Élections régionales en Aragon. Un panorama qui se droitise, une droite qui se radicalise

9 février 2026

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Photo : (c) Conflits Les communautés en Espagne

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Élections régionales en Aragon. Un panorama qui se droitise, une droite qui se radicalise

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Les élections anticipées au Parlement régional d’Aragon (nord de l’Espagne) du 8 février 2026 font d’ores et déjà l’effet d’une nouvelle bombe dans le paysage politique espagnol : elles s’imposent comme un test majeur pour l’Espagne contemporaine, à l’ouverture d’une année électorale décisive.

Territoire charnière, souvent décrit comme un baromètre électoral national, l’Aragon a offert une lecture particulièrement nette des dynamiques à l’œuvre avec une fragmentation durable d’une droite pourtant dominatrice, un affaiblissement du socialisme et une polarisation idéologique accrue.

À travers ce scrutin se dessine une radiographie précise de l’état du système partisan espagnol alors que le président du gouvernement, le social-démocrate Pedro Sánchez, devra remettre son poste en jeu au plus tard dans un an et demi.

L’héritage du scrutin de 2023 : une majorité fragile dès l’origine

Pour comprendre la séquence de 2026, il faut revenir aux élections régionales du 28 mai 2023, qui avaient mis fin à huit années de gouvernement socialiste en Aragon sous la houlette de Javier Lambán. Le Parti populaire (PP), conduit par Jorge Azcón, s’était imposé comme première force avec 35,51 % des voix et 28 sièges sur 67, soit une progression spectaculaire de douze élus.

Cependant, cette victoire restait arithmétiquement insuffisante. Pour atteindre la majorité absolue, fixée à 34 sièges, le PP avait dû sceller un accord de coalition avec Vox, alors crédité de 7 députés (11,25 % des bulletins). Le PSOE, malgré une défaite relative, conservait 23 sièges et demeurait un acteur central, tandis que les forces régionalistes, comme la Chunta Aragonesista (CHA) et Teruel Existe, confirmaient leur ancrage territorial.

Le gouvernement Azcón sous tension permanente

L’exécutif régional formé en 2023 reposait sur une alliance instable dès l’origine. La droite « radicale » de Vox, représentée au gouvernement par Alejandro Nolasco comme vice-président, soutenait les orientations économiques libérales du PP, mais s’opposait frontalement à ses positions sur la mémoire du franquisme, l’immigration ou encore la gestion de l’eau.

Cette fragilité était renforcée par le système électoral proportionnel appliqué dans les trois provinces aragonaises (Saragosse, Huesca et Teruel), qui rend structurellement difficile l’émergence de majorités homogènes au palais de l’Aljafería (siège de l’Assemblée régionale, à Saragosse). Dès 2024, les divergences internes se multipliaient, transformant la coalition en équilibre précaire plutôt qu’en projet politique cohérent.

La rupture de décembre 2025

Le point de non-retour est atteint à l’hiver 2025. Dans un contexte de durcissement stratégique de Vox au niveau national, sous l’impulsion de son président, Santiago Abascal, le parti refuse de soutenir le budget régional pour 2026 présenté par Jorge Azcón. Le conseiller aux Finances, Roberto Bermúdez de Castro, confirme alors l’échec définitif des négociations.

Le 15 décembre 2025, le palais Pignatelli (siège de la présidence aragonaise) annonce la dissolution anticipée du Parlement régional. Son argument est sans équivoque : « Gouverner sans budget, ce n’est pas gouverner ». Pour la première fois de son histoire, l’Aragon organise des élections anticipées, signe d’une impasse institutionnelle profonde.

Une campagne hautement nationalisée

Le scrutin du 8 février 2026 se transforme rapidement en référendum indirect sur l’exécutif de Pedro Sánchez. Le PP fait effectivement de l’élection un vote sanction contre le gouvernement central, tandis que le PSOE parie sur une figure nationale : la ministre de l’Éducation, Pilar Alegría, parachutée tête de liste régionale après sa démission.

Face à eux, Vox adopte une ligne offensive, dénonçant à la fois le PSOE et un PP jugé tiède. Les débats se cristallisent autour de trois thèmes majeurs : la gestion des services publics (point de fixation de l’électorat après le déraillement de deux trains à Adamuz, en Andalousie, moins d’un mois avant), la relation entre Madrid et les territoires (d’autant plus complexe que la ministre des Finances, María Jesús Montero, propose un nouveau mode de financement des communautés autonomes qui s’avère éminemment polémique) et l’identité politique de la droite.

Sur les réseaux sociaux, Vox domine la conversation numérique avec une hausse de 120 % des mentions pour son candidat dans la dernière semaine de campagne, ce qui révèle une mobilisation militante intense.

Les urnes ont parlé

La participation atteint 67,57 %, en léger recul de 1,3 point par rapport à 2023. Ce chiffre masque toutefois de fortes disparités : progression notable dans la province de Saragosse (+2 points) et chute marquée dans celle de Teruel (-3 points), symptôme d’une lassitude dans les zones rurales face à la polarisation nationale.

Les résultats confirment la victoire relative d’un Parti populaire qui sort pourtant affaibli de la bataille, passant de 28 à 26 sièges. De fait, si la droite remporte une nette majorité absolue au palais de l’Aljafería (40 sièges sur 67), c’est surtout grâce à Vox, qui double sa représentation et atteint 14 élus.

La droitisation de l’électorat aragonais suit clairement un phénomène déjà observé lors du scrutin anticipé en Estrémadure (centre-ouest de l’Espagne) en décembre 2025, puisque la gauche plafonne à moins de 37 % des suffrages exprimés (contre 52,2 % pour le PP et Vox), et ce, malgré la progression des régionalistes de la Chunta Aragonesista (6 sièges, soit 3 de plus qu’en 2023).

En réalité, la soirée électorale aragonaise marque surtout l’effondrement des socialistes, qui égalent leur pire score historique avec 18 élus régionaux. Le désaveu pour Pilar Alegría est d’autant plus cinglant que la Gauche unie reste stable avec un seul siège et qu’Unidas Podemos disparaît du panorama parlementaire. Il s’agit de même d’un nouvel avertissement pour Pedro Sánchez, dont la résistance à la tête du gouvernement national se fait au prix d’un effondrement territorial progressif du PSOE, qui devient insignifiant scrutin après scrutin.

De leur côté, en dehors de CHA, les forces locales subissent une défaite marquée, puisque Teruel Existe (formation dont le principal objectif est la lutte contre le dépeuplement des zones rurales) perd un siège pour n’en conserver que deux. Quant au Parti aragonais (PAR), il s’évapore purement et simplement à l’issue de la soirée électorale.

Une droite majoritaire, mais dépendante

Avec 26 députés, Jorge Azcón reste donc loin de la majorité absolue. Son pari d’échapper à l’influence de Vox échoue totalement, puisque non seulement le PP recule, mais qu’Alejandro Nolasco devient l’arbitre incontournable de toute majorité. Même un soutien hypothétique de Teruel Existe serait insuffisant pour gouverner sans la droite « radicale ».

Vox sort ainsi considérablement renforcé de l’élection et se retrouve en position d’exiger des concessions politiques bien plus importantes qu’en 2023.

Pour qui sonne le glas ?

Après la défaite du PSOE en Estrémadure, en décembre 2025, l’Aragon confirme une tendance lourde avec le recul du bloc de gauche, une fragmentation interne et la dynamique ascendante de Vox. Pour le gouvernement central, le message est sans équivoque : la polarisation actuelle ne profite pas au socialisme territorial et fragilise sa base régionale.

À l’approche des élections en Castille-et-León (15 mars 2026) puis en Andalousie (juin 2026), l’Aragon apparaît annonce ainsi la couleur.

En somme, le scrutin du 8 février 2026 marque une rupture durable dans la culture politique aragonaise. Longtemps terre de compromis centriste, cette communauté autonome s’inscrit désormais dans une logique de blocs antagonistes. La droite reste majoritaire, mais sous la dépendance accrue de Vox, tandis que la gauche se fragmente et que les charnières s’effacent.

En voulant clarifier le paysage politique, Jorge Azcón a provoqué un séisme, car les urnes ont cristallisé la polarisation et imposé le pacte qu’il cherchait précisément à éviter. Pour l’Aragon comme pour le reste de l’Espagne, la question centrale demeure ouverte : comment gouverner durablement dans un système où la victoire électorale ne garantit plus la stabilité politique ?

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).

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