La dernière chance de la puissance

16 janvier 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : « Réarmer l'Europe », conférence de presse a Bruxelles mardi 04 mars 2025. © SIPA Cette image d'illustration prise le 04 mars. © ANTONIN UTZ/SIPA

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La dernière chance de la puissance

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L’Europe ne s’est pas construite sur des abstractions. Elle s’est reconstruite après-guerre sur la puissance, celle du charbon, de l’acier, de l’industrie. Elle est née d’un projet de puissance pacifiée, non d’un renoncement. C’est cette nécessité de puissance qu’il lui faut retrouver aujourd’hui.

Du Venezuela, où la force se moque des condamnations morales, au Groenland, redevenu un enjeu stratégique central dans la rivalité des puissances, des routes arctiques aux nouvelles frontières de l’énergie, de l’espace et de l’intelligence artificielle, une même règle prévaut : ceux qui comptent sont ceux qui disposent des moyens d’agir. Les autres commentent. Un nouveau Yalta est à l’œuvre.

Assumer la puissance

Les États-Unis l’ont compris. Ils agissent. Ils investissent. Ils protègent. Ils assument la puissance comme on assume une responsabilité historique. Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, ils ont fait un choix clair : celui de leurs intérêts. L’Europe, elle, hésite. Elle s’interroge. Elle réglemente. Et la France, trop souvent, moralise, avec cette élégance un peu vaine de ceux qui dénoncent encore quand d’autres ont déjà décidé.

À lire également : L’Europe face au défi de son autonomie stratégique. Entretien avec Sumantra Maitra

Il ne sert à rien de s’inquiéter des bouleversements du monde si nous sommes incapables, nous-mêmes, de recréer de la puissance et d’assumer ce que nous sommes avec fierté. L’indignation n’a jamais tenu lieu de stratégie. Une morale qui n’est adossée à aucune capacité d’action finit par n’être qu’un alibi.

Raymond Aron, qui n’aimait ni les illusions ni les postures, nous avait prévenus : « La morale sans la force est impuissante ; la force sans la morale est tyrannique. » Nous avons conservé la première. Nous avons abandonné la seconde. L’Histoire, revenue sans invitation, nous place aujourd’hui face à ce déséquilibre.

Depuis la chute du mur de Berlin, nous avons cru que le droit remplacerait la puissance, que la régulation tiendrait lieu de stratégie, que la norme suffirait à faire monde. Nous avons confondu la fin de la guerre froide avec la fin de l’Histoire de Fukuyama. Pendant que les États-Unis, la Chine et la Russie poursuivaient leurs intérêts avec constance, parfois brutalement, le Vieux Continent s’est installé dans l’illusion confortable d’un univers pacifié par la seule vertu des règles.

L’Europe s’est bâtie sur la puissance

Pourtant, l’Europe ne s’est pas construite sur des abstractions. Elle s’est reconstruite après-guerre sur la puissance bien réelle du charbon et de l’acier, sur l’industrie, sur la production, sur la maîtrise des infrastructures stratégiques. Elle est née d’un projet de puissance pacifiée, non d’un renoncement. Aujourd’hui, cette Europe se dissout peu à peu dans le relativisme moral, dans le recul insidieux des libertés numériques, et dans une inflation réglementaire qui confond le vital et l’accessoire.

De cette dérive est née une Europe singulière : une Europe qui réglemente ce qu’elle ne produit plus, qui encadre ce qu’elle ne défend plus, et qui célèbre comme des victoires politiques des succès administratifs.

Le chargeur de téléphone universel, devenu symbole d’autosatisfaction réglementaire, en dit plus long qu’on ne le croit : tandis que les grandes puissances investissent massivement dans la défense, l’intelligence artificielle et le spatial, nous perfectionnons l’art de l’harmonisation. Carl Schmitt rappelait que le politique commence par la distinction entre l’essentiel et le secondaire. Nous avons, manifestement, perdu le sens de cette hiérarchie.

Plus grave encore, faute de puissance extérieure, l’Europe en vient à fragiliser ses propres libertés. Le Digital Services Act, sous couvert de protection, institue une forme de censure numérique inédite. Incapables de faire émerger des champions technologiques mondiaux, nous préférons réglementer ceux des autres. L’impuissance, parfois, se déguise en vertu.

La bataille décisive du XXIᵉ siècle, celle de l’intelligence artificielle, est déjà engagée. Les États-Unis ont su organiser l’alliance de l’État, de l’industrie et de la technologie. Ils ont compris qu’une société qui renonce à structurer sa puissance technologique abdique sa souveraineté. L’Europe, elle, a commencé par douter, limiter, soupçonner. À force de transformer l’innovation en problème juridique, elle se condamne à devenir non un acteur, mais un marché dépendant. La technologie n’est pas neutre : elle sert toujours une souveraineté ou en révèle l’absence.

« Réarmer l’Europe », conférence de presse a Bruxelles mardi 04 mars 2025.
© SIPA
Cette image d’illustration prise le 04 mars. © ANTONIN UTZ/SIPA

À écouter également : Vidéo — Europe, une puissance à retrouver. Guillaume Lagane

La France ne peut cacher sa puissance

La France, toutefois, ne saurait se réfugier derrière les faiblesses européennes. La puissance commence toujours à l’intérieur. Un État qui, incapable, de faire respecter durablement l’ordre dans des pans entiers de son territoire affaiblit mécaniquement sa crédibilité stratégique. La souveraineté ne se proclame pas dans les sommets internationaux ; elle se construit dans la capacité à faire respecter la loi sur chaque mètre carré du territoire.

Il y a là un paradoxe inquiétant : une France fragilisée de l’intérieur prétend tenir des postures internationales majeures, évoque l’envoi de soldats aux frontières orientales de l’Europe. La diplomatie devient alors un substitut à la force, quand elle ne peut en être que le prolongement. Hans Morgenthau nous rappelait que la politique internationale est d’abord une lutte pour la puissance. L’oublier, c’est s’exposer au déclassement.

À cette défaillance régalienne s’ajoute un naufrage plus discret et plus grave encore : celui de l’éducation. En vingt ans, la France a perdu l’équivalent d’une année entière de niveau en mathématiques dans les classements internationaux. Les langues reculent, l’exigence s’efface, tandis que l’éducation économique et financière est quasiment absente, remplacée trop souvent par des grilles idéologiques simplistes, parfois d’inspiration quasi marxiste. Une nation qui ne sait plus compter, raisonner, ni comparer décline avant même de combattre. La puissance commence à l’école ; la France y abdique.

Ces renoncements marquent une rupture profonde avec l’héritage gaullien. Le général de Gaulle savait que l’indépendance politique repose sur la capacité stratégique : dissuasion nucléaire, État stratège, industrie forte, vision de long terme, excellence. Après 1958, la France avait retrouvé son rang parce qu’elle avait accepté de faire des choix clairs, parfois coûteux, toujours cohérents.

La dette est une prison silencieuse

Depuis plusieurs décennies, nous avons fait l’inverse. La stratégie a cédé la place à la morale, l’autorité au relativisme, la projection à l’endettement massif. La dette est devenue une prison silencieuse : un pays qui consacre une part croissante de sa richesse au paiement des seuls intérêts se prive mécaniquement des moyens de sa puissance et de sa reconstruction. Aucune nation durablement endettée n’a jamais été pleinement souveraine.

À cette fragilité financière s’ajoute une confusion diplomatique permanente. Le « en même temps » érigé en méthode brouille la lisibilité stratégique. Or la puissance exige clarté, continuité et constance. Elle ne supporte ni l’ambiguïté durable ni la morale fluctuante.

La liberté réelle n’est pas une abstraction ; elle est institutionnelle. Elle repose sur un État capable de décider, d’anticiper et d’agir.

La France et l’Europe sont face à leur destin. La dernière chance de la puissance. La dernière chance de sortir du relativisme moral et civilisationnel qui nous paralyse.

Restaurer la puissance n’est ni un caprice idéologique ni une nostalgie de la grandeur passée. C’est une nécessité historique. Dans un monde rude, la puissance n’est pas un luxe : elle est la condition de la liberté, de la sécurité et de la souveraineté. Et elle commence par une chose simple, mais exigeante : assumer ce que nous sommes, sans honte et sans excuses.

Cette restauration commande d’abord une clarification civilisationnelle. Défendre sans complexe notre civilisation, nos valeurs et notre modèle politique n’est ni un repli ni une provocation. C’est un acte de lucidité. L’Occident, et en son sein la France et l’Europe, ne peut peser durablement s’il persiste à s’excuser d’exister, à relativiser son héritage, à dissoudre son identité dans un universalisme abstrait.

Car la France et l’Europe disposent d’une valeur ajoutée historique unique : matrice des libertés publiques, de l’État de droit, de la rationalité juridique, des États-nations modernes, de la science, de l’industrie, de la culture, et de la tradition humaniste née des Lumières et de la Renaissance. Cet héritage n’est ni un musée ni un fardeau : il est un capital stratégique, politique et normatif.

Assumer cet héritage n’est pas de l’arrogance. C’est refuser le déclassement par la culpabilisation permanente. C’est comprendre que la crédibilité internationale, l’autonomie stratégique et la capacité d’influence reposent sur la cohérence entre ce que l’on est, ce que l’on dit et ce que l’on peut faire. Dans un monde conflictuel, aucun modèle politique ne survit s’il n’est pas activement défendu. Assumer et revendiquer sa puissance et ses atouts, c’est aussi le moyen le plus sûr de se faire respecter de Washington à Pékin, d’Abou Dhabi à Moscou.

Les sociétés qui refusent de défendre ce qu’elles sont finissent toujours gouvernées par celles qui l’assument. Les sociétés qui sacralisent la norme et soupçonnent la puissance finissent toujours dépendantes de celles qui ont su unir technologie, État et volonté comme le font aujourd’hui les États-Unis.

Le choix est désormais limpide. Soit la France et l’Europe persistent dans l’indignation, la norme et l’excuse permanente. Soit elles retrouvent le courage de la puissance, de l’identité et de l’ambition.

L’Histoire, elle, ne jugera pas nos intentions. Elle jugera notre capacité à durer.

À lire également : Le retour de Monroe. Puissance américaine, impuissance européenne

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Antoine De Chemellier

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