Sahel : les illusions perdues de la refondation

24 janvier 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Le Sahel (c) AFP

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Sahel : les illusions perdues de la refondation

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Cinq ans se sont écoulés depuis ce 18 août 2020 où le colonel Assimi Goïta renversait Ibrahim Boubacar Keïta à Bamako. Ce putsch inaugural a ouvert un cycle qui allait emporter le Burkina Faso puis le Niger, donnant naissance à l’Alliance des États du Sahel. Rupture avec Paris, ancrage dans l’orbite russe, retrait fracassant de la CEDEAO : la transformation géopolitique est spectaculaire. Mais qu’en est-il des résultats concrets pour les populations ?


Par Fiacre VIDJINGNINOU, PhD – Chercheur principal au Béhanzin Institute, chercheur associé senior à l’Egmont Institute et enseignant à École Nationale Supérieure des Armées (ENSA – Bénin).


Djibo, Burkina Faso, janvier 2025. La ville vit sous blocus depuis des mois. Les convois humanitaires n’y parviennent plus qu’au compte-gouttes, quand les hélicoptères peuvent décoller. Un responsable d’ONG, joint par téléphone satellite, confie sous couvert d’anonymat : « Les seules informations que nous recevons font état d’une situation catastrophique. » À quelques centaines de kilomètres de là, à Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré continue de marteler son discours de reconquête souveraine. Entre la rhétorique officielle et la réalité du terrain, un gouffre béant s’est creusé.

Reconnaissons d’abord une évidence trop souvent éludée dans les analyses occidentales : les transitions militaires au Sahel n’ont pas surgi du néant. Elles répondaient à une demande sociale massive et légitime. En 2020, selon les enquêtes Afrobaromètre, 73 % des Maliens jugeaient leur sécurité « très mauvaise » ou « assez mauvaise ». Au Burkina Faso, des villes entières – Djibo, Titao, Sebba – vivaient assiégées par les jihadistes tandis que le gouvernement civil semblait paralysé. Les accords d’Alger de 2015 ? Un échec patent. Les missions européennes de formation ? Insuffisantes. Barkhane ? Neuf ans de présence et pourtant, entre 2012 et 2020, les incidents violents au Mali étaient passés de 167 à plus de 2 000 par an. Le ressentiment populaire envers l’ancienne puissance coloniale n’était pas infondé.

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Trois putschs, trois trajectoires

À Bamako, Goïta a procédé méthodiquement. Un officier supérieur malien, rencontré en mars 2024, résume la logique à l’œuvre : « Il fallait reprendre le contrôle de notre outil de défense, et cela passait par une clarification des allégeances. » Comprendre : élimination progressive des officiers jugés trop proches des Occidentaux. À Ouagadougou, la séquence fut plus chaotique. Le lieutenant-colonel Damiba, renversé après huit mois seulement – les attaques jihadistes avaient augmenté de 23 % sous son règne -, a cédé la place au capitaine Traoré. Trente-quatre ans, issu des unités combattantes, tenues de camouflage et discours anti-impérialistes : une autre génération, une autre légitimité. Même si on devrait pouvoir lui reprocher une mimique quasi automatique de Sankara. À Niamey enfin, le général Tchiani a agi par anticipation corporatiste plutôt qu’en réponse à une demande populaire – ce qui explique la réaction internationale particulièrement virulente qu’a suscitée son putsch.

Septembre 2023 : la Charte du Liptako-Gourma scelle l’Alliance des États du Sahel. Assistance mutuelle en cas d’agression, coordination transfrontalière, harmonisation doctrinale. La différence avec le défunt G5 Sahel est fondamentale : aucun partenaire extérieur ne siège dans les instances décisionnelles. Juillet 2024 : la déclaration de Niamey annonce une Confédération avec passeport commun et banque d’investissement. Janvier 2024 : retrait de la CEDEAO. L’architecture d’une souveraineté reconquise – du moins sur le papier.

De Wagner à l’Africa Corps

Le retrait français s’est achevé en décembre 2023 avec le départ du Niger. Dix ans d’engagement clos dans l’amertume et les frictions diplomatiques. Dans le même temps, la présence russe s’institutionnalisait. Wagner d’abord – entre 1 500 et 2 000 hommes déployés au Mali -, puis Africa Corps après la mort de Prigojine en août 2023. Un diplomate occidental en poste à Ouagadougou observe avec une pointe d’ironie : « Nous sommes passés d’une présence mercenaire dénégable à une coopération militaire pleinement assumée. Paradoxalement, cela clarifie les choses. » La rencontre de Moscou d’avril 2025 a formalisé cette évolution par un accord-cadre portant sur les équipements et la formation. Les termes financiers demeurent opaques. Les contreparties minières aussi.

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Ce que disent les chiffres

C’est ici que le bilan devient cruel. Les données ACLED ne mentent pas : 4 500 événements violents en 2020, plus de 12 000 en 2024. Une hausse vertigineuse de 167 %. Entre 8 000 et 11 000 civils tués pour la seule année 2024, contre 4 500 quatre ans plus tôt. Le Burkina Faso concentre le pire : 8 247 événements violents en 2024, soit 69 % de plus qu’en 2021. L’attaque de Barsalogho, en août dernier, a fait plus de 200 morts selon les sources humanitaires. Officiellement, les autorités n’en reconnaissent que 132. L’écart en dit long sur le fossé entre discours et réalité.

Les groupes jihadistes, eux, prospèrent. Le JNIM d’Iyad Ag Ghali compterait désormais entre 5 000 et 7 000 combattants – ils étaient 3 000 à 4 000 en 2020. L’organisation a su exploiter le ressentiment généré par les exactions attribuées aux forces armées et à leurs supplétifs pour renforcer son ancrage dans les communautés. L’embuscade de Tin Zaouatine, en juillet 2024, a coûté la vie à plusieurs dizaines de soldats maliens et de combattants Wagner. La capacité de nuisance des insurgés demeure intacte, sinon renforcée.

Et puis il y a les déplacés, ces victimes silencieuses. 2,1 millions en janvier 2021. 4,8 millions en décembre 2024. Le Burkina Faso en compte 2,3 millions à lui seul. Les zones inaccessibles aux humanitaires ? Douze en 2021, quarante-sept aujourd’hui. L’OCHA estime à 9,4 millions le nombre de personnes en insécurité alimentaire sévère dans les trois pays. Elles étaient 5,8 millions il y a quatre ans. Derrière ces statistiques, des familles entières qui fuient, des villages abandonnés, des vies brisées.

Le paradoxe de la légitimité

Comment ces régimes tiennent-ils malgré tout ? Les sondages des premiers mois affichaient des taux d’approbation supérieurs à 70 %. Rejet viscéral des élites civiles corrompues, espoir d’amélioration tangible : la légitimité initiale était réelle. Mais elle s’érode inexorablement. Elle dépend de résultats qui tardent à venir. Le pouvoir repose donc de plus en plus sur les instruments classiques de domination : contrôle de l’appareil coercitif, verrouillage de l’espace médiatique, mobilisation nationaliste contre les « ennemis » extérieurs. Au Burkina Faso, les dépenses militaires sont passées de 4,2 % du PIB en 2021 à près de 7 % en 2024. Plus de 50 000 Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) ont été armés. Avec les risques documentés que l’on connaît : règlements de comptes communautaires, émergence de chefs de guerre locaux, désarmement futur hautement problématique.

La chute du capitaine Sankara en 1987, le renversement de Damiba après huit mois à peine : l’histoire ouest-africaine rappelle que la domination militaire peut s’effondrer aussi vite qu’elle s’est imposée.

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L’impasse

Cinq ans plus tard, une leçon s’impose avec force : les approches exclusivement sécuritaires, qu’elles viennent de Paris ou de Moscou, ne résolvent pas des crises dont les racines sont fondamentalement politiques. Marginalisation des périphéries, exclusion de communautés entières, faillite des services publics, corruption endémique – ni Barkhane hier ni Africa Corps aujourd’hui ne peuvent traiter ces maux structurels. Substituer une dépendance à une autre n’est pas une solution durable.

L’avenir du Sahel se jouera moins dans les états-majors que dans la capacité de ces sociétés à refonder un contrat social inclusif. Les forces armées, aujourd’hui politiquement dominantes mais structurellement fragilisées par l’érosion de leur légitimité de résultat, seront-elles les vecteurs ou les obstacles de cette indispensable refondation ? La réponse déterminera le sort de populations dont la demande de protection – cette demande qui avait porté les putschistes au pouvoir – reste, cinq ans après, tragiquement insatisfaite.

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