<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Fort de Vertières (18 novembre 1803). Liberté aux Antilles

7 février 2026

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Fort de Vertières (18 novembre 1803). Liberté aux Antilles

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Ignorée en métropole, cette bataille est à vrai dire un engagement médiocre par l’ampleur des moyens et guère incertain quant à son issue. Mais elle peut entrer dans la catégorie des batailles décisives au sens où elle marque l’épilogue de l’expédition française à Saint-Domingue (1802-1803) et même de la présence française dans cette île des « Grandes Antilles ».

Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires. 

C’est aussi un tournant dans la lutte contre l’esclavage, puisque son issue favorable débouche sur l’indépendance de Saint-Domingue, premier État fondé et dirigé par d’anciens esclaves. Ainsi s’achève une lutte d’une décennie, avec la révolte dirigée par Toussaint Louverture.

Révolution aux Antilles

François-Dominique Toussaint de Bréda (son lieu de naissance) est né esclave vers 1743. Il est employé comme domestique, sans pour autant bénéficier d’une éducation intellectuelle – vers 35 ans, il déclare ne savoir ni lire ni signer. Il dispose assez tôt d’une certaine liberté de mouvement, avant d’être totalement affranchi à une date inconnue, mais forcément antérieure à 1776. Il dirige une petite exploitation caféière dans laquelle il possède une quinzaine d’esclaves, dont son futur lieutenant et futur empereur d’Haïti, Jean-Jacques Dessalines.

À la veille de la Révolution, Saint-Domingue est le fleuron de l’empire colonial français, fournissant la moitié de la production mondiale de café, avec une production décuplée en trois décennies, et figure au premier rang mondial pour le sucre. Les états généraux et l’Assemblée constituante, en 1789, sont l’occasion pour les planteurs (blancs) de se libérer du système de l’exclusif, imposé par Colbert, qui réservait le commerce de l’île à la métropole et de secouer la tutelle de Paris, où la Société des Amis des Noirs, comptant nombre des révolutionnaires libéraux de la première heure (La Fayette, Mirabeau, Condorcet, l’Abbé Grégoire, Pétion, etc.), fait abolir la traite, mais ne peut supprimer l’esclavage ni obtenir l’égalité des droits pour les Noirs libres.

C’est notamment cette frustration et les rivalités locales nombreuses qui poussent, à l’été 1791, les Noirs, libres et esclaves, à se révolter contre les planteurs – mais pas nécessairement contre le Roi ou l’Assemblée. Au milieu de nombreux actes de sédition, les historiens gardent comme point de départ de cette grande rébellion la cérémonie vaudou¹ de Bois-Caïman, le 14 août 1791. Au milieu de la totale improvisation de la révolte, Toussaint de Bréda réussit à imposer à ses troupes une certaine discipline « à l’européenne », ce qui lui vaut d’être élevé au rang d’officier supérieur, y compris par les Espagnols, qui occupent la partie orientale de Saint-Domingue et mettraient volontiers la main sur l’ensemble de l’île. C’est la période où Toussaint prend le nom de « Louverture », pour des raisons mal éclaircies.

Au printemps 1792, l’Assemblée vote un décret portant égalité entre colons blancs et Noirs affranchis ; les nouveaux commissaires, venus de Paris pour faire appliquer ce statut, se heurtent à l’opposition du gouverneur en poste et des colons blancs. La proclamation de la République puis la formation de la Première Coalition, début 1793, chamboulent les alliances : Louverture s’oppose désormais aux Espagnols et aux Anglais. L’esclavage est aboli sur l’île dès le 29 août 1793, avant le décret de la Convention de février 1794, qui n’est transmis à Saint-Domingue qu’à la fin du printemps. Toussaint Louverture devient alors un soutien des autorités françaises, d’autant que le Directoire ne remet pas en cause cet acquis de la Convention montagnarde : en 1796, il est fait lieutenant-général de Saint-Domingue. Les colons, en revanche, cherchent à s’appuyer sur les Anglais qui débarquent en plusieurs endroits de l’île en 1794, mais sans pouvoir occuper durablement l’intérieur des terres. Au contraire, en 1795, le traité de Bâle accorde à la France la partie orientale (espagnole) de l’île. Environ 20 000 propriétaires français quittent l’île, parfois avec leurs esclaves, pour des possessions espagnoles ou pour le sud des États-Unis.

Un « Achille noir »

En 1800, Toussaint Louverture a fait la paix avec l’Angleterre et sort vainqueur de la « guerre des couteaux » (ou « guerre du Sud ») contre André Rigaud, qui tient le sud d’Haïti avec la communauté des métis (« mulâtres »). Bonaparte, qui a pris le pouvoir en France, semble d’abord prêt à confirmer son autorité, mais la Constitution de Saint-Domingue, que Toussaint fait adopter en juillet 1801 et que le Premier Consul juge séparatiste, et les préliminaires de paix avec l’Angleterre, signés le 18 octobre, le décident à reprendre le contrôle de Saint-Domingue par la force. D’autant que Toussaint Louverture a perdu une partie de ses soutiens en réprimant brutalement des troubles à l’automne 1801.

En février 1802, un corps de 15 000 hommes, appuyé par une escadre de plusieurs dizaines de vaisseaux de ligne et de frégates, et qui sera doublé par des renforts tout au long de l’année 1802, débarque à Saint-Domingue. Il est placé sous le commandement du général Leclerc, époux de Pauline Bonaparte, et intègre certains héros de la lutte pour la libération de l’île, comme les métis André Rigaud ou Alexandre Pétion. Face à la puissance française, Louverture adopte une stratégie de terre brûlée : il ordonne l’incendie des villes côtières et la multiplication des embuscades à l’intérieur des terres. Mais cette stratégie a ses limites.

Dès la fin février, Leclerc est maître du littoral, et même s’il souffre d’un ravitaillement insuffisant, il entreprend la conquête de l’intérieur. Les embuscades font de nombreuses victimes et la prise du fort de la Crête à Pierrot, défendu par Dessalines, nécessite 3 semaines de combats (du 4 au 24 mars) et coûte quelque 5 000 hommes aux Français. Finalement, après la reddition de ses principaux lieutenants, Toussaint se soumet en avril, et se retire sur ses terres. Mais il prépare une reprise de l’insurrection, en comptant sur l’affaiblissement de l’armée française par la fièvre jaune, qui commence ses ravages. Averti, Leclerc le fait arrêter en juin, avec l’aide de Dessalines. Envoyé en métropole, Louverture est enfermé au fort de Joux où les rigueurs de l’hiver jurassien auront raison de sa santé. Il décède le 7 avril 1803.

Pourtant, sa cause est sur le point de triompher. Avec la paix d’Amiens, signée avec l’Angleterre en 1802, la France a récupéré des colonies où l’abolition de l’esclavage n’a pas été appliquée, la Martinique, par exemple, et décide de rétablir l’esclavage partout, ce qui est fait en juillet en Guadeloupe. Leclerc commence alors à désarmer les Noirs, confirmant le projet de rétablissement de l’esclavage à Saint-Domingue et refaisant l’unité des Haïtiens. Pétion rallie Dessalines et appelle à la révolte en octobre, au cœur du premier pic épidémique au sein du corps expéditionnaire, qui perd plus de la moitié de ses troupes et plus de 20 généraux, dont Leclerc lui-même, qui meurt en novembre 1802.

Son successeur est le général Rochambeau (le fils du héros de l’indépendance américaine, et ancien gouverneur de la Martinique entre 1792 et 1794) dont l’intransigeance et la brutalité vont achever de saper le parti français. En étendant l’obligation de désarmer aux mulâtres, il s’aliène d’anciens adversaires de Louverture, comme Rigaud, et propage la révolte au sud de l’île, où les métis sont concentrés. Menant une campagne de terreur avec des exactions particulièrement inhumaines, noyades, tortures, usage de chiens « chasseurs d’esclaves », etc., il pousse toute la population à soutenir les insurgés, désormais dirigés par Dessalines. Réduit à moins de 10 000 hommes valides, le corps expéditionnaire ne peut tenir l’intérieur de l’île où les embuscades se multiplient et se replie sur des points forts côtiers, où la deuxième vague de fièvre jaune, à partir de juin 1803, sera particulièrement virulente.

Le fort de Vertières, situé à proximité de la grande ville de Cap-Français, est un de ces points d’appui, un des derniers tenus par les Français après la perte de Port-au-Prince le 17 octobre 1803. Rochambeau s’y est retranché avec environ 2 000 hommes. Le 18 novembre, les insurgés mettent le siège devant le fort et le général François Capois mène en personne quatre assauts successifs malgré le feu meurtrier des canons. Son acharnement et son mépris du danger lui valent l’admiration de Rochambeau, qui le désigne comme un « Achille noir » et lui offre un cheval pour remplacer celui tué sous lui pendant l’assaut. Il y gagne aussi le surnom de « Capois-la-mort ».

Épuration ethnique et dette abyssale

Les assiégeants ayant reçu des renforts et disposant désormais de quelque 20 000 hommes, Rochambeau accepte de négocier avec Dessalines le 19. Au soir, une convention accorde dix jours aux Français pour évacuer le fort et quitter Saint-Domingue. Le 1er janvier 1804, Dessalines proclame officiellement l’Acte d’indépendance de la République d’Haïti, redonnant à l’île son nom d’origine indienne. Haïti devient donc le deuxième État indépendant du continent américain. Cela ne met pas pour autant fin aux violences.

“L’éradication brutale de la population la plus instruite constitue sûrement le socle des malheurs d’Haïti”

Fin février, Dessalines ordonne le massacre de la population blanche restée sur l’île, à quelques rares exceptions près, selon une logique d’épuration ethnique et pour prévenir un éventuel retour offensif des Français. Comme ses troupes se montrent parfois réticentes à exécuter cet ordre, en particulier quand il l’étend aux femmes et aux enfants, il fait une tournée de l’île pour exciter leur zèle. Fin avril, de 3 à 5 000 personnes ont été assassinées et il ne reste plus sur l’île qu’une poignée d’Européens. Parmi les causes des malheurs d’Haïti, l’éradication brutale de la population la plus instruite, par le massacre ou l’exil, sans transmission de l’héritage intellectuel, est rarement citée, alors qu’elle en constitue sûrement le socle fondateur et fournit, sur le moment, un argument à l’intransigeance de l’ancienne métropole.

D’autant que l’économie de l’île n’est plus aussi prospère. Délaissées, ravagées par les affrontements, les plantations sont confisquées et confiées par Dessalines, qui se proclame empereur en septembre 1804, à ses officiers les plus proches, pour constituer une sorte d’aristocratie foncière et guerrière à la fois. Mais ces hommes délèguent la gestion à d’autres, et ainsi de suite, en cascade, jusqu’au paysan qui pratique avant tout une agriculture de subsistance et est soumis au travail forcé pour le planteur, mais aussi pour les travaux de l’État : des fortifications, plutôt que des routes. Les exportations ne peuvent reprendre avant la fin des années 1810, entravées par les guerres² et par l’instabilité politique sur l’île.

En effet, l’empereur Jacques Ier est assassiné dès 1806 à l’initiative de Christophe et Pétion, qui se déchirent à leur tour. Christophe, défenseur des Noirs, crée un royaume au nord-ouest de l’île, tandis que le mulâtre Pétion devient président au sud d’Haïti. Il faut attendre le « règne » du président à vie Jean-Pierre Boyer (1818-1843), successeur de Pétion, pour que l’unité d’Haïti soit rétablie, en intégrant la partie espagnole de l’île, où se manifeste pourtant une résistance qui devient guerre d’indépendance après la mort de Boyer (1844-1856) et aboutit à la proclamation de la « République dominicaine » – les deux pays en restent durablement hostiles. De nouveaux producteurs ont fait chuter les cours du café, ce qui ne facilitera pas le paiement de l’indemnité imposée en 1825 par la France de Charles X pour accepter l’indépendance de l’île : 150 millions de francs-or, somme qui sera ramenée à 90 millions par Louis-Philippe en 1838. Haïti honorera fidèlement sa dette jusqu’à son terme³, en 1883, malgré l’instabilité politique chronique et les coups d’État récurrents faisant se succéder au pouvoir des factions plus soucieuses de s’enrichir que du développement économique et social du pays.

¹ Le vaudou est une religion venue d’Afrique de l’Ouest qui s’est enrichie, en Haïti, d’un syncrétisme avec d’autres religions africaines ou antillaises et même avec le christianisme. Il s’est notamment développé au sein de la communauté des « nègres marrons », ces esclaves en fuite qui vivaient en groupes quasi-autonomes dans les zones reculées de l’île.

² Outre les guerres en Europe, guerre anglo-américaine de 1812-1815.

³ Si la dette est soldée en 1883, les emprunts et frais bancaires consentis pour la régler courront jusqu’en 1952.

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.

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