Une antenne parabolique blanche, quelques secondes de connexion, et les groupes armés du Sahel disposent d’une capacité de coordination que la plupart des armées de la région leur envient. Starlink ne choisit pas ses utilisateurs. C’est précisément le problème.
Chercheur principal au Béhanzin Institute (Lagos), chercheur associé à l’Institut Egmont (Bruxelles), enseignant à l’ENSA (Bénin)
Dans le désert de l’Aïr, quelque part entre deux pistes que seuls les contrebandiers connaissent, un combattant pose son fusil contre un rocher et déploie une antenne parabolique blanche. Quelques secondes plus tard, il est en ligne. Pas de tour relais. Pas d’opérateur national. Juste le ciel – et quelques centaines de satellites en orbite basse qui ignorent souverainement les frontières dessinées par les hommes. En janvier 2026, SpaceX en détenait plus de 6 750, couvrant la quasi-totalité du continent africain. La scène, documentée par plusieurs sources sécuritaires depuis 2023, a quelque chose de vertigineux : une technologie conçue pour connecter les marges du monde recompose, silencieusement, les équilibres fragiles du Liptako-Gourma et des pays côtiers qui le bordent. Starlink ne choisit pas ses utilisateurs. Les groupes armés l’ont compris bien avant la plupart des États de la région.
Le JNIM et l’ISWAP figurent parmi les premières organisations djihadistes à intégrer Starlink dans leur dispositif. Ces groupes opèrent précisément là où les réseaux mobiles sont inexistants, là où toute coordination en temps réel représentait un défi insurmontable. Un officier béninois de renseignement engagé dans l’opération Mirador, rencontré dans la zone des trois frontières, formule le problème sans détour : « Depuis que les groupes armés ont accès à Starlink, intercepter leurs communications relève presque de l’impossible. »1
Zone grise
Le Sahel qui accueille Starlink est en état de crise aiguë. En 2024, la région concentrait 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde.2 Le Niger, à lui seul, enregistrait une hausse de 94 % des violences extrémistes depuis le coup d’État de 2023. C’est dans ce contexte que Niamey et N’Djamena ont légalisé Starlink en mars 20253, le Mali ayant levé son interdiction dès octobre 2024.4 L’argument économique est imparable : 200 Mbps pour 37 euros par mois5 contre 2 Mbps pour 84 euros chez l’opérateur public. Légaliser, c’était aussi admettre l’échec de l’interdiction – les kits entraient depuis des années par le Nigeria voisin. Une rationalité pragmatique classique dans l’histoire des régulations de marchés illicites. Sauf que la légalisation n’a pas assaini les circuits. Elle les a rendus plus discrets.
En Afrique de l’Ouest, Starlink a pénétré à des rythmes inégaux, toujours en avance sur les cadres réglementaires. Côte d’Ivoire et Sénégal ont engagé des processus formels. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger – sous régimes militaires depuis 2021-2023 – ont vu leurs périphéries inondées d’équipements clandestins, dans des zones où l’État n’est plus qu’une présence symbolique. Ces vides sont précisément ceux que le JNIM occupe depuis des années. La technologie n’a fait qu’y arriver avant les régulateurs.
Anatomie d’un trafic
À Dosso, un trafiquant décrivait la mécanique sans détour : « Franchement ? C’est presque un jeu d’enfant. Un petit billet aux chauffeurs, une attention pour la police… et les barrières s’ouvrent comme par magie. »6 L’antenne se démonte en quelques gestes, ses composants disparaissent dans des cagettes de légumes ou des sacs de farine. À Kandi, sur la route de Malanville, un douanier confessait l’impuissance avec une formule qui dit tout : « Le temps de comprendre ce qui se tramait, des centaines d’unités avaient déjà franchi les lignes. À peine un kit intercepté… que vingt autres avaient filé. »7 Le 26 janvier 2025, une patrouille mixte interceptait à Bilma un véhicule transportant simultanément des armes de guerre et un kit Starlink8 – confirmation que le matériel satellite circule désormais avec les convois d’armement.
L’économie du trafic est précisément structurée. Les passeurs facturent 350 000 à 400 000 francs CFA par kit, pots-de-vin inclus.9 Mais la véritable rente vient après : les trafiquants conservent le contrôle des comptes et revendent la connectivité entre 60 000 et 80 000 francs CFA par mois – plus du double du tarif officiel.10 Sans compte bancaire, les clients paient en espèces via des intermédiaires. Ils restent captifs. Le faible taux de bancarisation du nord, longtemps perçu comme un retard de développement, est devenu un levier d’exploitation.
Le financement de ces équipements ne pose pas de problème particulier dans un Sahel où l’or artisanal, la cocaïne en transit vers l’Europe11 et les rançons génèrent des flux considérables.12 Un terminal à 400 dollars est un investissement dérisoire pour des groupes qui ont structuré des économies de prédation mêlant extorsion, contrebande et narcocriminalité. C’est de la comptabilité, rien de plus.
Une technologie de guerre
Les groupes armés ne trafiquent pas seulement les kits – ils les utilisent. Un fonctionnaire de police basé à Malanville résumait l’asymétrie nouvelle avec une image frappante : « Ils connaissent nos pistes et nos no man’s lands, et avec Starlink ils sont toujours connectés. C’est comme s’ils jouaient à un jeu où ils voient tous nos mouvements et où nous devinons. »
Les événements de juin 2025 au Mali l’illustrent brutalement. Entre le 1er et le 4 juin, le JNIM et l’EIGS ont mené une offensive coordonnée sur trois fronts simultanés : prise du camp de Boulkessi (au moins 30 FAMa tués), assaut sur Tombouctou – camp militaire, aéroport et trois postes de contrôle ciblés, certains combattants portant des uniformes des FAMa pour franchir les défenses -, puis prise de la base de Tessit, au moins 40 soldats tués.13 Des opérations synchronisées sur des centaines de kilomètres ne s’improvisent pas sans une connectivité permanente. En juin 2024, le JNIM avait déjà exhibé un kit Starlink parmi son butin lors d’une opération à Fitili, dans la région de Gao.14
Depuis sa création en 2017 jusqu’à fin 2025, le JNIM a été impliqué dans plus de 16 000 incidents violents, pour près de 40 000 morts au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Togo.15 La sophistication croissante de ses opérations ne tient pas qu’à ses ressources humaines. Elle tient à sa capacité à intégrer, plus vite que les États qui lui font face, les technologies qui changent les règles du jeu.
Le golfe de Guinée et la souveraineté en question
Le littoral ouest-africain présente une configuration différente, peut-être plus insidieuse. Les réseaux de bunkering illégal – vol de pétrole brut qui coûte au Nigeria plusieurs milliards de dollars par an – et les filières de piraterie restructurées depuis 2021 ont rapidement intégré les terminaux satellites dans leur logistique.16 Guidage de nuit, renseignement sur les patrouilles navales, coordination entre groupes à terre et en mer : tout devient plus fluide. Les sources de la CRESMAO consultées dans le cadre de nos travaux ne l’excluent pas pour des incidents survenus dans les eaux béninoises, nigérianes et togolaises en 2023-2024.17
Starlink crypte ses communications de bout en bout. Les autorités de régulation n’ont accès ni aux contenus ni aux métadonnées. C’est une rupture radicale avec la téléphonie mobile, où les opérateurs coopèrent légalement avec la justice. Le Nigeria a suspendu puis relancé ses négociations ; le Ghana et la Côte d’Ivoire maintiennent des cadres formels sans outils de contrôle effectif ; dans les zones grises sahéliennes, la question est hors de portée institutionnelle. La CEDEAO, fragilisée par l’Alliance des États du Sahel, n’a produit aucun cadre régional harmonisé.
Il y a une ironie cruelle dans la position des régimes de Bamako, Ouagadougou et Niamey. Ils ont expulsé les ambassadeurs français, rompu avec les partenariats occidentaux, bâti un discours de souveraineté – et laissent prospérer sur leur sol une infrastructure numérique dont la gouvernance échappe entièrement à leur contrôle. L’expérience ukrainienne l’a démontré : SpaceX peut décider unilatéralement de restreindre ses services selon des calculs qui lui appartiennent.18 19 Dans le Sahel, la relation entre Elon Musk et l’administration Trump introduit une variable géopolitique volatile. La dépendance des groupes armés à Starlink pourrait paradoxalement offrir aux États-Unis un levier d’influence inattendu – levier qui s’évaporera dès qu’Amazon Kuiper proposera une alternative crédible.
Le décalage comme problème stratégique
Starlink n’a pas créé les conflits du Sahel ni les trafics du golfe de Guinée. Charger une technologie des maux profonds – politiques, économiques, sociaux – qui structurent l’insécurité en Afrique de l’Ouest serait absurde. Mais regarder ailleurs pendant qu’une infrastructure de connectivité sans précédent se déploie dans des espaces de non-droit, sans cadre de gouvernance, au profit d’acteurs qui n’ont aucune raison de s’en priver, serait tout aussi irresponsable.
La constellation de l’ombre, c’est cela : non pas un complot, mais une opportunité saisie plus vite par ceux qui n’ont pas de comptes à rendre que par ceux qui devraient en rendre. Pendant que les États africains négocient les termes d’une régulation et que la CEDEAO peine à se rassembler, les groupes armés ont depuis longtemps fait leur choix. Ce décalage entre la vitesse du déploiement technologique et la lenteur des réponses institutionnelles est, peut-être, le vrai problème stratégique que pose Starlink à l’Afrique de l’Ouest.
- Entretien avec un officier béninois de renseignement, opération Mirador, zone des trois frontières, mars 2025.
- Institute for Economics & Peace. (2025, 5 mars). Global Terrorism Index 2025. ReliefWeb.
- Tanner, J. (2025, 17 mars). Starlink launches in Niger, signs operator licence in Chad. Developing Telecoms.
- Höije, K. (2024, 10 octobre). Mali lifts ban on Musk’s SpaceX in bid to control Starlink usage. BNN Bloomberg.
- Mamane, A. (2024, 31 octobre). Starlink s’engage à fournir l’internet haut débit au Niger. Le Sahel.
- Entretien avec un trafiquant de kits Starlink, Dosso, octobre 2025.
- Entretien avec des agents des douanes, Kandi et Karimama, octobre 2025.
- Journal du Niger. (2025, 28 janvier). Niger : importante saisie d’armes et de matériel Starlink à Bilma. journalduniger.com.
- Mamoudou, O. (2025, 14 mars). Starlink désormais disponible au Niger. Studio Kalangou.
- Entretiens avec des revendeurs de kits Starlink, Maradi, Zinder et Agadez, novembre 2025.
- Office des Nations unies contre la drogue et le crime. (2023). Rapport mondial sur les drogues 2023. Nations unies.
- International Crisis Group. (2023). The Sahel’s fragmented jihadist landscape. Rapport n° 301.
- The Soufan Center. (2025, 5 juin). JNIM expanding geographic reach and staging coordinated attacks in the Sahel. IntelBrief.
- Nasr, W. (2024, 7 juin). [Publication sur X, documentation opération JNIM à Fitili, Gao]. https://x.com/SimNasr
- International Crisis Group. (2025). Le JNIM et le dilemme de l’expansion au-delà du Sahel. Rapport n° 321.
- Oceans Beyond Piracy. (2024). State of maritime piracy report. One Earth Future.
- Centre régional de sécurité maritime de l’Afrique de l’Ouest et du Centre (CRESMAO). (2024). Rapports internes consultés par l’auteur dans le cadre de ses travaux au Béhanzin Institute.
- Abels, J. (2024, juin). Private infrastructure in geopolitical conflicts: the case of Starlink and the war in Ukraine. European Journal of International Relations, 30(4).
- Isaacson, W. (2023). Elon Musk. Simon & Schuster.









