignant les différents stades historiques, se réalise et s’émancipe à chaque fois davantage. Dès lors, en s’émancipant perpétuellement, c’est l’Occidental qui fait l’histoire. En Orient, à cause de cette conception de l’histoire, il n’y a donc pas d’histoire. L’Orient est statique, et ce qui est statique n’a pas d’histoire² ».
Pour finir, la modernisation des sociétés non-occidentales prend l’aspect d’une liquidation interne (içsel tasfiye) conséquence d’une intervention externe (dışsal müdahale). Tout ce qui s’oppose à la modernité doit être effacé de la mémoire historique et du champ social³. Même si cela n’est pas dit clairement, on devine qu’Altun appelle de ses vœux la fin de l’hégémonie culturelle occidentale.
Lecteur attentif de Vilfredo Pareto (1848-1923) et d’Antonio Gramsci (1891-1937), Altun a retenu deux préceptes. Tout d’abord que « l’histoire est un cimetière d’élites ». Si les nouvelles élites islamo-conservatrices qui ont chassé les vieilles élites kémalistes en Turquie veulent asseoir leur pouvoir, il leur faut installer une « hégémonie culturelle » durable. En d’autres termes, imposer ses valeurs et ses normes à toute la société. Ce projet implique naturellement le contrôle des médias et de l’information.

L’ingénieur du chaos

Dès son arrivée à la tête de la Direction de la Communication de la Présidence, Fahrettin Altun change radicalement l’institution. À l’arrivée, il n’est pas exagéré de voir en lui l’architecte principal de la réélection surprise d’Erdoğan en 2023, alors que tout semblait se liguer contre le Reis. Signe de la confiance qui lui est accordée, Erdoğan reçoit longuement son conseiller en communication dans le palais blanc d’Aksaray, à Ankara. De ces entretiens en tête-à-tête, rien n’a jamais transpiré. On peut, toutefois, supposer que le Président turc apprécie l’imagination foisonnante et les multiples trouvailles de son spin doctor.

Altun a forgé le concept de « « modèle de communication turque ». Pour l’éminence grise du Reis, la communication s’apparente à un champ de bataille qu’il faut saturer le plus vite possible d’éléments de langage. Plutôt qu’une communication descendante, limitée à des communiqués austères et à des points de presse convenus, il privilégie une utilisation intensive des réseaux sociaux. Cette approche, plus horizontale, donne l’illusion d’un large soutien spontané aux autorités. Surtout, cette communication se veut agressive et sans visage. Grâce à l’action coordonnée de milliers de « trolls AKP » sur Twitter, Altun parvient à enfermer les opposants dans des boucles rétroactives, où ils subissent des attaques incessantes sans pouvoir répliquer.

Altun a compris qu’au récit de l’opposition et de l’Occident, qui véhiculent l’image d’un pays sous la coupe d’un despote sans foi ni loi entouré d’une horde de kleptocrates, il fallait opposer un contre-narratif. Pour cela, nul besoin d’inventer des faits : il suffit de mettre en avant ceux qui servent son propre discours. Il est certain qu’Erdoğan a sa propre conception de la vérité. Mais la réalité dans laquelle il vit, et qu’il façonne jour après jour à coups d’incartades, coïncide avec celle de millions de Turcs qui n’habitent ni sur les rives de la mer Égée ni sur les hauteurs de Cihangir, et que les laïcs appellent avec condescendance les « Turcs noirs ». Des millions d’Anatoliens laborieux, dévots et conservateurs, qui représentent autant de motifs de honte aux yeux des classes supérieures occidentalisées qui brunchent sur les bords du Bosphore.

Spin doctor, il ne peut y avoir deux princes. © (AP Photo/Burhan Ozbilici)/SIPA

Par ailleurs, Altun rappelle que le contrôle exercé sur les médias n’est ni meilleur ni pire que celui imposé pendant des décennies par l’establishment militaro-kémaliste. Qu’il n’y a pas si longtemps, peu de voix s’étaient élevées lorsque YouTube avait été banni plusieurs années en Turquie pour avoir diffusé des vidéos critiques envers Atatürk.

À la pointe de cette guerre informationnelle se trouve le Centre de Lutte contre la Désinformation (Dezenformasyonla Mücadele Merkezi – DMM), créé en 2022 sur le modèle de l’ARCOM en France. Ce centre s’attache à relever de manière systématique les erreurs des médias d’opposition. L’expression « ne reflète pas la vérité » revient comme un mantra dans chaque communiqué. Toutefois, cette formule n’a jamais été utilisée à l’encontre des médias gouvernementaux.

La chute du spin doctor

Bien entendu, dès sa nomination, Altun s’est senti poussé des ailes. Maître d’orgue de la communication du Reis, il ne résiste pas à la tentation d’avancer ses pions. Or, c’est toujours une pente glissante pour un spin doctor de communiquer pour son compte au lieu de se contenter de susurrer à l’oreille du Prince.

En vérité, l’apparence monolithique de la Turquie d’Erdoğan est trompeuse : elle recouvre une brochette de fiefs rivaux emmaillotés dans un inextricable écheveau bureaucratique. Aussi, la communication du Reis a longtemps été partagée avec le porte-parole officiel de la présidence, İbrahim Kalın, avant que celui-ci ne rejoigne la direction de l’Organisation nationale du Renseignement (Millî İstihbarat Teşkilatı -MIT). Tandis que le renseignement est devenu son domaine réservé, son prédécesseur, Hakan Fidan, désormais ministre des Affaires étrangères, a mis sur pied son propre service d’intelligence. Au cœur de ce capharnaüm, les responsables s’épient et s’écharpent sans cesse afin d’augmenter leur pré carré. À cela s’ajoutent les inévitables mesquineries et rancunes recuites. Sur fond d’ambitions contrariées, İbrahim Kalın et Fahrettin Altun se vouent une cordiale détestation.

“La communication est un champs de bataille qu’il faut saturer le plus vite possible”

Tout en haut de l’édifice trône le Reis, parfaitement informé des inimitiés de ses hiérarques. Plus encore, il est à la fois le maître d’œuvre et le principal bénéficiaire de ce système. Erdoğan met en concurrence les caciques avides de faveurs et neutralise ainsi toute velléité d’opposition concertée. Ces cabales de cour obéissent à trois règles bien précises. À ce titre, l’ascension puis la chute d’Altun constituent un cas d’école. La première arme dont disposent les dignitaires pour vider leurs différends est la rumeur. Hostile à Kalın, Altun ouvre les hostilités en colportant des critiques acerbes sur les performances du directeur du MIT. Pour ce faire, il n’hésite pas à faire fuiter dans les médias des images issues de la sécurité interne de Turkish Aerospace, victime d’une attaque terroriste en 2024.La deuxième arme est un harcèlement continuel : Altun s’emploie à faire échouer ou à discréditer les initiatives de ses rivaux grâce à sa mainmise sur les médias. L’influente famille Albayrak, propriétaire du groupe Sabah-ATV et qui compte parmi ses membres l’un des gendres du Reis, en fait les frais. Altun sabote la prise de contrôle de l’agence ID, grande pourvoyeuse de séries turques à l’exportation. Pour une fois, le chef de la communication laisse toute latitude aux médias d’opposition, qui hurlent à la spoliation pure et simple.

Enfin, l’arme ultime, ce sont les dossiers que les paladins islamo-conservateurs compilent patiemment les uns sur les autres. Véritable assurance-vie, ces dossiers, le plus souvent conservés dans des coffres-forts à l’étranger, ont valeur d’armes de dissuasion massive. İbrahim Kalın a soigneusement rassemblé des documents sur les attaques diffamatoires menées contre lui et le MIT, qu’il a ensuite présenté au Reis. Le maître espion s’est alors livré à un réquisitoire en règle contre Altun, soulignant son incapacité, lors de l’arrestation du maire d’Istanbul et leader de l’opposition, Ekrem İmamoğlu, à convaincre l’opinion publique de la corruption de l’édile.

Finalement, le Reis a tranché et a limogé son chef de la communication début juillet 2025. Ce qui a sans doute le plus pesé dans sa décision, c’est la transgression d’une loi non écrite fondamentale : Erdoğan veille à ce qu’aucun de ses proches n’accapare assez de ressources pour constituer une menace, et surtout, qu’il ne commence à suivre son propre agenda. Aussi, après l’ancien président Abdullah Gül et l’ancien Premier ministre Ahmet Davutoğlu, Altun a rejoint la longue cohorte des disgraciés du Reis. Adepte du système des dépouilles, Erdoğan a aussitôt désigné un remplaçant à son spin doctor : Burhanettin Duran, un universitaire dépourvu d’ambition personnelle. Proche de Kalın, il s’est empressé de garnir son cabinet de membres du MIT.

Néanmoins, la disgrâce de Fahrettin Altun n’est pas totale. Magnanime, le Reis l’a nommé à la tête de l’Institut turc des droits de l’homme, un obscur organisme jusque-là totalement inconnu. Sans doute Erdoğan estime-t-il qu’à ce poste, son ancien favori pourra pleinement mettre à profit ses talents…

¹ Fahrettin Altun, Modernlesme kurami elestirel bir giris, [La théorie de la modernisation, une introduction critique], Insan, Istanbul, 2021, pp.212.

² Ibid.p.21.

³ Ibid.p.181.

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À propos de l’auteur
Tancrède Josseran

Tancrède Josseran

Diplômé de Sorbonne-Université, il est chercheur associé à l’Institut de stratégie comparé.

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