Baloutchistan : la périphérie qui résiste

7 février 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Opérations militaires contre le TTP dans le Waziristan du Nord, en 2015. c : Inter Services Public Relations Directorate (Pakistan) Web site

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Baloutchistan : la périphérie qui résiste

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La flambée de violence qui a frappé le Baloutchistan à l’hiver 2025 marque une inflexion du conflit opposant la province périphérique à l’État pakistanais. Les attaques insurgées révèlent les failles du fédéralisme pakistanais et l’impasse d’un modèle d’intégration nationale fondé sur la coercition militaire.

Une insurrection qui change d’échelle

Fin janvier et début février 2026, le Baloutchistan a basculé dans une nouvelle séquence d’affrontements. En l’espace de quarante-huit heures, une série d’attaques coordonnées, attribuées au Balochistan Liberation Army (BLA), a frappé plusieurs points névralgiques de la province, de la capitale Quetta jusqu’aux abords du port de Gwadar, zone hautement importante pour le corridor économique sino-pakistanais. La nouveauté de cet épisode, dont le bilan humain reste disputé, réside dans la synchronisation et la montée en gamme opérationnelle, qui laissent penser que l’insurrection a décidé de quitter le registre de la guérilla périphérique. La riposte de l’armée pakistanaise, massive et immédiate, montre que ses chefs ont perçu l’enjeu.

Une province, plusieurs peuples

 Le Baloutchistan est l’une des quatre unités fédératives du Pakistan. Il a intégré la fédération pakistanaise à la suite des événements de 1947–1948 et de la création des États du Pakistan et de l’Inde. Le terme « Baloutche » désigne un ensemble ethnonational dont les implantations historiques dépassent les frontières pakistanaises. On retrouve des populations baloutches dans le sud-est de l’Iran, à l’extrémité méridionale de l’Afghanistan, ainsi que dans le sud-ouest du Pakistan. Même à l’intérieur du Pakistan, la présence baloutche ne se limite pas à la province du Baloutchistan, puisque l’on en trouve également dans le Pendjab, le Sindh et le Khyber Pakhtunkhwa (KPK).

Malgré son nom, la province ne se confond pas avec une entité ethnique homogène. Aux côtés des Baloutches, d’autres groupes habitent ces territoires depuis des générations et ne se considèrent pas comme baloutches, revendiquant leur propre identité. Le cas le plus important est celui des Pachtounes, second ensemble démographique majeur, implanté depuis des siècles dans plusieurs districts du nord et du nord-est de la province. Cette réalité nourrit une controverse permanente autour de la démographie, car les chiffres deviennent vite une arme politique et conditionnent la représentation, l’accès aux ressources publiques et les rapports de force au sein de l’appareil provincial.

La démographie comme champ de bataille politique

Le recensement de 1998, longtemps mobilisé comme référence, donnait une population baloutche d’environ 55 % et une population pachtoune d’environ 30 %, les 15 % restants regroupant diverses communautés. Les nationalistes pachtounes ont contesté ces données, soutenant que les Pachtounes représenteraient près de la moitié de la population provinciale. Depuis lors, les transformations migratoires liées à l’instabilité afghane et à la guerre contre le terrorisme ont pu infléchir certains équilibres, sans permettre d’établir un consensus durable.

Le fédéralisme pakistanais à l’épreuve

Après la partition de 1947, le Pakistan a adopté le fédéralisme afin de gouverner un territoire profondément fragmenté. L’islam, censé servir de dénominateur commun, s’est avéré avec le temps être un facteur de radicalisation et de sectarisme. Le fondateur de l’État, Mohammad Ali Jinnah, chiite, serait aujourd’hui considéré comme hérétique par une partie de la population.

La promesse fédérale a été durablement compromise par la sécession du Pakistan oriental, devenu le Bangladesh en 1971, sur des lignes ethniques et linguistiques. Cet épisode n’a pas rendu le Pakistan plus cohérent ; il a au contraire confirmé l’existence de fractures structurelles, particulièrement dans les régions périphériques.

1948 : une intégration fondatrice du conflit

Depuis 1948, le Baloutchistan se trouve dans une relation de confrontation intermittente avec l’État fédéral. Les nationalistes baloutches n’ont jamais accepté comme pleinement légitime l’intégration de la province, perçue comme une annexion déguisée. À l’origine, le territoire était une mosaïque d’entités politiques, au premier rang desquelles l’État de Kalat, porteur d’une tradition de souveraineté locale.

Entre août 1947 et mars 1948, ce qui devait être une négociation d’adhésion se transforme en absorption contrainte. La signature de l’instrument d’accession devient, dans la mémoire baloutche, l’acte originel d’une dépossession. La révolte qui suit immédiatement n’est pas seulement armée : elle est une contestation du mode de construction même de l’État pakistanais.

Une périphérie dominée par le centre

Dans la hiérarchie informelle du Pakistan, le pouvoir suit une logique démographique et institutionnelle. Le Pendjab domine largement, suivi du Sindh, puis du Khyber Pakhtunkhwa. Le Baloutchistan ferme la marche : 6 % de la population pour près de 45 % du territoire, avec un poids politique marginal.

Cette marginalisation nourrit un ressentiment durable. La province est perçue comme un espace d’extraction stratégique, riche en ressources naturelles, mais structurellement sous-développé. Aux yeux d’une partie des Baloutches, l’État central, dominé par les élites pendjabies, a organisé une exploitation de long terme des richesses locales sans redistribution équitable.

Des rébellions cycliques, une réponse militaire constante

 L’histoire contemporaine du Baloutchistan est marquée par une succession d’insurrections armées et de réponses sécuritaires. Des opérations militaires ont été menées dans les décennies 1940, 1950, 1960, 1970, puis dans les années 2000. Loin d’éteindre la contestation, cette alternance a inscrit le conflit dans une logique de répétition.

La séquence de janvier-février 2026 se distingue par son intensité et sa coordination. Les attaques attribuées au BLA ont visé Quetta, Mastung et surtout Gwadar. Le choix de ce port est central : il constitue un maillon clé du Corridor économique Chine–Pakistan (CPEC), projet stratégique majeur pour Islamabad et Pékin.

En frappant Gwadar, les insurgés s’attaquent à la dimension internationale de la projection pakistanaise et à la crédibilité sécuritaire des infrastructures censées incarner l’avenir économique du pays.

Le discours officiel pakistanais inscrit ces attaques dans une logique de guerre hybride, accusant l’Inde et, plus indirectement, l’Afghanistan de soutenir l’insurrection. Qu’elles soient fondées ou instrumentalisées, ces accusations contribuent à transformer une contestation interne en front régional, justifiant un durcissement continu des méthodes sécuritaires.

Ressources, intégration et impasse nationale

 En février 2026, le Baloutchistan apparaît comme un révélateur de la crise d’intégration nationale pakistanaise. Province centrale par ses ressources — minerais, métaux critiques, terres rares — elle demeure un foyer de contestation structurelle portant sur l’autonomie, la représentation politique et le contrôle du territoire.

À ces tensions s’ajoute une fragilité plus profonde : l’échec de l’islam comme ciment national et la centralité croissante de l’armée comme garante de l’unité. Le récit national pakistanais, structuré autour de la rivalité avec l’Inde, se substitue à un contrat social introuvable, transformant les revendications politiques en menaces existentielles.

L’actualité de début 2026 montre que ni Islamabad ni Rawalpindi ne semblent en mesure de résoudre ces contradictions sans remettre en cause l’architecture même d’un État qui, près de huit décennies après sa création, cherche encore sa cohérence.

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À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Docteur en histoire

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