Pays pauvre et largement isolé, la Corée du Nord occupe pourtant une place centrale dans le jeu stratégique mondial. Protégé par l’arme nucléaire et gouverné par la dynastie des Kim, le régime de Pyongyang cultive le mystère et rappelle les limites de notre compréhension du monde.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Les clichés servent la puissance et la Corée du Nord, peut-être malgré elle, en tire bénéfice. Que serait ce pays sur la scène mondiale, avec 26 millions d’habitants, une économie faible, sans pétrole ni gaz, si elle n’avait pas l’arme nucléaire qui lui sert à la fois de protection et de levier de présence dans le concert des nations ?
La dynastie des Kim fascine par son mystère. Des images fortes : un oncle abattu par un canon, des foules en pleurs à la mort du dirigeant, une veste militaire sobre et martiale, une bouille de dictateur bienveillant, sont les rares éléments qui traversent les frontières nord-coréennes pour venir jusqu’en Occident.
C’est le pays dont on a peur tout en pensant qu’il est, in fine, inoffensif. Un mélange de docteur Folamour et de Basam Damdu. Dans une Terre connectée, mondialisée, où tout se sait, tout se connaît, tout se visite, la Corée du Nord, mystérieuse et peu connue, a transformé en force son isolement et son autarcie.
Indépendance nucléaire
C’est en Asie que l’on trouve le plus grand nombre de puissances dotées, c’est-à-dire de pays qui possèdent l’arme atomique. Pour la Corée du Nord, c’est une question de survie et d’indépendance et rien ne peut se comprendre sans cette obsession issue de l’histoire.
Le traumatisme de la colonisation japonaise, la crainte des deux grands voisins que sont la Chine et la Russie, la peur de l’invasion venue de Corée du Sud et des États-Unis font que, pour les Kim, le nucléaire est une nécessité de survie. Avec l’atome, ils se savent intouchables ; ils rendent leur territoire inviolable.
En Corée du Nord, la dissuasion démontre sa pleine efficacité : personne ne peut attaquer Pyongyang, puisque la Corée possède la menace de la riposte
Cette arme nucléaire, qui paraît à certains en Occident obsolète, demeure vitale pour beaucoup en Asie et en Orient. La guerre en Ukraine a démontré l’efficacité de la dissuasion. Les tentatives de l’Iran de posséder l’arme, les efforts fournis par l’Inde et le Pakistan pour l’obtenir, témoignent de cette importance accordée à la puissance protectrice de l’atome.
Les Kim ne sont pas fous, ils sont obsédés par l’indépendance de leur pays et de leur peuple et ils sont convaincus que seul l’atome peut transformer leur petit pays en forteresse inexpugnable. Encore une fois, le nucléaire est le facteur égalitaire de la puissance militaire.
Tombeau de l’universalisme
Si la Corée du Nord nous dérange, c’est aussi parce que son existence témoigne de l’échec de l’universalisme. Le pays rejette tout de l’Occident : sa pensée, sa culture, sa philosophie. Là-bas, nous sommes véritablement face à un autre, un ailleurs, que nos concepts peinent à définir et donc à comprendre.
La pensée politique du juche, qui puise ses racines intellectuelles dans l’histoire et qui fut ravivée par le fondateur du régime, est étrangère à nos cadres mentaux et ne peut être comprise que par des analogies qui affaiblissent le concept. Leur mode de vie demeure mystérieux, tout comme les aspirations de la jeunesse nord-coréenne.
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Cette bien curieuse structure politique voit l’établissement d’une monarchie dynastique communiste où le Parti se confond avec une famille. En Corée du Nord, rien ne colle avec nos représentations, nos imaginaires politiques et culturels, nos projections.
C’est bien un autre, un ailleurs, qui échappe à ce que nous sommes. Le risque est alors de tomber dans le folklore, de se limiter à des coupes de cheveux, des tenues vestimentaires, des parades et de penser cela grotesque ou drôle, alors que c’est éminemment sérieux et profond.
La Corée du Nord est l’un des tombeaux de l’universalisme et le berceau d’un monde multiculturel et multipolaire dont nous devons accepter l’existence
Si la Corée du Nord est un mystère, ce n’est pas parce que nous ne la connaissons pas : de nombreux chercheurs ont pu s’y rendre, ainsi que des chefs d’entreprise et des touristes, mais parce qu’elle sort de nos catégories mentales. Nous cherchons malgré tout, pour tenter de la comprendre et aussi pour nous rassurer, de la ramener sans cesse à ce qui nous est intelligible et compréhensible.
La Corée du Nord est l’un des tombeaux de l’universalisme et le berceau d’un monde multiculturel et multipolaire dont nous devons accepter l’existence.










