Pyongyang nucléaire : l’arme ultime d’une dynastie

6 avril 2026

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Pyongyang nucléaire : l’arme ultime d’une dynastie

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Depuis son premier essai nucléaire en 2006, la Corée du Nord s’est imposée comme une puissance atomique durable, défiant les mécanismes internationaux de non-prolifération. Au fil des essais, du développement balistique et d’un ancrage assumé dans le camp des régimes autoritaires, Pyongyang a fait de l’arme nucléaire l’assurance-vie d’une dynastie totalitaire. Retour sur la genèse, les capacités et les implications stratégiques d’un arsenal désormais sanctuarisé.


Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. 


Institut Français d’Analyse Stratégique — Auteur du livre La dissuasion nucléaire française en action. Dictionnaire d’un récit national, Éditions Decoopman.

L’Union soviétique est une revue distribuée dans les lycées de France dans les années 1980. Le magazine vante les succès soviétiques : économie, conquête spatiale, mémoire de la grande guerre, sport, art et spectacles. Dans le numéro de décembre 1987, un reportage édifiant raconte la coopération industrielle avec la Corée du Nord. Cette relique de la propagande de la guerre froide montre le lien avec l’accord du 19 juin 2024 signé entre Vladimir Poutine et Kim Jong-un. Dans l’intervalle, le 9 octobre 2006, la Corée du Nord a procédé à un premier essai nucléaire, un dispositif infernal enfouit sous le mont Mantap. Ce jour-là, Pyongyang a franchi le seuil nucléaire et devient un État doté.

La Corée du Nord procède à un second essai en 2009. Pyongyang ajoute ensuite une capacité de frappe avec des missiles Taepodong. Donnée pour une portée estimée à plus de 4 500 km, cette famille de missiles entre en service en 2006. Elle est en outre employée en 2009 pour le lancement de satellites. L’extrême Orient concentre ainsi quatre puissances nucléaires. Notons que la dissuasion nucléaire française s’applique à tout le territoire national, donc aussi à notre outre-mer, ce que rappelle l’esprit de notre doctrine. Face à l’impuissance de l’ONU, qui multiplie les résolutions, Pyongyang avance et s’affirme comme un foyer de déstabilisation.

La bombe atomique, l’assurance vie d’une dynastie totalitaire

À la suite du retrait unilatéral du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire), des pourparlers à six s’étaient tenus entre 2003 et 2009 dans l’espoir de faire renoncer Kim Jong-il à son ambition. Autour de la table, la Chine, les États-Unis, la Corée du Nord, la Corée du Sud, la Russie et le Japon. Pyongyang signe le 19 septembre 2005 une déclaration qui l’engage à « abandonner toutes les armes nucléaires et les programmes nucléaires existants et à revenir, à une date rapprochée, au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et aux garanties de l’AIEA ». In fine, la diplomatie, qu’elle soit onusienne ou bilatérale est un échec. Pyongyang poursuit son programme clandestin. La suite ne laisse aucun doute : le 9 octobre 2006, une secousse révélatrice d’une explosion de deux kilotonnes est enregistrée. L’énergie correspond à une charge tactique (la bombe d’Hiroshima, le 6 août 1945, fut de douze kilotonnes). Le conseil de sécurité de l’ONU adopte à l’unanimité la résolution 1718 le 14 octobre 2006, qui impose une série de sanctions économiques. Résolution soutenue par Pékin et Moscou, à une époque où ses dirigeants jouaient ouvertement la stabilisation.

À ce jour, le régime a procédé à six essais nucléaires, tous souterrains. Après deux essais, les puissances augmentent : seize kilotonnes le 6 janvier 2016, puis 25 le 9 septembre, soit le niveau de la bombe de Nagasaki.

Conclusion : la Corée du Nord saurait délivrer une frappe anti-cité avec une charge unique. Le dernier test nord-coréen est enregistré le 3 septembre 2017. Sa puissance, entre 70 et 280 kilotonnes, est compatible avec une architecture thermonucléaire, la bombe H. La série s’arrête, démonstration étant faite.

Aux termes de deux décennies, la « weaponisation » des dispositifs a certainement été atteinte. Selon le SIPRI de Stockholm, cet arsenal aligne 50 charges environ. En juin 2025, le SIPRI écrit : « La Corée du Nord continue de placer son projet nucléaire au centre de sa stratégie de sécurité ». Selon le SIPRI, Kim Jong-un dispose d’une cinquantaine d’ogives et de suffisamment de matières fissiles pour en produire une quarantaine en plus, alors que la production de plutonium s’accélère.

Engins balistiques et missiles de croisière

Puis, il y a les vecteurs. On distingue ceux à courte portée qui peuvent frapper le voisin du sud et ceux aptes à des représailles sur les États-Unis. Outre une force de missiles, la Corée du Nord présente la quatrième armée du monde avec un effectif de 1 125 000 militaires, plus 9,5 millions de réservistes. De quoi armer 12 000 chars de bataille et presque autant de pièces d’artillerie.

Ce pays est le plus militarisé au monde pour 1 000 habitants. L’accession aux technologies nucléaires aurait reçu l’aide du Pakistan, selon la Fondation pour la recherche stratégique. Pour composer son arsenal, Kim Jong-un se fournit en Chine et en Russie tout en produisant localement, souvent avec l’aide extérieure. L’apprentissage de l’arme balistique remonte aux premières livraisons de roquettes longue portée Frog fournies par l’Union soviétique. Dès 2008, arrive l’engin courte portée KN-02, version locale du Tochka russe. Avec une portée de 160 km, il peut viser Séoul, la capitale sud-coréenne étant à 60 km de la frontière. Selon le Pentagone, la Corée du Nord aurait « weaponisé » ses charges à compter de 2010. Elles sont placées au sommet des fusées Taepo Dong.

L’année 2017 voit l’entrée en service d’une nouvelle génération : les engins Hwasong12 évalués pour 4 500 km. La version 14 donne 8 000 km. Capacité depuis la mer également : en décembre 2022, la marine lance un missile balistique en plongée. Les ambitions de Pyongyang se confirment en 2025. En octobre, voici le Hwasong-20 avec une portée de 15 000 km. En décembre 2025, sa marine lance un missile de croisière et, le jour de Noël, Kim Jong-un inspecte un gros sous-marin présenté comme un vaisseau nucléaire lance-missiles. Son missile porte le nom de Pukguksong. La conception est locale, bien qu’il soit inspiré par les sous-marins soviétiques de première génération.

Enfin, l’accès à l’espace est acquis en décembre 2012 aux termes de deux décennies d’efforts et d’échecs, lorsque le pays met en orbite le satellite expérimental Kwangmyongsong-3. En février 2016, c’est le tour du Kwangmyongsong-4. L’espace sert au ciblage, vocation du tir de novembre 2023. En complément, le pays abrite des milliers de tonnes d’armes chimiques et un volume équivalent de virus et de bactéries mortels en roquettes et obus d’artillerie. Dans un conflit qui serait meurtrier, Pyongyang se tient prêt à déverser vers le sud les eaux retenues sur le fleuve Pukhan.

Un pays durablement nucléaire

Le dossier nord-coréen signe l’échec de la diplomatie onusienne de contre-prolifération. Les ambitions nucléaires de Pyongyang renvoient à un accord de coopération avec l’Union soviétique signé en 1959 dans le domaine civil. Il en ressort la formation de techniciens et la construction du site de Yongbyon-Kun. La coopération se structure avec Moscou, qui livre un réacteur de recherche IRT2000. En juillet 1977, un accord est signé avec les Soviétiques et l’Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne plaçant ses installations sous surveillance. Malgré le retrait des armes nucléaires américaines décidé en septembre 1991 par le président Georges Bush, le régime nord-coréen poursuit sa politique.

Depuis, les diplomaties ne peuvent qu’observer les percées nord-coréennes, une série de faits accomplis, alors même que la Chine semble encore promouvoir la modération

En 2003, c’est fait : Pyongyang quitte le traité de non-prolifération, sans que rien ne puisse s’y opposer. Bien que condamné par l’ONU, le pays s’affranchit des contrôles de l’AIEA.

À compter de 2003, la Corée du Nord a toute liberté pour bâtir son arsenal nucléaire, révélant la faiblesse du TNP. Dans un rapport publié en décembre 2023 par la FRS, Antoine Bondaz rappelle que « La constitution de la Corée du Nord a été révisée par l’Assemblée populaire suprême en avril 2012 pour en faire un État doté d’armes nucléaires », l’auteur d’en conclure que « la Corée du Nord devient le seul pays à avoir constitutionnalisé la possession de telles armes ».

En 2022, le 9 septembre, on apprend via l’agence de presse d’État, que le régime venait d’adopter une loi l’autorisant les frappes nucléaires préventives et pose de manière irréversible le statut de puissance nucléaire. En novembre 2024, Kim Jong-un en appelle au développement illimité du programme nucléaire. La force balistique et nucléaire avérée depuis 20 ans interdit toute opération de dénucléarisation par frappes préventives, le pays disposant de capacités de riposte, donc un schéma de destruction mutuelle assurée.

Un foyer de déstabilisation au service du camp des dictatures

Cette ambition a mis en suspens toutes perspectives de désarmement dans le nucléaire, démonétisant d’un coup le traité d’interdiction des armes nucléaires. Dans cet orchestre apocalyptique, Kim Jong-Un joue sa partition en canon avec l’Iran. C’est en pointant la menace constituée par les missiles nord-coréens que le président Georges W. Bush obtient de Moscou en 2003 de sortir du traité ABM. Le Pentagone est désormais libre de conduire son programme antimissile. Argument imparable : protéger la côte ouest des États-Unis. De son côté, la Corée du Sud se dote de missiles balistiques de conception locale, la famille d’engins Hyunmoo et ses sous-marins sont armés de missiles.

Lors du sommet de Hanoi, le 27 février 2019, rien ne sort de la rencontre à l’initiative de Donald Trump. Les sommets inter-coréens n’ont guère plus de résultats. À l’inverse, Pyongyang renforce sa position dans le camp des dictatures, à la faveur de la guerre lancée par Vladimir Poutine sur l’Ukraine en février 2022. La Corée du Nord fournit troupes, munitions et missiles (soit plusieurs millions d’obus) alimentant ainsi le massacre aux marches de l’Europe. Ainsi, Pyongyang tire profit de cette guerre en y gagnant les faveurs de Moscou et, en retour, de quoi financer ses projets militaires. Le pays a tout d’un foyer à fort potentiel de déstabilisation. La consécration est scénographiée : voici d’un même pas réunis Xi Jinping, Vladimir Poutine, et Kim Jong-un à Pékin lors de la cérémonie marquant, à côté de la Chine, l’anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le message est clair : un monde d’États puissances à l’écart des Européens.

La facture est payée par le peuple : 25 % du produit intérieur brut, selon les estimations, sont consacrés aux armées. Un dirigeant élevé au statut de demi-dieu, des défilés militaires grandioses, telle est la propagande renvoyée par la Corée du Nord. Digne d’une fiction postapocalyptique, cette perfection nous dit quelque chose : l’utopie est un enfer.

La Corée est ainsi la dernière nation divisée en deux États distincts

Ils sont séparés par une frontière de 250 km, chacun retranché derrière un no man’s land de quatre kilomètres. Tel est l’héritage d’une guerre déclenchée il y a 80 ans. La participation aux Jeux olympiques dans une équipe fusionnée ne fut qu’illusion. Ni Pékin, ni Moscou ne sont enclins à accorder la moindre faveur aux Occidentaux, d’où ce soutien ostensible à Kim Jong-un.

La Corée du Nord sert la Chine, qui peut y voir un môle de fixation sur le théâtre pacifique obligeant le Pentagone à disperser son dispositif. Exit, le scénario d’un écroulement du régime à la manière de Berlin-Est en 1989. La réunification, désormais politique-fiction, ne pourrait que s’accompagner d’un démantèlement du programme nucléaire, considérant que le Japon ne pourrait accepter que la péninsule reste nucléaire. En 2026, l’intégration du pays à l’économie de guerre russe et un régime totalitaire écarte tout facteur de changement. D’ailleurs, sur la base de quelle référence, lorsque l’on observe le formatage des esprits dès le plus jeune âge. Dotée de l’arme suprême, la Corée du Nord est sanctuarisée, au bénéfice de sa dynastie. Il faudra vivre avec, au mieux surveiller toute tentative de prolifération.

La Corée du Nord a servi de leçon, déjà à Jérusalem et à Washington. On comprend alors que les frappes américaines et israéliennes sur les usines nucléaires de l’Iran en juin 2025 pour stopper sa course à la « Bombe » avant que ne soit franchi le seuil nucléaire, d’autant que sa vocation n’est pas que défensive. Une fois l’arme atomique obtenue, il est trop tard.

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À propos de l’auteur
Philippe Wodka-Gallien

Philippe Wodka-Gallien

Institut français d’analyse stratégique. Auditeur de la 47e session nationale de l’IHEDN, Armement économie de défense. Auteur de l’ouvrage récent : La dissuasion nucléaire française en action. Dictionnaire d’un récit national, éd. Decoopman. Titulaire du prix Vauban pour son livre Essai nucléaire, la dissuasion nucléaire française au XXIe siècle, éd La Vauzelle.