En tête de la croissance européenne, l’Espagne fascine par son dynamisme économique et sa capacité d’attraction. Pourtant, du rail au logement, de l’énergie au tourisme, les signes de saturation se multiplient. Le drame d’Adamuz révèle une question centrale : l’économie espagnole est-elle en train de payer le prix de son succès ?
En ce début d’année 2026, l’Espagne semble incarner un miracle économique européen. Avec une croissance du PIB attendue entre 2,4 % et 2,9 %, elle devance largement ses partenaires de la zone euro, englués entre la stagnation allemande et les difficultés budgétaires françaises. L’emploi progresse, le tourisme frôle les 100 millions de visiteurs étrangers annuels et la transition énergétique fait figure de modèle, les énergies renouvelables représentant près de 60 % de la production électrique. Madrid attire les capitaux latino-américains et les investisseurs internationaux, tandis que l’Aragon devient l’épicentre des centres de données en Europe.
Pourtant, derrière ces chiffres flatteurs, un malaise profond s’installe : l’Espagne est-elle victime de sa propre accélération ? La croissance économique et démographique a en effet engendré une demande de services, de logements et d’infrastructures que l’offre nationale ne parvient plus à absorber. Ce désalignement, longtemps supportable, est devenu structurel.
Adamuz, le choc révélateur
Le 18 janvier 2026 à 19h43, cette fragilité a pris une dimension tragique à Adamuz, dans la province de Cordoue (Andalousie). La collision entre deux trains à grande vitesse sur la ligne Madrid-Séville a fait 45 morts et plus de 150 blessés. L’enquête préliminaire privilégie une défaillance de l’infrastructure : un rail déjà endommagé aurait provoqué le déraillement d’un train de l’opérateur privé Iryo avant qu’un autre convoi lancé à plus de 200 km/h ne le percute neuf secondes plus tard.
Au-delà du drame humain, le désastre d’Adamuz a fissuré le mythe de l’infaillibilité de l’AVE, équivalent espagnol du TGV. La ligne à grande vitesse Madrid-Séville, inaugurée en 1992, supporte aujourd’hui un trafic qui a doublé depuis la libéralisation ferroviaire du début des années 2020. Or, cette intensification réduit les plages de maintenance et accélère l’usure des équipements. Le parallèle avec l’accident d’Angrois (Galice) en 2013 est inévitable : là où l’erreur humaine domine dans le premier cas, le second suggère une fatigue structurelle du réseau lui-même.
Une mobilité au bord de la thrombose ?
Le rail n’est pas seul en cause. En janvier 2026, l’ensemble des modes de transport espagnols a montré des signes de saturation simultanée. En Catalogne, l’effondrement du réseau de trains de banlieue a paralysé Barcelone pendant plusieurs jours, avec 400 000 usagers quotidiens privés de trains, des routes engorgées, une forte colère sociale et des tensions politiques accrues entre Madrid et le gouvernement régional catalan.
Sur l’asphalte, un rapport de l’Association espagnole de la Route chiffre pour sa part à 13,5 milliards d’euros le déficit de maintenance accumulé et plus de la moitié du réseau est jugée en état critique. Lors de la tempête Ingrid, fin janvier, cette fragilité a provoqué des blocages massifs de poids lourds dans le nord-ouest du pays, menaçant l’approvisionnement alimentaire de plusieurs communautés autonomes (Cantabrie, Asturies, Galice) et révélant la vulnérabilité logistique du pays.
Dans les airs, la forte reprise de l’après-pandémie a saturé les aéroports. À Madrid, Barajas poursuit son expansion, mais l’extension d’El Prat (Barcelone) reste bloquée par des oppositions politiques et environnementales. Faute de décisions rapides, la capitale catalane risque de perdre des liaisons stratégiques au profit d’autres capitales européennes. De nombreux autres centres aériens (dont Málaga et Palma de Majorque) ne parviennent plus à absorber un flux croissant de voyageurs malgré des travaux considérables.
L’énergie verte, prisonnière du réseau
Sur le front énergétique, l’Espagne a remporté la bataille de la production, mais se retrouve confrontée à des difficultés en matière de distribution. Les épisodes de prix négatifs sur le marché de l’électricité se multiplient, car, faute de capacités de stockage et d’interconnexions suffisantes, des parcs solaires et éoliens sont régulièrement déconnectés. Ce gaspillage contraste avec l’appétit des industries numériques.
Les nombreux projets de centres de données en Aragon illustrent ce paradoxe. Des dizaines de milliards d’euros d’investissements sont en effet annoncés, mais le réseau électrique local ne peut les raccorder à temps. Les plafonds réglementaires d’investissement et la lenteur administrative transforment l’abondance énergétique en goulot d’étranglement, freinant l’industrialisation verte que le pays ambitionne.
Les exigences de modernisation des lignes électriques sont de plus en plus pressantes, comme en témoigne la panne géante du 28 avril 2025 en péninsule Ibérique. Ce dysfonctionnement majeur, dû à une série de défaillances pourtant improbable, illustre les nécessités dans le domaine.
Une croissance déséquilibrée ?
Sur le plan macroéconomique, la croissance espagnole devrait rester robuste en 2026, avec des résultats attendus au-dessus des partenaires européens du pays. Un tel succès s’appuie certes sur une productivité en hausse, mais un tel accroissement reste insuffisant par rapport à l’envol des facteurs de production. Depuis 2019, la population active a progressé de plus de 6 %, portée par une immigration annuelle d’environ 500 000 personnes. Certes, un tel apport soutient l’emploi, mais il exerce dans le même temps une pression immédiate sur les services publics et les infrastructures urbaines.
C’est dans l’immobilier que de semblables problématiques deviennent explosives. Madrid s’est imposée comme refuge pour les grandes fortunes latino-américaines, faisant grimper les prix au-delà de 10 600 euros le mètre carré dans les arrondissements chics du centre, comme Chamberí. Cette gentrification par le haut ne peut que repousser les classes moyennes vers la périphérie.
En parallèle, la pénurie de logements abordables s’aggrave : l’Espagne crée plus de 200 000 ménages par an, mais ne construit que la moitié des habitations nécessaires. Les contrôles de loyers dans certaines communes, comme Barcelone, ont découragé une partie de l’offre locative, accentuant la crise pour les ménages modestes et les jeunes actifs.
Le tourisme, moteur historique de l’économie, met lui aussi le pays sous pression, alors que l’Espagne a accueilli l’année dernière 97 millions d’étrangers (+3,5 % par rapport à 2024) pour 135 milliards d’euros de recettes (+6,8 %). Aux Canaries, aux Baléares, à Barcelone ou encore à Málaga, les mobilisations contre le surtourisme se poursuivent, dénonçant la pression sur l’eau, le logement et la qualité de vie. Parallèlement, le changement climatique accentue la volatilité, avec des sécheresses persistantes dans le sud et l’est, des tempêtes extrêmes dans le nord et agriculture prise en étau entre restrictions hydriques et concurrence internationale.
Vers un changement de cap ?
Le diagnostic est très clair : l’Espagne a suscité une demande qu’elle ne parvient plus à soutenir par son infrastructure. Adamuz n’est pas un accident isolé, mais le symbole d’une asynchronie dangereuse entre ambition économique et capacité matérielle.
Pour éviter la multiplication des ruptures, un pivot stratégique s’impose. Il passe avant tout par un réinvestissement massif dans la maintenance, une planification intégrée entre État et régions et une gestion plus qualitative des flux touristiques et énergétiques.
Après avoir prouvé sa capacité à croître, l’Espagne doit désormais démontrer sa faculté à consolider et à durer. La réussite de la prochaine décennie dépendra moins de la vitesse de l’expansion que de la solidité de ses fondations.










