Les BRICS et la réforme du monde

29 janvier 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo :

Abonnement Conflits

Les BRICS et la réforme du monde

par

Un ouvrage collectif issu d’un groupe de travail sur les BRICS, qui cherche à analyser le sujet du Sud Global et la recomposition du monde.

À lire également : BRICS et le Sud global : un ordre mondial en recomposition ?

Les BRICS et la réforme du monde. Un défi pour l’Occident, David Teurtrie – Igor Delanoë – Mathieu Grandpierron – Jean-Louis Martin – Éric Pomès – Clément Therme. Parution Févier 2026. Éditions Armand Colin.

Cet ouvrage collectif est le fruit du travail d’un groupe d’experts des pays émergents impulsés par l’Observatoire français des BRICS, fondé en 2024. Il semble évident aujourd’hui, même si toutes les conséquences n’en sont pas forcément tirées, que le regroupement des pays émergents depuis 2006 modifie profondément l’ordre international. La lecture qui en est faite semble pourtant toujours occidentalo – centrée, ce qui conduit dans le contexte actuel de montée du conflit un certain nombre d’erreurs de perspective. L’acronyme BRIC est apparu en 2001 et désignait alors un groupe de pays disposant d’une population nombreuse de ressources permettant de soutenir des taux de croissance élevés. Ce groupe de pays était amené à faire progressivement jeu égal avec les grandes économies avancées vers le milieu du XXIe siècle.

Cinq ans plus tard, le concept s’est institutionnalisé, et, sur fond de crise financière internationale, la volonté de remettre en cause la dépendance à l’égard du dollar et du système financier international ne fait que s’accentuer. C’est la Russie qui a été à l’initiative de ce premier forum qui s’est tenu en juillet 2009, ce qui a sans doute entretenu un certain flou sur les intentions de la Russie, puissance agressive sur le plan territorial ou pays entendant tenir sa place dans l’économie mondiale. Très clairement, ce sont les deux intentions qui s’additionnent plutôt que de s’opposer.

Les BRICS, avec l’ajout de l’Afrique du Sud, ont commencé à remettre en cause la structure de l’ordre international, avec la création de la nouvelle banque de développement, puis la mise en place d’un fonds de réserves en devises doté de 100 milliards d’euros. Dans la pratique ces pays émergents mettent en place un dispositif largement inspiré de ce qui avait été entrepris, dans le monde occidental, sous la houlette des États-Unis, après la Seconde Guerre mondiale. Ce dispositif offre donc une alternative aux institutions de Bretton Woods dominées par l’Occident.

Au cours des années 2020, le groupe s’élargit avec de nouveaux pays émergents, comme l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, les Émirats arabes unis, l’Indonésie, membre à part entière 2024 et de nouveaux pays « partenaires » rejoignent ce que l’on appelle désormais le BRICS +. Cela représente 56 % de la population mondiale, 42 % du PIB mondial, et le G7 se retrouve dans une situation assez peu enviable de « club de pays riches égoïstes voulant imposer leurs valeurs au reste du monde ».

L’Occident collectif apparaît d’autant plus critiquable qu’il prête le flanc à différentes critiques à propos de différents points de tension, comme la reconnaissance du Kosovo que la Russie oppose à la Crimée, où les préoccupations humanitaires comme à Gaza.

La dédollarisation du monde

Les BRICS + se détachent de plus en plus des concepts politiques occidentaux, remettent en cause la domination du dollar et du système SWIFT, en constatant que l’Occident n’est pas prêt à leur faire la place qu’ils méritent dans les institutions internationales.
Évidemment, les BRICS + ne constituent pas un ensemble homogène, loin de là, mais il apparaît comme suffisamment uni pour représenter une communauté politique qui devient un sujet à part entière de la transformation de l’ordre juridique mondial.
Venant compléter le concept de BRICS +, l’expression « Sud global » traduit plutôt un sentiment de refus de la marginalisation que l’ordre occidental imposait aux pays du Sud. L’expression est d’ailleurs déjà ancienne et elle était apparue sur les campus américains lors de la guerre du Vietnam.

Ce qui caractérise l’ensemble de ces pays se situe dans une affirmation souverainiste et conservatrice face aux normes libérales. Les valeurs traditionnelles sont opposées à la standardisation des comportements et des modes de consommation transmis par l’Occident. De même, en s’appuyant sur leur position de la Chine de la Russie, qui usent de leur droit de veto, certains pays du Sud global affirment leur volonté de souveraineté pour le refus des ingérences étrangères. Toute légitimation d’ingérence fondée sur des normes extérieures est évidemment remise en cause.

À lire également : Les BRICS sont entrain de redessiner une nouvelle géopolitique mondiale

Valeurs traditionnelles et souveraineté

En réalité les BRICS + opposent à l’universalisme occidental une lecture westphalienne de l’ordre international, basé sur la souveraineté des États. Alors cela peut surprendre dans un monde de plus en plus connecté et interdépendant, mais dans la pratique, des puissances, comme la Russie ou la Chine, peuvent ainsi légitimer leurs propres interventions dans ce qu’elles considèrent comme étant leur sphère d’influence, soit en raison des populations présentes sur les territoires en raison de leurs « droits historiques ».

Dans le premier chapitre, justement nommé « une recomposition conflictuelle », l’auteur insiste d’ailleurs sur le rôle de Moscou dans cette évolution. La Russie, qui conteste l’ordre international hérité de la victoire de l’Occident pendant la guerre froide, s’inscrit dans la constitution d’une « majorité mondiale », dans laquelle les États-Unis seraient marginalisés. À ce monde « anglo-saxon », autre définition de l’Occident pour les Russes, Vladimir Poutine oppose un état – civilisation, portée par les valeurs traditionnelles de la sainte Russie.

De la même façon, la Chine oppose à la domination occidentale le Tianxia, qui présente une vision d’un monde où la gouvernance mondiale repose sur l’harmonie, l’inclusion et la prospérité partagée, plutôt que sur la concurrence ou la confrontation. Cela fonde une forme de doctrine de la souveraineté chinoise qui ne cherche pas à s’imposer de façon brutale, mais à développer des coopérations censées être mutuellement avantageuses pour tous.

Cette approche qui ne se veut pas interventionniste est associée à une forte connectivité économique, ce qui peut évidemment mettre la Chine en position d’arbitre, ce que l’administration américaine ne semble pas vouloir comprendre actuellement.

On retrouve cette position centrale de la Chine dans ce qui apparaît bel et bien comme une trêve, peut-être provisoire, dans le conflit qui oppose deux grandes puissances régionales du Moyen-Orient, l’Iran et l’Arabie Saoudite. La Chine peut apparaître comme un médiateur crédible, cliente des deux états pour leur pétrole et leur gaz, et partenaire incontournable dans la diversification de leur économie, notamment pour l’après – pétrole. En raison des sanctions, renforcées par l’administration Trump, l’Iran s’inscrit de plus en plus dans le nouveau dispositif d’échange, alternatif au SWIFT, par exemple, ce qui apporte à la Chine une sécurité renforcée pour ses approvisionnements pétroliers.

Un front uni contre l’Occident global

De la même façon, malgré de lourds contentieux, le rapprochement entre la Chine et l’Inde, malgré la doctrine de non-alignement ou plutôt de multialignement réaffirmé par New Delhi, constitue à cet égard, et au moins depuis 2022, un tournant majeur. Tout cela peut se retrouver au sein de l’organisation de coopération de Shanghai dans laquelle on retrouve une grande partie des pays qui forment le BRICS +.

La question qui se pose évidemment pour les chercheurs de cet observatoire français des BRICS est celle d’une confrontation (in) évitable avec l’Occident. Face à ce regroupement, le monde occidental agit en ordre dispersé, et même les pays membres de l’Union européenne ne semblent pas avoir pris conscience des évolutions en cours.

Tous les grands pays qui composent les BRICS + peuvent ainsi jouer leur jeu, nouer des relations avec les États-Unis, et l’administration Trump 2.0, ce qui a pour conséquence immédiate de marginaliser l’Union européenne, qui apparaît alors comme un marché largement ouvert. Ce que l’on a pu appeler pendant un temps « le doux commerce » apparaît plutôt comme un oreiller qui étouffe sans laisser de traces. Un crime parfait en quelque sorte.

À cet égard, si l’on cherche à retirer des enseignements de cet ouvrage, il faudra bien prendre conscience que la désoccidentalisation du monde en cours implique, si l’on souhaite un avenir à l’Europe et à sa civilisation, que celle-ci se donne les moyens d’être présente à la table des grands, c’est-à-dire qu’elle se dote des attributs de la puissance globale qui lui font jusqu’à présent cruellement défaut.

À lire également : Les BRICS se renforcent à l’approche du prochain sommet

Mots-clefs : ,

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !
À propos de l’auteur
Bruno Modica

Bruno Modica

Bruno Modica est professeur agrégé d'Histoire. Il est chargé du cours d'histoire des relations internationales Prépa École militaire interarmes (EMIA). Entre 2001 et 2006, il a été chargé du cours de relations internationales à la section préparatoire de l'ENA. Depuis 2019, il est officier d'instruction préparation des concours - 11e BP. Il a été président des Clionautes de 2013 à 2019.

Voir aussi

L’Espagne de Kostan Zarian. Regard amoureux du Malraux arménien

Kostan Zarian, le Malraux arménien, a magnifié l’âme arménienne dans son itinérance à travers le monde et un XXe siècle charriant le fer et le sang. Les éditions Thaddée publient en traduction française un livre majeur qu’il avait consacré à l’Espagne qu’il a parcourue intimement entre 1934 et 1935. Il en sort un dialogue transcendant avec une Espagne intérieure exaltée et aimée, tel un miroir de l’âme arménienne.